Le public-cible

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Pour qui est-ce que j’écris ?

La question est fondamentale, dans la mesure où, comme j’ai eu l’occasion de l’affirmer ici, il ne saurait y avoir d’auteur sans lecteur. Une œuvre littéraire, quelle que soit sa nature, est faite pour être lue, et l’existence d’un public réel ou supposé fait partie de sa définition dès le point de départ. Certains, dès lors, franchissent le pas suivant, et font l’effort de se l’imaginer, ce lecteur, d’en esquisser le profil, voire même de l’intégrer dans ses pensées en cours d’écriture, afin de répondre à cette question redoutable : « À qui est-ce que mon roman s’adresse ? »

À cette question, une bonne partie des auteurs répondront « À tout le monde » ou « Je ne m’en soucie pas. » Lorsqu’on fait le choix d’écrire, c’est qu’il y a des choses en nous qui réclament d’être couchées sur le papier, et l’idée qu’elles puissent avoir un destinataire peut nous sembler étrange, voire déplacée. Pourquoi diable vouloir décider à la place du lecteur si le texte va lui convenir ? Pourquoi limiter ainsi son public avant même que le roman l’atteigne ?

Parce que c’est nécessaire, voilà pourquoi.

J’en discutais récemment lors d’un échange de courriels avec Stéphane Arnier : lorsque, il y a quelques années, je me suis mis en tête de rédiger un roman de fantasy intitulé « Mangesonge » qui est devenu depuis « La Ville des Mystères » et « La Mer des Secrets », je l’ai fait pour moi, uniquement dans le but de me divertir et d’écrire quelque chose dont je serais fier. Je souhaitais créer un roman foisonnant, baroque, avec des éléments qu’on rencontre rarement dans la fantasy, le tout centré sur une héroïne adolescente, dont on aurait assisté au passage à l’âge adulte. Dans mon esprit, les thèmes abordés dans le manuscrit étaient universels et le résultat était susceptible d’intéresser un large public.

La plupart des lecteurs souhaitent lire des livres qui mettent en scènes des personnages qui leur ressemblent

C’était naïf de ma part. Lorsqu’un éditeur a accepté de publier mon manuscrit, et dans les mois qui ont suivi la sortie du premier tome, j’ai progressivement réalisé que la plupart des lecteurs souhaitent lire des livres qui mettent en scène des personnages qui leur ressemblent, et, peut-être davantage encore, qu’ils ne souhaitent pas lire des romans dont les personnages ne leurs ressemblent pas.

Ainsi, les jeunes lisent des livres dont les héros sont jeunes, les quadragénaires des livres dont les protagonistes sont des quadragénaires et les femmes lisent des livres qui racontent des histoires de femmes. On peut trouver ça désolant d’un point de vue philosophique, mais c’est un fait. En salon, je constate qu’une moitié de mes lecteurs correspondent à ce profil: comme la protagoniste de mon roman, ce sont des jeunes femmes entre 13 et 20 ans.

Qu’on le veuille ou non, il existe donc un mécanisme d’identification entre les personnages principaux du roman et le lectorat, qui génère des attentes sur la nature du roman en elle-même, une sorte de public-cible immanent. Même si vous n’avez jamais songé à avoir en tête un type de lecteurs spécifique, la cible va se localiser d’elle-même, en fonction de certains éléments que vous incluez dans votre roman. Il est possible de lutter contre cette tendance, de se situer délibérément en porte-à-faux avec elle, mais cela va réclamer un effort de la part de l’auteur, de l’éditeur et du lecteur pour tordre le cou aux idées reçues.

La cible existe de toute manière, qu’on le veuille ou non

La nature du protagoniste n’est d’ailleurs pas le seul élément qui dessine dans les têtes un public-cible. Certains genres, qu’on le veuille ou non, ont davantage de résonance auprès de la jeunesse que les autres : le roman d’aventure, le fantastique, les enquêtes, certaines formes de romance peuvent être classés dans cette catégorie, partant du parti-pris qu’un adulte qui a suffisamment de bagage émotionnel ne sera pas rassasié par ce type de lecture, riches en sensations fortes et en mélodrame.

Tenter de convaincre un quadragénaire de lire un roman parlant d’une adolescente qui fait un voyage dans un pays magique, c’est comme tenter de convaincre une fillette de s’intéresser à un bouquin consacré à un ingénieur dépressif qui se remet difficilement de son divorce : quelle que soit la qualité du texte, ils risquent de ne pas se sentir concernés. Le livre va leur filer des mains, parce que les enjeux ne les toucheront pas.

On le réalise : la cible existe de toute manière, qu’on le veuille ou non. Elle peut même être multiple, incluant plusieurs grilles d’interprétation parfois contradictoires. Ainsi, on peut partir de l’auteur, à supposer qu’il ait livré une réflexion sur la question : quel genre de livre souhaite-t-il écrire, et à quel public destine-t-il celui-ci ?

À cela s’ajoute un certain nombre d’intermédiaires : éditeurs, libraires, correcteurs. A quel genre de livre pensent-ils avoir affaire et vers quel genre de lecteur vont-ils le diriger ? Leur intervention va générer une cible, qui peut être très différentes de celle que l’écrivain avait en tête. Lorsqu’il arrive dans cette phase, le texte devient un produit qu’il faut vendre, et se doit également de correspondre aux critères du marketing. Il faut que les éditeurs sachent dans quelle collection le sortir et que les libraires sachent dans quel rayon le ranger. C’est ainsi que, dans le cas de mon roman, ce que je concevais comme un roman de fantasy foisonnant tous-publics s’est transformé en un roman steampunk pour adolescentes, sans que le texte soit particulièrement modifié.

Choisir de s’adresser à tout le monde, c’est choisir de ne s’adresser à personne

Il ne s’agit pas, c’est important de le souligner, d’une mauvaise chose. Décider de s’adresser à un public en particulier, c’est souvent donner à un roman la chance d’exister. Et ça, c’est la raison d’être des maisons d’édition. Oui, vous avez peut-être l’impression d’avoir conçu un roman poignant consacré à la condition humaine, que chaque lecteur serait bien inspiré de lire, mais si votre éditeur décrète qu’en réalité, il s’agit d’un roman feelgood destiné aux femmes trentenaires, c’est sans doute un peu cruel à vivre, mais il n’a probablement pas tort. Choisir de s’adresser à tout le monde, c’est choisir de ne s’adresser à personne : c’est un luxe qu’un auteur peut s’offrir, mais certainement pas une maison d’édition, qui prend un risque sur chaque sortie.

Il faut encore mentionner un troisième filtre, un dernier étage qui va avoir son idée sur la question du public-cible : il s’agit de celui des destinataires. Les lecteurs, mais aussi les critiques et les journalistes. Pensent-ils être la cible du livre ? Se sentent-ils interpellés ? Laissés de côté ? À qui s’imaginent-ils qu’il est destiné ?

Pourquoi L’Attrape-cœur et Harry Potter sont devenus des romans lus par un public large et diversifié, alors qu’ils auraient pu être considérés comme des romans jeunesse ? Parce qu’ils ont su toucher des lecteurs aux profils différents. Ce sont les lecteurs, au final, qui décident dans quelle catégorie on finit par classer un roman (raison pour laquelle tant de bouquins finissent à la poubelle).

C’est important de comprendre que c’est en partie au public lui-même de choisir s’il se sent appartenir ou non à la cible d’un roman, parce que des malentendus sont inévitables. Prenons la science-fiction par exemple. En tant que genre, elle inclut des romans dans lesquels des concepts de science-fiction sont au cœur même de l’intrigue, mais aussi des romans d’action, d’aventure ou de romance dans lesquels la science-fiction ne constitue qu’un décor, aussi présent soit-il. Il existe un public qui correspond à chacune de ces situations, mais ces deux catégories de lecteurs se mélangent peu, et si vous vous contentez de vendre votre bouquin comme une œuvre de SF, vous risquez de leurrer une partie de votre lectorat – même sans le faire exprès – et donc de manquer en partie votre cible.

Qu’est-ce qu’un public adulte et que veut-il?

Autre exemple : les livres conseillés à un public adulte. Voilà sans doute la deuxième catégorie la moins utile qu’on puisse imaginer (la catégorie numéro un étant occupée par les livres destinés aux gens qui aiment la lecture). Car au fond, qu’est-ce qu’un public adulte et que veut-il ? Bien souvent, sous ce label sont vendues des histoires qui contiennent des passages explicites de sexualité ou de violence, interdits aux moins de 18 ans. Pourtant, à trop forcer le trait, ces romans-là risquent de ne séduire que des adolescents en quête de titillation, et donc de ne jamais atteindre un public adulte.

Dans d’autres cas, un roman pour adultes sera un roman dont les personnages sont des adultes et qui touche à des thèmes liés à l’âge adulte (la famille, l’échec, le vieillissement, le regret, le deuil). Là, oui, en les destinant à un public adulte, vous allez atteindre en partie votre cible… mais rater tous les lecteurs qui lisent principalement pour s’évader, ou qui préfèrent les essais aux romans.

On le comprend bien : le public-cible ne peut donc pas facilement se résumer à une catégorie démographique. C’est bien trop vague. Un public-cible, c’est la famille de lecteurs spécifique que vous souhaitez atteindre. Pour y parvenir, mieux vaut être précis et clair, en décrivant votre œuvre, qu’il s’agisse d’un projet ou d’un roman terminé, sous la forme d’un pitch, incluant, en fonction des besoins, des indications de genre ou de catégories de population ou des analogies avec d’autres œuvres connues.

Ainsi, plutôt que de simplement destiner votre livre aux adolescents, dites qu’il s’agit « d’un croisement entre Peter Pan et Hunger Games. » Plutôt que de décrire votre œuvre comme « une exploration de l’identité des individus dans un milieu urbain du 21e siècle », dites qu’il s’agit d’un « thriller LGBT+ » Et puis votre bouquin sur un couple qui se déchire sur les lunes de Jupiter, renoncez à le présenter comme « une œuvre de science-fiction sur les relations entre les êtres » alors qu’il s’agit plutôt d’une « romance dans les étoiles. »

Trouver la cible juste, c’est une question de marketing, oui, mais ne voyons pas cela comme un gros mot : dans le cas d’espèce, le marketing sert les intérêts de l’auteur, de l’éditeur et du lecteur. Idéalement, il doit leur permettre d’accorder leurs violons et de parvenir à parler tous de la même chose lorsqu’ils évoquent un livre. Tout cela commence avec l’écrivain, qui doit avoir le recul et la lucidité nécessaire pour comprendre le type de livre qu’il a écrit et le genre d’individus que celui-ci est susceptible d’intéresser.

⏩ La semaine prochaine: Les huit types de lecteurs

La ludification de l’écriture

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C’est une des révolutions sociologiques de ces dernières décennies : le jeu est partout. Lui qui est longtemps resté cantonné aux cours d’école et aux casinos s’est, progressivement, insinué dans tous les autres domaines de l’existence et les a profondément transformés. La littérature est touchée elle aussi par ce phénomène qu’on appelle la ludification, la transformation en jeu, un néologisme qui fait écho au terme anglais gamification.

L’idée de départ consiste à se rendre compte que l’être humain est viscéralement intéressé par le jeu, et qu’un mécanisme de jeu est parfois plus à même de recueillir son attention soutenue que ne le serait la réalité en elle-même. Même si les effets qui peuvent être obtenus grâce à la ludification sont divers, dans le domaine de l’écriture, c’est lorsqu’il s’agit de motiver l’auteur à écrire qu’elle déploie ses principaux effets.

En deux mots, il s’agit d’ajouter à l’expérience de l’écriture une autre expérience, d’essence ludique, qui va s’y surimposer afin de rendre le labeur de l’écrivain plus agréable. L’exemple le plus élémentaire, c’est celui des programmes d’écriture qui proposent de décompter automatiquement les mots ajouté chaque jour à un manuscrit, d’en faire des graphiques, voire de partager en temps réel le résultat sur les réseaux sociaux. Ce qui se présente comme un simple outil d’assistance aux auteurs fonctionne en réalité selon les grands principes du jeu.

Une expérience agréable sera moins rébarbative

Car en effet, la ludification s’axe sur quatre grands piliers. Le premier, c’est celui de l’émotion. Couplée avec la notion de plaisir, elle part de l’idée qu’une expérience agréable sera moins rébarbative, plus motivante et plus facile à maintenir sur le long terme. Pour cela, il existe différents outils d’édition de texte qui transforment ce qui pourrait être une corvée en simple formalité.

D’autres applications vont même plus loin, en rendant l’expérience amusante – ou en tout cas, aussi amusante que peut l’être l’idée de rester assis devant un clavier pendant des heures à taper des trucs. Si vous adorez les graphes et les statistiques, c’est sûr, vous allez vous éclater, petit canaillou. Et puis l’aboutissement de la démarche, c’est un logiciel comme Habitica qui transforme vos objectifs en mission de jeux de rôle sur ordinateur, avec des monstres de la procrastination qui se mettent à pulluler dès que l’on n’atteint pas ses objectifs.

Mais en réalité, c’est surtout à travers le deuxième pilier que s’exprime le plaisir lorsqu’on parle de ludification de l’écriture il s’agit de la notion de récompense. On ne va pas se mentir : écrire est une activité solitaire et ingrate, où la seule récompense, soit la satisfaction des lecteurs, n’intervient qu’au terme d’une très longue phase de travail pas toujours rigolote. L’idée de générer des récompenses symboliques grâce à un processus de ludification est loin d’être absurde.

Tout le monde n’a pas une poussée de dopamine au simple spectacle d’un graphique

Rien de tel qu’une barre de progression pour vous motiver à écrire : la simple présence d’un outil de décompte des mots peut tenir lieu de récompense pour un auteur. Lors des jours où vous écrivez peu ou pas du tout, vous serez confrontés à un graphe plat, qui vous contemple par écran interposé et vous juge durement pour votre manque de motivation. À l’inverse, après une journée productive, le spectacle de la barre qui jaillit vers le haut vous remplit le cœur de joie, dans un réflexe, certes pavlovien, mais authentique malgré tout.

C’est chouette mais tout le monde n’a pas une poussée de dopamine au simple spectacle d’un graphique ou d’une statistique. Pour ces individus, il existe également des solutions. La plus ridicule de toutes est sans aucun doute Written Kitten, qui vous gratifie d’une toute mignonne photo de chaton chaque fois que vous écrivez 100 mots (un seuil que vous pouvez augmenter si cette barre est trop facile à atteindre).

Les contraintes forment le troisième grand axe de la ludification, et là aussi l’écriture est concernée. Au fond, c’est simplement l’inverse de la récompense. La première contrainte qui saute à l’esprit, c’est celle du quota : l’auteur se fixe un objectif du nombre de mots qu’il souhaite écrire chaque jour, et demande à un programme de lui signaler quand cet objectif est atteint. Tant que l’on n’arrive pas à cet objectif, la frustration décuple la motivation de l’écrivain, prêt à écrire de manière fébrile pour parvenir à ce seuil.

L’application vous oblige à parvenir à un état de concentration très élevé

Il est également possible de jouer sur les contraintes de manière plus perverse encore. L’application Ilys, à réserver aux plus masochistes, est un traitement de texte qui vous permet de fixer un seuil de mots à atteindre, de taper votre texte et de l’enregistrer : c’est tout. Il ne propose aucune fonction d’édition. Pire : à l’écran, seul le dernier mot que vous avez écrit s’affiche, ce qui vous oblige à parvenir à un état de concentration très élevé pour l’utiliser. Si vous vous interrompez pour aller mater des vidéos sur YouTube ou pour vous faire un sandwich, il est plus que probable que vous perdiez le fil, et Ilys ne fera rien pour vous aider à le retrouver.

Et puis si vous voulez aller encore un cran plus loin dans le genre de punition que vous pouvez vous infliger, je suggère Write or Die 2, un logiciel d’écriture qui va progressivement effacer votre travail si vous échouez à écrire un certain nombre de mots dans un temps donné. Un des modes proposés par cette application ajoute des bruits désagréables et des images dégoûtantes, réservés aux auteurs qui n’atteindraient pas leurs objectifs.

Le quatrième axe de la ludification, c’est ce qu’on appelle pudiquement « les relations », mais ne nous voilons pas la face, il s’agit de compétitions, contre les autres ou contre soi-même. C’est agréable d’avoir des statistiques, mais c’est encore mieux quand on est capable de faire parler les chiffres, de leur donner du sens, en les comparant à ses propres performances, à celles des autres ou à un objectif commun.

Des amis auteurs se mettent à parler d’écriture comme d’autres parlent de course à pied

C’est la raison d’être, depuis une petite vingtaine d’années, du NaNoWriMo (National Novel Writing Month) ou du Camp NaNoWriMo, des exercices périodiques qui consistent à écrire un roman de 50’000 mots en un mois, soit 1’667 mots par jours. Vous avez peut-être tenté le défi vous-mêmes ou vous avez des amis auteurs qui s’y adonnent de temps en temps, et qui se mettent soudain à parler d’écriture comme d’autres parlent de course à pied, déballant chiffres et graphes sur les réseaux sociaux, prenant à témoin le monde de leur exceptionnelle vitesse d’écriture. Au fond, ça revient à transformer cet exercice privé qu’est l’écriture en activité publique, qui peut être commentée et encouragée en direct.

Cela dit, même en-dehors de ce type de grand rendez-vous, il est possible d’avoir recours à l’angle « relations » de la ludification de l’écriture à n’importe quel moment. Tenez un journal d’écriture permanent sur votre blog ou sur Twitter et vous pourrez bénéficier du gain de motivation occasionné par le fait d’écrire au vu et au su de tout le monde. Vous pouvez également choisir de le faire à l’ancienne, d’écrire dans un bar ou dans un autre lieu public et de le faire savoir : à force, ce rendez-vous et la présence des habitués qui savent ce que vous êtes venus faire peut être motivante. Et puis si vous avez un ami auteur, pourquoi ne pas vous lancer des défis à deux ? Tout ce qu’il vous faut, c’est fixer une quantité de mots à écrire chaque jour, et, pourquoi pas, un thème commun.

La ludification est une béquille pour des gens qui ne boitent pas

On le voit bien : la ludification a toute sa place dans l’écriture. Elle peut aider certains auteurs à trouver leur motivation, à s’astreindre à cet exercice de longue haleine qu’est la rédaction d’un texte, à prendre conscience de leur progression afin de se montrer tenace dans les moments où ils pourraient être tentés de lâcher.

Ayant dit cela, il n’est pas interdit de penser que, dans bien des cas, la ludification est une béquille pour des gens qui ne boitent pas. Écrire, j’ai eu l’occasion de le dire, ça n’est pas toujours agréable, mais en général, si on s’y astreint, c’est qu’on en ressent le besoin ou qu’on a des choses à dire. Ce n’est pas non plus particulièrement pénible, et une personne adulte devrait être capable sans trop de difficultés, et même sans expédients, d’installer une routine quotidienne d’écriture qui ne fasse pas appel à des photos de chatons.

Après tout, si vous ne pouvez pas écrire de manière efficace sans faire appel à des mécanismes de contrainte/récompense, peut-être est-ce la manière qu’a l’univers de vous faire comprendre que l’écriture n’est pas votre voie, et que vous feriez mieux de consacrer votre temps précieux à des activités pour lesquelles la motivation vous vient plus naturellement.

⏩ La semaine prochaine: Le public-cible

 

Les trois types d’auteurs

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Tout le monde le sait désormais : il y a deux types d’auteurs, les architectes et les jardiniers. Depuis quelques années, c’est devenu un fait acquis, un raccourci mental bien pratique, et chaque auteur est prié de se situer dans une de ces deux familles, comme s’il optait pour une des quatre maisons de Poudlard. Et si tout le monde le sait, c’est parce que c’est le grand G.R.R. Martin lui-même qui l’a écrit :

« J’ai toujours clamé haut et fort qu’il existe deux sortes d’auteurs. En simplifiant, il y a les architectes et les jardiniers. Les architectes créent des plans avant même d’enfoncer le premier clou, ils conçoivent toute la maison : l’emplacement des tuyaux et le nombre de chambres, la hauteur du toit. Ils ont tout prévu, contrairement aux jardiniers, lesquels estiment qu’il suffit de creuser un trou et semer la graine pour voir ce qui arrive. »

G.R.R. Martin

Trois observations me semblent nécessaires. Premièrement : G.R.R. Martin ne connaît rien au jardinage. Certes, les plantes poussent toutes seules sans que l’on soit obligé de sortir les briques et le mortier, mais pour le reste, un jardin est le fruit d’une planification détaillée, dans le temps et l’espace, obéissant à des contraintes de calendrier, d’essences incompatibles, de place disponible, de météo, de saisons, de matériel et de milliers d’autres facteurs. Ce que l’auteur de Game of Thrones décrit dans son exemple, ça n’est pas du jardinage : c’est regarder pousser les mauvaises herbes. Et ça, ça n’est pas un métier.

Deuxièmement, on peut s’étonner du retentissement qu’a reçu cette nomenclature. Il suffit de lire la citation ci-dessus pour réaliser que G.R.R. Martin ne cherche pas du tout à décrire deux approches différentes de l’écriture romanesque : il nous explique avec son goût habituel pour le sarcasme que sa méthode de travail est la bonne et que celles et ceux qui ne font pas comme lui sont des amateurs, ou pire, des paresseux. Loin de chercher à établir une norme qui soit utile à la profession, Martin fait juste preuve de mauvaise foi. Je l’aime bien mais enfin soyons honnêtes, George.

En réalité, il n’y a pas deux mais trois types d’auteurs

Enfin troisièmement, cette classification ne résiste pas à l’épreuve des faits. Quand les auteurs sont priés de se situer dans l’une des deux familles, comme on m’a récemment demandé de le faire, une bonne partie d’entre eux se décrivent comme ne faisant partie d’aucune des deux, ou se situer à cheval entre les deux. Ce que ça m’indique, c’est que, malgré toute la sympathie que j’ai pour cette formule qui a le mérite de lancer le débat, elle ne fonctionne pas du tout lorsqu’on la confronte au monde réel. Notons bien que sa théorie, Martin l’a « toujours clamée haut et fort » : il ne prétend pas qu’il s’agit du fruit de l’observation.

En réalité, il n’y a pas deux, mais trois types d’auteurs.

Oui, je réalise qu’en écrivant cela, en l’affirmant sans prendre de précautions, je m’expose à ce qu’on vienne à mon tour contester ma théorie et me traiter d’imposteur : ça me convient très bien. Débattons de tout ça, c’est intéressant. Cela dit, en ce qui me concerne, je trouve que ma classification est plus convaincante que celle de George Martin, malgré les innombrables qualités qu’il possède par ailleurs, ne serait-ce que le fait qu’il porte admirablement la casquette.

La preuve du pudding est dans la dégustation

Il y a un proverbe anglais qui dit (je traduis à peu près) : « La preuve du pudding est dans la dégustation. » En d’autres termes, on ne peut affirmer qu’une théorie est valable que lorsqu’on la met à l’épreuve des faits. Cela dit, d’autres déforment cet adage et préfèrent dire que « La preuve du pudding est dans la recette » : c’est la version platonicienne de ce proverbe, celle qui statue qu’il existe un idéal théorique dont toute concrétisation pratique ne sera qu’une approximation, inférieure à l’originale. Enfin, on peut également postuler que « La preuve du pudding est dans le pudding », autrement dit, de manière existentialiste, c’est la chose elle-même qui illustre le mieux sa réalité, avec bien plus d’acuité que ses effets (« La dégustation ») ou la théorie qui y mène (« La recette »).

Je m’égare. Où en étais-je ? Pourquoi est-ce que je vous parle de pudding ?

Ah oui. Les trois catégories d’auteurs, telles que je les envisage, correspondent plus ou moins aux différentes théories sur le pudding.

Honneur au pionnier : appelons la première catégorie « Les Architectes. » Oui, je colle une majuscule parce que c’est plus raffiné, et que comme ça, vous pouvez vous imaginer que vous allez inscrire ça sous « Classe » sur votre fiche de personnage d’auteur. Donc. Les Architectes. Et bien ils sont exactement tels que George R.R. Martin les a décrits : ils planifient tout, prévoient chaque détail avant d’entamer la rédaction de leur manuscrit.

Pour un Architecte, l’acte créatif majeur du romancier survient avant l’écriture

Un Architecte va créer un plan très détaillé, qui dresse une liste exhaustive de tous les éléments narratifs du roman ; il va rédiger des fiches pour chacun de ses personnages ; il va réfléchir à un thème et à la manière dont celui-ci s’applique à chacune de ses décisions créatives ; il va tenter de créer une voix distinctive pour chacun des personnages ; il va opter pour un style et s’y tenir tout au long de son œuvre ; il va faire son choix parmi les modes narratifs et les temps du récit, etc…

En deux mots : pour un Architecte, l’acte créatif majeur du romancier survient avant l’écriture, pendant la phase de planification. L’écriture proprement dite n’est pour lui qu’une mise en forme de ses idées, un prolongement, mais ce n’est pas là que la magie opère. En clair : la preuve du pudding est dans la recette.

Les auteurs de la deuxième catégorie ne voient pas du tout les choses comme ça. Appelons-les « les Explorateurs », parce que, comme nous l’avons vu, le jardinage ne fonctionne pas du tout en tant que métaphore.

Il serait faux de prétendre qu’ils s’interdisent toute réflexion préalable à la rédaction de leurs romans : ils auront à coup sûr une idée du point de départ, du ton, des thèmes qu’ils souhaitent aborder, peut-être même des ébauches de personnages et une esquisse de structure. Mais dans les grandes lignes, ils n’ont aucune idée de ce qu’ils vont rencontrer au cours de l’écriture. Alors que pour les Architectes, tout est planifié d’avance, les Explorateurs entament leur œuvre alors qu’elle est majoritairement constituée de points d’interrogation. Il s’agit pour eux d’un continent obscur à défricher, à explorer.

Pour un Explorateur, la construction d’un texte et sa rédaction forment une seule et même démarche

Ces auteurs s’exposent à des déconvenues de toutes sortes : ils bravent la possibilité que leur texte s’enlise, ne rime à rien, butte sur des difficultés de construction majeure. Mais s’ils le font, c’est parce que, en ce qui les concerne, cette démarche leur permet de tirer le meilleur de leur imagination, de libérer sur la page les monstres de leur subconscient, sans filtre ni distance. Ce qu’ils perdent en structure, ils le gagnent en spontanéité.

Pour un Explorateur, la construction d’un texte et sa rédaction ne constituent pas deux phases séparées : il s’agit d’une seule et même démarche. Le roman s’élabore alors qu’il s’écrit. On le comprend bien, en ce qui les concerne, l’acte créatif majeur, c’est la phase d’écriture en elle-même. Pour eux, la preuve du pudding est dans le pudding.

Je viens de couvrir les deux grandes catégories évoquées par George Martin. Il est temps de passer à la troisième, celle qu’il n’a pas mentionnée parce que, en tout cas je le présume, il ne croît pas à son existence. Pourtant, à mes yeux, il s’agit vraisemblablement du type d’auteur le plus répandu. C’est sans nul doute celui auquel j’appartiens.

Appelons-les les Bricoleurs. À leurs yeux, l’écriture d’un roman n’est pas quelque chose qui se planifie dans les moindres détails, au risque d’assécher leur imagination et de saper leur motivation en privant la phase de rédaction de toute surprise. Ils ne croient pas non plus qu’un roman digne de ce nom puisse jaillir spontanément de la plume, terminé ou presque. La phase préparatoire constitue pour eux un désagréable passage obligé, la phase d’écriture, une corvée.

Pour un Bricoleur, le plus important acte créatif, c’est la correction

Oui, ils auront prévu un plan avant de se mettre à écrire, même s’il ne sera sans doute pas aussi détaillé que celui des Architectes ; et oui, ils s’autorisent à sortir des rails, à expérimenter, à libérer leur imaginaire lors de l’écriture, mais pas aussi souvent que les Explorateurs. Car pour eux, un roman ne naît pas vraiment avant la phase de relecture, de correction et de réécriture. Au fond, le premier jet d’un roman écrit par un Bricoleur n’est qu’une ébauche, une approximation qui doit être reprise, remodelée, modifiée, rafistolée, au cours de vagues de réécriture successives, jusqu’à parvenir à un résultat qui leur parait satisfaisant.

En clair : pour un Bricoleur, le plus important acte créatif lors de l’écriture d’une œuvre littéraire, celui où le texte prend forme, c’est la correction. Pour eux, la preuve du pudding est dans la dégustation, et ils ne considèrent sa préparation achevée que lorsque le pudding a enfin le goût qu’ils espèrent.

Oh, je sais bien ce que vous êtes en train de vous dire. Je peux presque vous entendre. Vous, vous n’êtes pas comme ça. Vous, vous ne rentrez pas exactement dans une de ces catégories, vous vous situez hors des cases, empruntant un peu à l’une, un peu à l’autre. Oui, forcément, tous les écrivains sont persuadés qu’ils sont des modèles uniques, qu’on ne saurait comparer à personne d’autre. Moi aussi, je suis comme ça.

En comprenant ce qui nous anime, on parvient à identifier nos points forts

Cette envie de se démarquer, de proclamer la complexité de son identité, cette soif d’appartenir à plusieurs classes à la fois, n’empêche pas que chaque personne qui écrit concentre son énergie créative plutôt sur l’une de ces trois phases : avant, pendant ou après l’écriture. Même si vous avez la conviction d’être un auteur multiclassé, vous êtes vraisemblablement plutôt un Architecte, plutôt un Explorateur ou plutôt un Bricoleur.

À quoi est-ce que ça sert, au fond, de parvenir à se situer dans l’une de ces trois catégories ? Et bien ça peut faciliter un peu le travail d’écriture. En comprenant ce qui nous anime, en mettant le doigt sur nos préférences et sur nos inclinations, on parvient, déjà, à identifier nos points forts.

Peut-être que vos plans sont minables et ne vous aident pas du tout ? À partir du moment où vous réalisez que vous êtes plutôt un Bricoleur, vous pourrez vous rassurer en vous disant que vous pourrez en gommer les aspérités lors de la réécriture. Les corrections vous ennuient et ne changent rien de significatif à la nature de votre roman ? Peut-être que tout était déjà bien emmanché lors de la planification, parce que vous êtes un Architecte.

Savoir qui on est et comment on fonctionne en tant qu’auteur, c’est précieux pour dénicher de la motivation lors de cette course de fond qu’est l’écriture d’un roman, et de savourer les phases qui nous correspondent le mieux. C’est aussi une source de joie, alors que l’on cesse de se tracasser au sujet des étapes rébarbatives et que l’on apprend à se réjouir des moments où notre créativité pourra pleinement s’exprimer.

⏩ La semaine prochaine: La ludification

L’auteur

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Si vous lisez ce blog consacré à l’écriture, c’est probablement qu’un de vos romans a déjà été publié, ou en tout cas que vous en avez rédigé un, ou en tout cas que vous écrivez, d’une manière ou d’une autre, des nouvelles, des poèmes, des billets de blog ou des petits bouts de trucs (merci, au fait).

Si vous êtes dans ce cas, vous vous êtes vraisemblablement posé cette question qui peut être angoissante : suis-je un auteur ? Suis-je une auteure ? Une autrice ? Une écrivaine ? Un écrivain ? Bref, existe-t-il une définition satisfaisante de ce que c’est qu’un auteur et si oui, est-ce que j’en fais partie ? À l’heure où de nombreux auteurs se battent pour que l’on reconnaisse leur profession, cette interrogation n’en est que plus sensible…

Poser la question, c’est réaliser qu’il existe dans nos têtes une dichotomie dont nous sommes conscients mais que nous ne parvenons pas toujours à rendre explicite : l’idée qu’il y a des gens qui écrivent qui peuvent être considérés comme des auteurs, et des gens qui écrivent mais qui ne le peuvent pas. Ainsi, la plupart des gens s’accorderont à dire qu’être un professionnel de l’écriture, publié et salarié, ne suffit pas à faire de quelqu’un un auteur : après tout, les gens qui rédigent les descriptifs dans les catalogues de vêtements et ceux qui imaginent les textes des publicités radiophoniques vivent de leur écriture, mais ne sont pas, en général, considérés comme des auteurs.

Pas besoin de vivre de sa plume pour être un auteur

C’est donc que le critère ne se situe pas à ce niveau : pas besoin de vivre de sa plume pour être un auteur, ce qui est heureux dans la mesure où celles et ceux qui le peuvent sont cruellement, voire scandaleusement, rares. Non, un critère important concerne la nature de l’œuvre produite : un auteur, c’est quelqu’un qui œuvre dans le champ de la littérature, pas de la publicité, pas du journalisme, pas de la communication ou autre branche où l’on écrit.

Au fond, on pourrait en rester là. Tout cela devrait être plus simple que ça ne l’est, sauf qu’il existe dans la culture française tout un fétichisme autour de la condition d’auteur, une exaltation qui génère toute une émotion qui nuit à l’établissement de définitions simples et pratiques à utiliser. Pour beaucoup, écrire des textes de nature littéraire ne suffit pas à conférer automatiquement le statut d’auteur à quelqu’un. Dans la conscience collective française ou francophone, la littérature, c’est quelque chose de noble et de très sérieux, réservé à une élite, et toute personne qui écrit ne peut pas automatiquement se prévaloir du titre d’« auteur » : il s’agit d’un privilège réservé aux vrais gardiens de la culture.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’écrivain, pour certains, ça n’est pas un être ordinaire. Il est en communication avec les sphères, il est forgeur de verbe, héritier de Proust et d’Hugo, la muse Calliope lui murmure des mots doux dans le creux de l’oreille, il est cette figure héroïque qui se dresse face à l’ignorance, avec pour seule arme le verbe. L’Écrivain, c’est un de ces mots si beaux et si purs qu’il doit toujours s’écrire avec une lettre capitale pour en souligner le statut.

Il y aurait l’écriture qui est digne d’être considérée comme de la Littérature, et l’écriture qui n’en est pas digne

Car, et c’est ça qu’il faut bien se mettre en tête, il y a d’un côté les Écrivains, les Auteurs véritables, qui s’adonnent à la Littérature, à l’Art, que dis-je, à la Culture, et puis de l’autre côté il y a des gens qui écrivent aussi, mais tout cela est bien trop vulgaire pour qu’on s’abaisse à s’en préoccuper.

En fait, dans ces définitions classiques que certes, je viens de caricaturer avec excès, mais qui n’en existent pas moins réellement, des mots comme « Auteur », « Écrivain » ou « Littérature » se méritent. Ils ne sont pas ouverts à tous. Il s’agit en quelque sorte de labels de qualité. Il y aurait l’écriture qui est digne d’être considérée comme de la Littérature, et puis il y a l’écriture qui n’en est pas digne. Un peu, vous savez, comme quand votre oncle réac et pas très branché hip-hop vomit sur le rap, prétextant que « ce n’est pas de la musique. »

La faiblesse de cette approche, c’est, pour commencer, qu’elle est absurde. Statuer que seule l’écriture de qualité est digne d’être qualifiée de « Littérature », ça équivaut à affirmer qu’il n’existe pas de mauvaise littérature. Or, comme nous le savons tous, celle-ci existe hélas bel et bien (et oui, tonton, il y a aussi de la mauvaise musique). Ces mots descriptifs ne peuvent pas être détournés pour en faire des marques de prestige. Non, la littérature n’est pas un club fermé, auquel seul un quarteron d’auteurs triés sur le volet auraient accès. Pour que les mots aient un sens, il faut reconnaître le statut d’auteur à quelqu’un qui n’aurait pas de talent, sans quoi il n’existe tout simplement pas de terme pour le qualifier, ce qui est, convenons-en, un peu idiot.

Ces mots sont pollués par l’usage que l’on en fait

L’autre point faible du snobisme autour des mots qui entourent la littérature, c’est qu’ils supposent qu’il existe un moyen de faire le tri entre ce qui est digne d’être considéré comme de la Littérature à proprement parler et le reste. Or, il n’existe pas de critères objectifs : les critiques ne tombent jamais d’accord sur la qualité d’une œuvre, et même la postérité peut changer d’avis, célébrant des romans avant de les oublier puis de les redécouvrir.

En l’absence de critères scientifiques, c’est donc que le pouvoir de définir ce qui appartient au champ de la Littérature et qui est digne de se qualifier d’Auteur appartient à un club fermé et informel, une élite intellectuelle autoproclamée qui s’arroge le droit de décider qui peut faire partie du club ou non. N’y allons pas par quatre chemins : je viens de décrire la bourgeoisie. Les définitions classiques et exclusives de l’Auteur, de l’Écrivain, de la Littérature et de la Culture ne sont rien d’autre que les définitions de l’auteur bourgeois, de l’écrivain bourgeois, de la littérature bourgeoise, de la culture bourgeoise. Quand on dit « Ce n’est pas de la Littérature », on veut dire en réalité « Ce n’est pas de la littérature bourgeoise. » Fort heureusement, il existe tout un monde créatif fascinant en-dehors de ça.

Cela dit, on le voit bien, ces mots sont pollués par l’usage que l’on en fait. C’est pourquoi, à titre personnel, je préfère utiliser, dans le sillage de Pierre Desproges, le terme d’« écriveur », qui s’applique à toutes les personnes qui écrivent, quelle que soit la nature de leur production ou celle de leur activité. Toute personne qui écrit est une écriveuse ou un écriveur, qu’elle œuvre dans la littérature ou en-dehors, qu’elle soit publiée ou pas, qu’elle en tire un profit ou pas.

Si vous avez zéro lecteurs, vous n’êtes pas auteur

Moi, cette définition me convient très bien. Mais si vous tenez, par orgueil ou conviction, au statut d’auteur, et que vous souhaitez épousseter ce terme pour le débarrasser de son côté « lutte des classes », je suggère une définition minimale. On l’a vu, un auteur, c’est quelqu’un qui écrit de la fiction sans nécessairement en vivre. Autrefois, on aurait pu ajouter comme condition la nécessité d’être publié, mais l’autoédition a fait voler en éclats les vieilles définitions et aujourd’hui la frontière entre écrivains publiés ou non est poreuse.

Mieux vaut selon moi rajouter deux critères élémentaires. D’abord, la capacité de mener les projets à son terme : pour être écrivain, il aura fallu terminer au moins un roman, un essai, un mémoire, ou au moins une nouvelle, ou tout autre texte d’essence littéraire, pourvu qu’on le considère achevé et propre à être transmis à des lecteurs. D’ailleurs, j’écris « lecteurs » au pluriel, mais ça ne me paraît pas indispensable, et d’ailleurs ça serait pour moi le dernier critère : un auteur, pour mériter le label, doit avoir au moins un lecteur en-dehors de lui-même. Davantage, ça serait mieux, on est bien d’accord, mais si vous avez zéro lecteurs, vous n’êtes pas auteur : l’écriture littéraire n’existe pas en-dehors du couple auteur-lecteur, comme on aura l’occasion de le répéter ici.

Pour conclure, ma définition d’un auteur est la suivante : une personne qui a achevé la rédaction d’un texte de nature littéraire et qui l’a fait lire intégralement à au moins une personne en-dehors de lui-même.

Alors, vous en êtes ?

⏩ La semaine prochaine: Les trois types d’auteurs

L’interview: Florence Cochet

Elle se laisse paraît-il tenter par une tablette de chocolat, une coupe de champagne ou un livre passionnant. En matière d’écriture, les choix de la Suissesse Florence Cochet sont tout aussi éclectiques et raffinés: fantastique, thriller, science-fiction – elle a déjà signé une demi-douzaine de romans dans les styles les plus divers.

Cette interview est réalisée avec la complicité des Auteurs helvétiques de littérature de genre, un groupe dont je fais partie. Retrouvez sur ce blog d’autres entretiens avec des auteur-e-s qui démontrent le talent des Suisses dans la littérature de genre.

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La plupart de tes protagonistes sont des jeunes femmes qui se découvrent une destinée extraordinaire. Faut-il y voir un reflet de ta trajectoire personnelle d’auteure ?

Si seulement ! J’espère que ta question est prémonitoire. Plus sérieusement, les similitudes partagées par mes protagonistes proviennent de ma (lointaine) adolescence. Avec ma meilleure amie, nous avons inventé des dizaines d’histoires qui se déroulaient dans des mondes fantastiques. Mes héroïnes, et plus particulièrement celles du Sang de la guerrière, sont nées de là. Dans mes lectures, c’est pareil : j’apprécie les femmes fortes et possédant des pouvoirs défiant la réalité. Mention spéciale à Mercy Thompson et Kate Daniels.

Ce choix de protagonistes, c’est aussi une manière de s’adresser à un lectorat spécifique ? Pourrais-tu envisager d’écrire, par exemple, un récit centré sur une vieille dame amère ou sur un jeune homme ?

Quand je construis mon scénario et mes personnages, ils correspondent à une « tranche d’âge » et à un « genre littéraire ». Vu mon éclectisme (thriller fantastique, SF, fantasy, romance, jeunesse…), je ne suis pas certaine que mon lectorat me suive sur tous mes chemins de traverse. Pour la deuxième question, en tant que femme, c’est plus simple pour moi de me glisser dans la peau d’une héroïne. Je ne suis pas certaine d’être crédible dans celle d’une vieille dame amère (encore que ça ferait un bon exercice de style), mais mon prochain roman devrait avoir un préadolescent pour héros. On verra si je parviens à lui donner assez de substance.

Avec « La Proie du Dragon », tu viens d’entamer une nouvelle série intitulée « Altérés », qui parle de la lutte entre l’homme et la machine. La technologie, c’est une source d’angoisse pour toi ?

En soit, les avancées technologiques sont extraordinaires, mais il y a de quoi s’inquiéter, non ? Regarde l’usage que l’homme en fait, en partant du téléphone portable qui abrutit (moindre mal) pour finir au développement des armes autonomes (et autres joyeusetés). Sans parler des nanotechnologies et du transhumanisme. La course en avant, le manque de recul, la bêtise et l’égoïsme humains, cela me fait peur. Je pense qu’avec le développement de l’intelligence artificielle, nous approchons du point de non-retour (si nous ne l’avons pas déjà franchi). Nous sommes en train d’ouvrir la boîte de Pandore et nous risquons bien de ne réussir à la refermer qu’une fois qu’elle sera totalement vide. (Je sais, je ne dégouline pas d’optimisme…)

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Fantasy, fantastique contemporain, romance, science-fiction, etc… Tu œuvres dans des genres divers. Est-ce une volonté de toucher des publics différents ?

Plutôt une volonté d’écrire ce qui me plaît (et qui, je l’espère, plaira aux autres), et d’essayer d’aborder les thèmes sous un angle différent. Par exemple, pour « La Domination des sens », si le thème est rebattu et passablement « cliché » (la jeune citadine et le millionnaire), j’avais envie de me singulariser par son traitement. De ce fait, l’héroïne est une jeune femme ronde à lunettes et le récit aborde les 5 sens, l’un après l’autre, de manière à titiller ceux du lecteur.

Tu préfères les littératures dites « de genre ». Tu pourrais envisager d’écrire dans un registre réaliste ? Qu’est-ce qui te retient ?

Si tu parles de la littérature qualifiée de « littérature blanche » par les auteurs dits « de genre » (alors que d’autres diront, avec des trémolos dans la voix, la littérature avec un grand L), je pense que c’est le manque d’idées et d’intérêt qui me retient. Cette littérature ne me fait pas vibrer comme la SFFF, elle manque d’imaginaire, en somme. Je pourrais en revanche écrire du feel good, de la chick lit, etc., qui sont aussi des « genres », mais ancrés dans le réel.

T’évader de la réalité, est-ce une des raisons qui te pousse à écrire ?

Sans hésitation, oui. Je trouve la réalité plutôt laide, quand on l’observe dans sa globalité. Écrire, c’est vivre mille vies différentes, vivre l’impossible, refaire le monde à sa manière. C’est pareil pour la lecture. Je serais malheureuse si je ne pouvais plus lire ni écrire.

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« Ce qui est dur, ce n’est pas de trouver sa muse, c’est de la supporter », a dit Harlan Coben. Et toi ? As-tu parfois du mal à supporter l’inspiration qui survient sans prévenir ? Comment trouves-tu l’inspiration ? D’où viennent tes idées ?

J’aime passionnément ma muse et n’ai pas encore eu de frictions avec elle. Il faut dire qu’elle est plutôt sympa : elle me laisse dormir et s’arrange pour que j’aie toujours un carnet à portée de main quand elle m’envoie de l’inspiration. Ce qui est fatigant, c’est que toutes les idées qu’elle me souffle me semblent bonnes et que les journées ne comptent que 24 heures. Les idées viennent « comme ça », au hasard des rencontres et des discussions. Pour « Altérés », par exemple, mon mari évoquait avec un ami un livre qu’il avait lu (Black out). Mon oreille a traîné jusqu’à eux et mon esprit a turbiné autour d’une question : si les IA voulaient éliminer l’humanité, comment les hommes réussiraient-ils à les contrer ? Réponse : avec des bombes à black-out et des impulsions électromagnétiques, de manière à faire tomber les réseaux pour les isoler. Bien sûr, cela conduirait au chaos et à la destruction de la société telle qu’elle est. Et, trois siècles plus tard… Je tenais l’embryon d’Altérés.

De quand date ton intérêt pour l’écriture ? Quand as-tu compris que c’était quelque chose à quoi tu souhaitais consacrer du temps ?

Mon intérêt, depuis l’adolescence. (Journaux intimes, poèmes d’amou-ou-our, etc.) Ma volonté d’écrire « sérieusement » date de 2014. Mes enfants ayant grandi, j’avais plus de temps et je me suis dit que c’était le moment ou jamais, et que si ça ne fonctionnait pas, je tournais la page.

J’ai tourné des pages, mais pas celle de l’écriture, au final.

Écrire, pour toi, c’est toujours un plaisir ? Est-ce parfois une douleur ?

Une douleur, non. Je n’ai pas la fibre masochiste. Par contre, je qualifierais l’écriture de travail que je fais avec plaisir. Je m’impose des horaires, une régularité, des exigences, etc. Et sur la durée, je vois la différence, même si j’ai l’impression d’avoir encore des milliers de choses à apprendre. J’aimerais un jour (on peut rêver) vivre partiellement de mes textes.

Certains de tes textes s’épanouissent sur Wattpad. Ce contact direct avec le lecteur, c’est quelque chose que tu recherches ?

L’échange avec le lecteur me plaît énormément. Quand mon recueil de nouvelles avait été lu dans une classe, et que j’avais rencontré les élèves, c’était magique. L’écrivain est très seul, au fond. Pouvoir discuter avec quelqu’un qui a apprécié (ou pas) son texte est enrichissant. Au-delà de ce lien avec le lecteur, Wattpad permet aussi de découvrir le début d’un texte pour se faire une idée. À l’heure où l’on commande beaucoup par Internet et que les extraits disponibles sont courts, j’avais envie d’offrir la possibilité aux intéressés de lire quelques chapitres (pour Altérés) ou une nouvelle dans l’univers d’un texte (Morsure).

Et les salons, les dédicaces ? Quelle place cela occupe dans ta vie ?

Minime, pour l’instant. Cette année, j’ai participé à quelques salons, dont ceux de Genève et Paris, qui m’ont mis des étoiles plein les yeux. C’est toujours agréable et enrichissant d’échanger avec des auteurs, des lecteurs, des organisateurs et des maisons d’édition. Je rêve, en tant qu’auteur suisse romande, de participer au Livre sur les Quais, et en tant qu’auteur de l’imaginaire, de retourner aux Imaginales. Un jour, peut-être.

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Tu fais partie du groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre. Y a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Bonne question… Si avoir le souci du travail bien fait, douter énormément, remettre son travail sur le métier des centaines de fois et tenir compte de toutes les critiques constructives sont typiquement suisses, alors oui.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Écrivez, tout simplement, sans vous poser trop de questions. Mais si vous voulez être publié ou vous autopublier, soyez prêts à travailler énormément (en mettant votre ego de côté). Parce qu’au fond, écrire n’est en rien différent du dessin ou de la musique. Ce n’est pas parce qu’on est capable de jouer au Pictionary qu’on deviendra Magritte, ni parce qu’on peut pianoter « joyeux anniversaire » qu’on peut interpréter du Bach.

(Au passage, les appels à texte sont un bon moyen de s’exercer et d’entamer une bibliographie.)

Quels sont tes prochains projets littéraires ?

En vrac, parmi tant d’autres : un roman jeunesse (9-11 ans) avec un héros haut potentiel, un roman sur un jeu de séduction façon jeu d’échecs, un roman d’anticipation basé sur ma nouvelle Sous le dôme (avec des amazones), un « truc » qui a pour titre provisoire J’ai choisi de mourir pour vous, une nouvelle sur une mère tueuse en série… Décidément, c’est vraiment, vraiment dommage que les journées n’aient que 24 heures…

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