Interviewé sur la page des Auteurs helvétiques

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À chacun son tour d’y passer: j’ai été interviewé par Marylin Stellini sur la page des Auteurs helvétiques de littérature de genre. L’occasion d’évoquer ma trajectoire, mon approche et mes projets. Merci Marylin!

L’entretien a disparu du web, aussi je le reproduis dans son intégralité ci-dessous :

Quand a commencé la rédaction de ton premier roman, et étaient-ce tes premiers pas dans l’écriture ?

Pour toutes celles et ceux qui écrivent, je crois que c’est pareil : l’écriture est un passager clandestin, on ne sait pas trop quand elle a grimpé à bord. En ce qui me concerne, ça remonte à si loin que je ne me souviens plus d’un temps où je n’écrivais pas. Quand j’étais petit, j’ai entamé des ébauches de romans, puis j’ai énormément écrit pour les jeux de rôles, j’ai beaucoup fait de comic strip, rédigé en vitesse un petit roman policier quand j’étais à l’Université, ensuite j’ai écrit quelques nouvelles et une demi-douzaine de pièces de théâtre.

En 2012, j’étais en train de sortir d’un ambitieux projet théâtral auquel j’avais consacré beaucoup de temps et d’énergie, et je redoutais le grand blues qui survient quand s’achève ce genre d’aventure. Pour m’occuper l’esprit, je me suis donc dit : « Et si j’écrivais une trilogie de fantasy, trois gros bouquins avec plein de personnages et de machins qui partent dans tous les sens ? »

C’est donc ce que j’ai fait. Pour écrire le premier tome, « Mangesonge », il m’a fallu un an, puis un autre pour la relecture, et comme, au final, j’avais un bouquin entre les mains, je me suis dit qu’il était naturel d’aller jusqu’au bout de la démarche et de le proposer à des éditeurs.

Tu as été publié par une maison d’édition qui touche un peu à tous les genres : le Héron d’Argent. Comment a démarré votre collaboration ?

Alors là j’ai pratiqué à l’ancienne : j’ai imprimé mon énorme bouquin en dix exemplaires, je l’ai envoyé à dix maisons d’éditions que je jugeais susceptibles d’être intéressées. Deux d’entre elles m’ont répondu positivement, j’ai choisi celle qui me paraissait la plus enthousiaste, et nous nous sommes lancés dans une collaboration qui se prolonge encore aujourd’hui, puisque seule la moitié du roman que je leur ai proposé est parue à ce jour.

En fait, je crois que je suis tombé au bon moment : les Editions le Héron d’Argent démarraient, elles étaient en train d’étoffer leur catalogue et de diversifier les genres qu’elles proposaient. Mon roman leur a plu, et aussi, d’une certaine manière, elles y ont vu une manière d’occuper un créneau dont elles étaient absentes auparavant.

Peux-tu nous faire part de ton expérience du travail éditorial (corrections de fond, de forme, choix de la couverture, etc.) ?

Ça, c’est une toute autre aventure. « Mangesonge » faisait plus de 320’000 mots, donc c’est plutôt un gros roman. Comme je suis prévoyant, j’avais mis un point de rupture au milieu, permettant le cas échéant à un éditeur de couper à cet endroit et de le sortir en deux livres. C’est ce que nous avons choisi de faire avec mon éditrice Vanessa Callico.

C’est surtout la correction formelle qui m’a donné du fil à retordre : pour des raisons de frais d’envoi par la Poste, le premier tome ne devait pas dépasser une certaine longueur – environ 100’000 mots, dans mon souvenir. Cela signifiait que je devais raboter un gros tiers de mon texte, tout en préservant autant que possible la structure de l’histoire, le style et l’intégrité des personnages. Ça a été un casse-tête et parfois un crève-cœur, mais dans l’ensemble, grâce à l’appui de Vanessa, je crois que nous ne nous en sommes pas mal sortis.

Un point de désaccord a été le titre du livre. Ma trilogie s’appelait « Merveilles du Monde Hurlant » et le premier tome, c’était donc « Mangesonge. » Quand nous avons coupé « Mangesonge » en deux, les Editions le Héron d’Argent ont voulu le rebaptiser « Merveilles du Monde Hurlant » et le premier volume s’est appelé « La Ville des Mystères. »

Quant à la couverture, je ne souhaitais absolument pas intervenir, et le Héron a trouvé une illustratrice exceptionnelle, Elodie Dumoulin, à qui je dois une bonne partie du succès du roman. Le travail d’édition soigné en fait un beau livre que les gens ont envie de feuilleter.

Il y a aussi un aspect marketing qui m’a désarçonné au début mais qui, je crois, fait partie du monde du livre : moi, je voulais écrire une saga de fantasy très baroque, métissée et batarde, à la new weird. Au final, c’est vendu comme du steampunk, ce qui est de bonne guerre. Après tout, oui, il y a des dirigeables et des machines à vapeur, et c’est sans doute plus simple de dire « steampunk » que de dire « Vous avez lu Perdido Street Station ? »

Parle-nous de Tim Keller, ton héroïne.

C’est une fonceuse. Je voulais une protagoniste qui n’a pas toujours raison, qui commet beaucoup d’erreurs de jugement, qui se trompe sur les gens, qui agit avant de réfléchir. Certains lecteurs, ils me l’ont dit, ont eu du mal avec elle à cause de ça, parce qu’elle manque de discernement et qu’on n’est pas toujours d’accord avec elle. Mais j’assume, elle est telle que je la souhaitais.

À part ça, Tim est une petite nana de seize ans, un peu anar, du genre qui n’aime pas trop faire la princesse et qui est en décalage avec les gens de son âge et avec sa mère. Elle fait du VTT, elle suit l’école de cirque et elle écrit des petits poèmes. J’avais envie qu’elle soit comme ça parce que j’ai toujours bien aimé les gens qui détonnent et que ça me semblait intéressant de faire découvrir l’univers bigarré du Monde Hurlant à travers les yeux d’une fille dans ce genre.

Qu’est-ce qui a motivé le choix d’un personnage principal féminin ?

La principale raison, c’est que je considère que l’adolescence est l’âge le plus compliqué de la vie et que ce qui est compliqué pour les individus est forcément plus intéressant à écrire. Et il me semblait que les seules personnes qui traversent une phase plus difficile que les adolescents sont les adolescentes, avec toutes sortes de questions sans réponse sur les limites que leur fixe la société, des attentes contradictoires à satisfaire, la manière dont elles sont jugées sur leur apparence ou sur l’expression qu’elles font de la sexualité. En fait, je voulais lui pourrir la vie, à cette pauvre Tim !

Il y a ça, et puis de manière plus générale, le roman, même si c’est surtout une grosse aventure rigolote, parle de la manière dont une jeune femme se taille une place dans une société qui, fondamentalement, n’aime ni les jeunes ni les femmes. C’est l’histoire de l’affirmation d’un individu qui est en pleine construction et qui parvient au final à dire (spoiler) : voilà qui je suis, voilà ce que je veux, voici les normes auxquelles je souhaite adhérer et celles que je rejette. Nous nous situons à une époque charnière sur ces questions-là et il m’aurait semblé irresponsable de ne pas les aborder.

Le public-cible de ton diptyque est-il « jeunes adultes » ou bien n’importe qui pourrait apprécier ton univers ?

Je l’ai écrit pour moi et j’ai 44 ans. En fait, l’idée d’un public-cible ne m’a même pas effleuré l’esprit pendant l’écriture, ce qui peut sembler étrange, mais je crois que j’étais très naïf. J’ai bien constaté après coup que les gens sont prioritairement attirés par les protagonistes qui leur ressemblent, donc une bonne partie de mes lecteurs sont des lectrices entre 12 et 20 ans. Cela dit en l’écrivant j’ai relu des œuvres grand public dont les héros sont des jeunes : L’attrape-cœur, Le jeune Werther et les films de Miyazaki. Pour moi, c’est dans cette veine-là (je ne me compare pas à Salinger, à Goethe ou à Miyazaki, hein, je dis juste que c’est tous publics).

Quels sont tes autres projets littéraires passés, présents et futurs ?

Pour le moment on est un peu en stand-by dans l’édition du deuxième tome des « Merveilles du Monde Hurlant », intitulé « La Mer des Secrets », mais ça devrait se débloquer cet été. À part ça, je suis en train d’écrire le deuxième volume de ma trilogie, la suite des aventures de Tim Keller, donc, âgée de vingt ans. C’est un roman conçu pour être lu complètement indépendamment du premier et que je pense sortir en ligne, peut-être sur Amazon.

Cela dit, j’ai suspendu depuis des mois mon travail sur ce bouquin parce que, au rythme où allaient les choses, je l’aurais terminé avant la sortie de « La Mer des Secrets », ce qui aurait été très frustrant puisque j’aurais dû m’asseoir dessus pendant des mois avant de le sortir. Donc j’ai mis ça entre parenthèses et en ce moment, en-dehors de mon blog le Fictiologue, j’écris trois jeux de rôle gratuits, ce qui m’étonne moi-même parce que je ne joue plus depuis des années.

Et puis j’ai plein d’idées de nouvelles dans mes tiroirs. Fondamentalement, c’est ça que j’aime le plus écrire.

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Trouver la voix des personnages

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Je ne parle pas comme vous, vous ne parlez pas comme moi, et pourtant, nous parvenons à communiquer. C’est une inépuisable source d’émerveillement que le langage soit quelque chose qui nous relie, qui nous permette de communiquer les uns avec les autres, et qu’en même temps, l’usage qu’on en fait nous caractérise en tant qu’individus. Ce miracle du quotidien, il serait dommage qu’il n’en reste aucune trace dans nos romans.

Car en effet, la manière dont on parle, la singularité de notre rapport à la langue, fait de nous qui nous sommes, tout autant que les empreintes digitales. C’est juste plus dur de l’imprimer sur un procès-verbal de gendarmerie.

Bien sûr, cela touche au registre vocal : chacun de nous a un timbre, un rythme, un niveau d’élocution et d’articulation, un accent hérité de notre trajectoire personnelle, éventuellement quelques défauts de prononciation. Tout cela n’est pas directement exploitable dans le registre romanesque – encore que rien n’est à négliger – mais d’autres éléments moins tangibles peuvent être exploités par un romancier, pour venir nourrir son œuvre.

Un personnage se définit par ses actes, et agir, parfois, c’est parler

Dans un billet précédent, je vous suggérais d’écouter comment les gens parlent. On peut, comme j’en faisais l’observation, en tirer des conclusions générales sur la construction d’un dialogue. Mais il est tout aussi possible d’en profiter pour constater que lorsque deux individus discutent, ils ne parlent pas tout à fait la même langue.

Même si on ne peut pas se contenter de décalquer la réalité du langage parlé dans une œuvre littéraire, il y a malgré tout des enseignements à en tirer. Nous avons déjà vu de quelle manière un auteur peut définir le tempérament de ses personnages : il peut en faire de même avec leur manière de s’exprimer. Cette voix propre au personnage va à la fois représenter un élément constitutif de sa personnalité, mais aussi être un des principaux moyens à travers lesquels le lecteur va apprendre à le connaître. Un personnage se définit par ses actes, et agir, parfois, c’est parler.

La voix peut être définie par toute une série de facteurs, sans doute trop nombreux pour qu’on puisse les énumérer ici, mais vous trouverez les principaux ci-dessous.

Tout d’abord, il y a des gens qui parlent, et il y a des gens qui ne parlent pas. Parmi toutes les réglettes, tous les indicateurs qui caractérisent la voix d’un personnage, c’est sans doute la plus basique. Au fond, c’est comme le débit d’une rivière : on évoque ici simplement la quantité de mots qui sort de la bouche d’un individu. C’est donc la première question à se poser lorsque l’on souhaite caractériser la voix d’un personnage : est-il bavard ou taciturne ?

Personne n’est bavard tout le temps, en toute situation

C’est simple, et en même temps c’est plus subtil qu’il n’y paraît. Ainsi, il est aisé pour un romancier de créer un personnage extrêmement bavard, qui va systématiquement s’exprimer très longuement, tant et si bien que cela va apparaître au lecteur comme sa caractéristique principale. Cela dit, ce n’est pas très réaliste : personne n’est bavard tout le temps, en toute situation. Qui plus est, cela peut rapidement venir à bout de la patience du lecteur. Il est donc plus intéressant de réfléchir à des conditions spécifiques qui rendent un personnage bavard : est-ce que c’est une manière de déjouer la peur ? Cherche-t-il à impressionner les gens ? Est-ce qu’il a les idées confuses et se perd dans ses explications ? Là, en se posant ce genre de questions, vous apportez quelque chose au personnage et au roman.

Il est tout à fait possible aussi de situer le réglage près du point milieu, et de décider qu’un personnage est « plutôt bavard » ou « plutôt taciturne. » Le lecteur ne va pas nécessairement le remarquer, mais cela va s’ajouter aux autres caractéristiques de son usage du langage pour composer sa voix.

Il y a également des personnages qui parlent peu, voire pas du tout, qui choisissent la plupart du temps de se taire. Le silence est un outil du langage parmi d’autres. Associé ou non à des éléments de langage non-verbal, il peut forger une personnalité remarquable pour un personnage de roman.

Et puis – c’est une extension de cette réflexion sur le flux de langage – il est intéressant de constater que, lorsque nous parlons, nous ne construisons pas tous nos phrases de la même manière. Certains vont droit au but, d’autres louvoient, hésitent, plantent le décor avant d’arriver au fait. Ainsi, il est tout à fait possible d’être bavard avant d’en arriver à évoquer l’essentiel, puis de devenir mutique, ou l’inverse.

Certains, lorsqu’ils parlent, ont accès à une plus grande gamme de mots que d’autres

Le niveau de langage est sans doute l’autre grande caractéristique qui forme la voix d’un personnage. Certains, lorsqu’ils parlent, ont accès à une plus grande gamme de mots que d’autres : leur dictionnaire est plus épais, leur vocabulaire plus riche, leurs propos plus nuancés. En tant qu’auteur, pour commencer, on peut opérer cette distinction de manière purement quantitative, en décrétant qu’un personnage qui possède un niveau de langage bas a simplement à sa disposition moins de mots que les autres, et qu’il dira « Livre » là où d’autres parleront de « Romans », « Ouvrages », « Brochures », « Bloc-notes » ou « Magazine. »

Cette distinction-là peut caractériser un personnage qui, pour une raison ou pour une autre, n’a pas beaucoup de goût pour les mots, a un faible niveau d’éducation, s’exprime dans une langue qui lui est étrangère ou manque de curiosité. Elle ne dit rien, cependant, de son extraction sociale.

On peut aussi comprendre la question du niveau de langage comme une opposition entre, d’un côté, une langue relevée, raffinée, académique, et de l’autre, une langue populaire, vulgaire, informelle. Là, c’est une distinction de classe et d’origine géographique que l’on va chercher à mettre en avant, en prenant pour acquis que notre trajectoire de vie va influencer notre choix de vocabulaire et que celles et ceux qui disent « Wesh wesh » ne sont pas les mêmes que ceux qui s’écrient « Palsambleu. »

Il peut être amusant, d’ailleurs, de mélanger ces deux définitions du niveau de langage pour créer des mélanges paradoxaux. Ainsi, un personnage pourra très bien s’exprimer dans une langue raffinée mais ne pas avoir beaucoup de mots à sa disposition ; à l’inverse, un individu pourra choisir de pratiquer une langue populaire, tout en ayant un vocabulaire riche et varié.

Très peu de gens parlent comme ils écrivent

Prenez garde, cela dit, de ne pas tomber dans la caricature. Très peu de gens parlent comme ils écrivent, et certaines tournures de phrases ou choix de mots très sophistiqués risquent de sembler factices lorsqu’on les utilise dans un dialogue. Bannissez l’imparfait du subjonctif et les mots les plus alambiqués : tout cela risque de donner envie au lecteur, peu convaincu, de reposer le bouquin. De même, si vous ne connaissez pas bien les différents langages populaires, prenez garde de ne pas en offrir une imitation caricaturale et peu convaincante : la langue urbaine évolue sans cesse et il est facile d’avoir un train de retard ou d’utiliser des tournures de phrase dont personne ne se sert réellement. Bref, quoi qu’il en soit, n’en faites pas trop, et pour éviter de sombrer dans le ridicule, relisez vos dialogues à haute voix.

Au-delà de la simple question du niveau de langage, il faudrait aussi évoquer le registre du langage utilisé par les personnages. Autrement dit : dans quel univers sémantique vont-ils puiser leurs mots. Un personnage d’ingénieur pourra ainsi pratiquer une langue très analytique, précise et factuelle, émaillée de termes techniques inaccessibles au commun des mortels, mais n’aura pas de mots à sa disposition pour décrire un coucher de soleil ; à l’inverse, un poète se montrera lyrique et fleuri, mais ne comprendra rien aux termes les plus basiques issus de la science ou des technologies.

Un autre aspect de cette dimension-là, c’est la quantité d’images utilisées par les personnages. Certains, dans la vie quotidienne, ont tendance à s’exprimer de manière très imagée, en multipliant les métaphores et les comparaisons, qu’elles soient issues d’expressions courantes ou inventées de toute pièce ; d’autres préfèrent un discours factuel, descriptif, qui ne s’aventure que très rarement sur le terrain de l’imaginaire. Là encore, nous nous situons tous quelque part entre un langage dépourvu d’images et un langage exclusivement métaphorique : à vous de trouver le bon dosage pour vos personnages.

On s’aventure là sur un terrain glissant

Trouver la voix d’un personnage de fiction, cela passe également par un outil moins naturaliste, que l’on pourra juger plus artificiel ou forcé : l’usage de phrases emblématiques, de mots récurrents et autres tics de langage. On s’aventure là sur un terrain glissant : si le recours à ce genre de choses peut être très efficace lorsqu’il s’agit de distinguer un personnage d’un autre et de les rendre mémorables, il est facile de verser dans l’excès. Ça peut même tourner au grotesque. Si le protagoniste de votre roman s’écrie « Saperlipopette ! » chaque fois qu’il exprime sa surprise, cela va devenir très vite très fatigant.

Pourtant, dans la vie réelle, les gens ont bel et bien des expressions fétiches, des mots dont ils font usage plus que les autres, des habitudes. C’est donc bien que, dans ce domaine comme dans les autres, tout est affaire de dosage. À moins que vous ne vous situiez dans un registre comique, où les excès du Capitaine Haddock sont les bienvenus, épargnez à vos lecteurs les phrases récurrentes.

Tordons également le cou à certains clichés qui méritent de disparaître : dans les romans de genre, finissons-en avec ces personnages qui ont l’habitude de jurer de manière caricaturale, du genre « Par les Trois Lunes Rougeoyantes de Gozgamar ! » Personne ne parle comme ça. Il y a aussi cette étrange habitude qu’ont certains écrivains de montrer de manière ostentatoire qu’un personnage est étranger en ponctuant ses dialogues d’expressions idiomatiques : « Mein Gott ! » ou « Bloody Hell ! » C’est une manière bien pauvre de caractériser un personnage étranger, qui montre surtout le manque de recherche de l’auteur.

Nous ne nous exprimons pas toujours de la même manière dans toutes les situations

Par contre, certains plis de langage peuvent caractériser un personnage sans que cela soit trop voyant. Nous avons tous nos habitudes, nos tournures de phrases préférées, certains mots désuets que nous aimons utiliser de temps en temps. Le tout, c’est de faire preuve de nuance et de ne pas en faire des tonnes. Dans un de mes romans, un personnage a par exemple tendance à formuler ses phrases comme des questions, ce que le lecteur ne détecte pas forcément, mais qui donne à ses dialogues un ton distinctif.

À propos des personnages étrangers, un conseil, c’est de résister à la tentation de retranscrire leur accent en modifiant la graphie de certains mots dans les dialogues. Si la pratique est courante dans certaines langues – Stephen King l’observe dans certains de ses romans en V.O. – elle paraît toujours déplacée en français, et risque de donner une impression laborieuse et artificielle aux dialogues. Ainsi, si un de vos personnages a un accent portugais, plutôt que de tenter d’en proposer une approximation en rajoutant des « -ch » à la fin des voyelles, rédigez les dialogues normalement et indiquez par une description que ce personnage a cette particularité, cela sera plus agréable pour tout le monde.

Jusqu’ici, j’ai indiqué comment chaque personnage, à travers certaines caractéristiques, pouvait finir par trouver sa voix singulière. C’est un constat qu’il convient toutefois de mettre en perspective : nous ne sommes pas des automates, et même si nous avons des habitudes, nous ne nous exprimons pas toujours de la même manière dans toutes les situations. Ainsi, lorsqu’un personnage parle, vous, en tant qu’auteur, ne pouvez pas faire abstraction du contexte.

Le lieu ou l’occasion dans lesquels le dialogue se déroule en influencent le contenu

L’usage que je fais du langage dépend de la personne avec qui je parle : est-ce un amant ? quelqu’un de proche ? Les mots seront alors plus intimes que s’il s’agit d’une connaissance, voire de quelqu’un dont je me méfie. Le lieu ou l’occasion dans lesquels le dialogue se déroule en influencent également le contenu. Je ne m’exprime pas de la même manière à la fin d’une soirée arrosée avec mes potes ou lors d’une réunion de travail avec le directeur de ma boîte. La voix, c’est une réalité, mais il ne s’agit pas d’une constante inaltérable et il faut savoir la moduler en fonction des événements qui se déroulent dans le roman.

Et puis, j’ai parlé de « voix » jusqu’ici, mais ce terme bien pratique ne couvre pas toutes les situations. La gestuelle, le langage corporel d’un personnage fait partie de sa voix tout autant que ses tournures de phrases. C’est une dimension dont il ne faut pas faire abstraction : certaines personnes parlent avec les mains, certains font des bruits de bouche quand ils sont nerveux, clignent des yeux quand ils se concentrent, hochent la tête plutôt que de dire « oui. » En intégrant cette dimension non-verbale dans votre réflexion, vous rajouterez beaucoup de naturel à la manière dont vos personnages s’expriment.

Cette question du « naturel », d’ailleurs, est cruciale sur un autre plan. J’ai eu l’occasion de le dire : les dialogues ne sont qu’une approximation du vrai langage parlé, une abstraction qui fait écho au réel sans le reproduire exactement. Cela laisse une grande marge de manœuvre à l’auteur, entre une tendance naturaliste qui se préoccupe principalement d’écrire des dialogues qui « sonnent vrai » et une tendance dramatiste qui préfère les dialogues qui « sonnent bien. »

Certains personnages n’auront pas l’esprit aussi affûté que le vôtre

De nombreux auteurs, charmés par les belles plumes du cinéma et de la télévision, ont tendance à vouloir écrire des dialogues qui fusent, plein de bons mots, de rythme, de rebondissements. S’il s’agit d’une option tout à fait viable, gardez tout de même à l’esprit qu’elle s’oppose frontalement au souci de trouver la voix de chaque personnage. À partir du moment où tout le monde est un rhéteur redoutable, spirituel, sarcastique et raffiné, cela va peut-être rendre vos dialogues plus percutants, mais l’individualité de vos personnages va en souffrir, et le risque, c’est d’aboutir à une uniformité ennuyeuse à lire.

En d’autres termes, pour trouver la voix de vos personnages, et donc pour qu’ils existent à travers leurs mots, il faut accepter que certains d’entre eux n’auront pas l’esprit aussi affûté que le vôtre, et que certaines de leurs répliques sembleront ternes. Si cela peut sembler être un sacrifice, le résultat d’ensemble sera plus distinctif et plus agréable à lire.

⏩ La semaine prochaine: L’auteur

 

L’interview: Katja Lasan

Elle se définit comme une « romancière à l’imagination débordante »: Katja Lasan vit et écrit en Suisse, et son imagination touche aux genres les plus divers. Elle vient de sortir le troisième tome de sa saga « Le Talisman de Pæyragone » aux éditions Cyplog.

Cette interview est réalisée avec la complicité des Auteurs helvétiques de littérature de genre, un groupe qui s’est constitué depuis peu et dont je fais partie. Attendez-vous à lire bientôt d’autres entretiens avec des auteur-e-s du groupe.

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Si tu n’avais pas choisi, en 2014, de publier ton roman, où en serais-tu aujourd’hui ?

Je pense que j’aurais continué ma vie d’avant. Éducatrice de l’enfance, travaillant dans une garderie de Lausanne, avec des enfants de 4 à 6 ans. Peut-être serais-je encore mariée et aurais-je une vie moins compliquée.

La publication a tout bouleversé, c’est certain, mais je ne regrette rien, car j’y ai gagné beaucoup : une nouvelle forme d’indépendance, plus de force mentale, et surtout des rencontres extraordinaires qui m’ont amenée là où j’en suis aujourd’hui. C’est-à-dire avoir tout lâché pour me consacrer pleinement au monde de l’édition et de l’écriture, sous diverses formes.

L’écriture, c’est une nécessité pour toi ? Une manière de communiquer ? Un exorcisme ?

Une nécessité, oui. Une catharsis, un exutoire. J’y libère souvent ce que je ne parviens pas à exprimer verbalement. Je ne suis pas très douée pour la communication orale ou pour entrer en lien avec les autres, par contre, par écrit, c’est très différent. J’y mets beaucoup plus de subtilité et de nuances,  la répartie me vient plus facilement.

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« Un peu fêlés, un brin torturés, mais toujours attachants » :  c’est ainsi que tu décris tes personnages. Est-ce que ces qualificatifs s’appliquent également à ton œuvre ? A toi-même ?

À moi, je ne suis pas sûre. Nous avons tous nos fêlures, nos chemins de vie, mais je ne pense pas en être torturée. Quant à mon « œuvre », j’essaie de la rendre émotionnelle, pour que l’on s’en souvienne encore après avoir refermé le livre, ce qui implique des caractères forts, qui sortent du commun, qui sont ce qu’ils sont parce qu’ils ont déjà une certaine expérience de vie. J’aime qu’ils ne laissent pas indifférents, que nous les aimions et qu’ils nous horripilent en même temps. Donc oui, j’espère que ces qualificatifs sonnent également juste pour l’ensemble de mes écrits.

Tu as une approche originale de l’édition, puisque tu t’es servie de Facebook comme plateforme de pré-édition. Pourquoi choisir cette voie ? Qu’est-ce que ça t’a apporté ?

Je ne connaissais pas Wattpad, sinon je serais sûrement passée plutôt par le biais de cette plateforme. Mais Facebook, c’est tout simplement, à l’origine, parce que je faisais partie d’un groupe de mamans dont je me sentais assez proche, et c’est sur notre groupe que j’avais diffusé les premiers chapitres de Gueule d’ange, juste pour avoir un avis objectif. La sauce a pris, elles ont réclamé la suite et du coup, j’ai créé un groupe pour le roman. Elles y ont invité leurs copines et de fil en aiguille, j’ai eu un petit suivi qui m’a donné confiance en moi  et l’envie d’en faire quelque chose de concret quand j’ai mis le point final à l’histoire.

Ces femmes m’ont portée, tout simplement, et je leur dois beaucoup. Sans elles, je ne suis pas certaine que j’aurais osé franchir le pas.

Un conseil, une suggestion à ceux qui te lisent et qui ont envie d’écrire ?

Si l’envie d’écrire vous prend, lancez-vous ! Mais si vous souhaitez en faire concrètement quelque chose, alors prenez le temps de le faire bien : temps de l’écriture, de la reclecture, de la correction., et de la relecture encore.  Un livre se travaille, se peaufine, se réfléchit, et n’ayez pas peur de la critique, elle fait partie du jeu.

Le mot « rock’n’roll » revient souvent comme adjectif sous ta plume. Quel sens est-ce que tu lui donnes ? Qu’est-ce que ton œuvre a de rock’n’roll ?

Déjà, le rock’n’roll est né entre la fin des années 40 et le début des années 50, une époque qui me parle et que j’aurais voulu connaître. Mon grand regret, c’est que jamais je n’assisterai à un concert en live d’Elvis Presley.

Ce genre musical me parle, me prend au cœur et au corps, me fait déconnecter. J’aime son histoire, ses origines, son évolution, ses périodes sombres et trash, ses sous-genres. Les rockeurs, pour moi, sont des rebelles, des artistes qui vivent à 100 à l’heure, parfois jusqu’à l’excès, tout en se fichant des conventions et des bien-pensants. Ils aiment provoquer, mais derrière se cache souvent une sensibilité à fleur de peau. C’est en cela que mes personnages leur ressemblent. Derrière leur carapace, ils cachent des âmes généreuses, mais remplies de blessures, il faut les apprivoiser, savoir les comprendre et voir au-delà des apparences.

Et puis, ils écoutent tous du rock, parce que la pop, le r’n’b ou autres, ça ne leur sied tout simplement pas ^.

La musique joue quel rôle dans ton écriture ?

Étonnement peut-être, je n’y connais pas grand-chose en musique. Mais je l’apprécie, j’aime étudier les textes, en comprendre le sens. Quand j’écris, j’ai besoin de silence, la musique je l’écoute avant ou après. Elle peut m’inspirer des scènes, j’imagine dessus des actions, mais une fois que je me mets devant mon ordinateur, j’éteins tout. Par contre, dans mes textes, oui, elle est présente. Il y a toujours des références, parce qu’elle est essentielle dans ma vie. Comme disait Kant : « La musique est la langue des émotions. », et moi, elle me rend vivante.

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Tu viens de sortir le troisième volume de ta trilogie de « romance paranormale », Le Talisman de Paeyragone. Qu’est-ce qui t’a donné envie de développer cette histoire sur plusieurs tomes ?

À la base, je pensais en écrire que deux tomes. Mais vu la taille du premier volume, il fallait couper. Donc, j’ai divisé en quatre. Pour bien développer l’histoire, il m’était impossible de faire plus court (et je suis nulle pour le court ^^). Ce qu’il se passe entre les lignes va beaucoup plus loin que ce que vous pouvez lire sur les résumés. J’ai créé une histoire et des personnages très complexes, qui méritaient d’être fouillés. La réduire à deux ou trois tomes, cela aurait été prendre le risque de ne pas aller assez en profondeur et de ne survoler que quelques intrigues. J’en aurais été sans aucun doute frustrée.

« Dans un roman, chaque page lue est une minute d’évasion offerte à votre âme » a dit Maxime Chattam. Que t’apporte la littérature et que souhaites-tu apporter aux lecteurs avec tes romans ?

Oh ! Chattam… mon maître de cœur ! Tu l’as fait exprès ? L’évasion, c’est exactement le mot que j’utilise quand on me pose cette question. Je veux que le lecteur s’envole pour un ailleurs, qu’il oublie son quotidien et ses soucis ; qu’il déconnecte complètement, en fait, pour se plonger dans son entier aux côtés de mes héros. Quand je lis, c’est ce que je recherche aussi. Ne plus être sur mon canapé, m’imaginer les décors comme si j’y étais, jusqu’à pouvoir sentir les odeurs et entendre les pas des personnages. Frissonner… sourire… avoir la larme à l’œil… être envahie par les émotions. J’espère que j’y parviens, en tout cas, quand les lecteurs ont un de mes livres entre les mains.

Rencontrer tes lecteurs lors de salons ou de dédicaces, ça te fait quel effet ?

Toujours bizarre, surtout quand ils entrent dans les détails de mes histoires. Là, je me dis : « Ah ouais ! ils ont vraiment lu ! » Je suis surprise aussi lorsque certains se confient, comme si on se connaissait depuis toujours, ou qu’ils s’imaginent que ma vie est aux antipodes de ce qu’elle est réellement. Je n’ai rien d’exceptionnel, ma vie est tout ce qu’il y a de plus banale, j’écris juste des histoires, je vis beaucoup dans mon imaginaire et je ne suis pas seule dans ma tête.

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Ton méchant s’appelle Locle. As-tu des comptes à régler avec cette charmante petite ville des montagnes neuchâteloises ?

Pas du tout, je n’y ai même jamais mis les pieds, mais j’ai toujours trouvé que ça ferait un bon nom pour un méchant ^.

Tu fais partie du groupe des Auteurs helvétiques de littérature de genre. Y a-t-il selon toi quelque chose de typiquement suisse dans ton approche de l’écriture ?

Aucune idée. Des expressions ressortent, parfois, mais à part ça… Je ne sais vraiment pas. Je n’ai jamais réfléchi à la question.

Tu as aussi des origines croates et françaises, en quoi est-ce que ça enrichit tes écrits ?

En fait, je suis née en Suisse, j’y ai vécu toute ma vie, j’aime ce pays, mais en réalité je n’ai pas une once de sang helvétique. À mes 17 ans, j’ai demandé la naturalisation pour me faciliter la vie ici et parce que je trouvais normal de l’obtenir après y avoir fait toute ma scolarité et d’y prévoir mon futur. Ma mère était française, mon père est croate, mais c’est avant tout ce qu’ils sont et étaient qui enrichit mon univers. La manière dont ils m’ont fait découvrir le monde, comme ils me l’ont appris. L’amour de ma mère, surtout, pour la littérature et le cinéma. Ce dernier, comme la musique, a une influence sur mes écrits. Quand on me lit, j’aime que l’on voie défiler un film devant ses yeux. Si tel est le cas, alors c’est que j’ai déjà en partie réussi.

✒ Tu es auteur-e? Tu souhaites être interviewé sur Le Fictiologue? Contacte-moi! (Non, vraiment, c’est à peu près aussi simple que ça).

Le style: résumé

blog le petit plus

Dans mes articles intitulés « Résumé« , vous retrouvez des liens vers une série de billets récemment publiés et unis par un même thème. Ici: le style.

Première partie: Le style

Deuxième partie: Les métaphores

Troisième partie: Les enjoliveurs de phrase

Quatrième partie: Montrer plutôt que raconter

Cinquième partie: Le mot juste

Sixième partie: La description

Septième partie: La bonne description

Huitième partie: Descriptions – quelques techniques

Neuvième partie: La quête du dépouillement

Dixième partie: La quête de la saturation

Le Fictiologue a un an

petit truc copie

C’est il y a un an que j’ai lancé ce blog.

Ce billet pour vous remercier, vous toutes et tous, les fidèles, les compagnons de voyage, ceux qui passent, ceux qui restent, les lecteurs, les butineurs, les étoiles filantes, celles qui ne sont pas d’accord avec moi, celles qui sont d’accord, ceux que j’énerve, ceux à qui je donne le sourire, vous qui trouvez que ce que j’écris ici est utile, vous qui estimez que je n’ai pas la légitimité de tenir un blog sur l’écriture mais qui lisez quand même chaque semaine juste pour ressentir l’agréable frisson de l’agacement, celles et ceux que j’ai eu l’occasion d’interviewer, celles et ceux qui m’ont lu, celles et ceux qui me liront, celles et ceux qui ne me liront jamais, ici, ailleurs, tout près, très loin, celles et ceux que j’ai rencontré ou que je rencontrerai, les blogueurs, les blagueurs, les commentateurs, ceux qui contestent, ceux qui rigolent, ceux qui hochent la tête. Merci.

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En réalité, je n’ai jamais projeté de continuer à pondre mes billets sur l’écriture au-delà de la première année: j’avais une cinquantaine d’idées d’articles en me lançant, et l’envie de départ était d’en rester là. Ensuite, ceci serait simplement redevenu un blog d’auteur ordinaire, un peu inerte. Depuis, pourtant, j’ai eu plein d’autres idées: donc nous nous situons désormais plus ou moins à mi-chemin. Ça ne va pas s’arrêter de sitôt. Dis-leur que le missile est lancé. Dis-leur que c’est trop tard pour le désamorcer.

Sauf que je ne serai pas là la semaine prochaine (je suis en vacances): plutôt que de poster des trucs sans pouvoir interagir avec vous, je préfère vous retrouver à mon retour. À dans deux semaines!