Éléments de décor : l’école

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L’être humain naît avec une tête aussi grande qu’il est possible qu’elle soit, afin de protéger son énorme cerveau. Comme s’il fallait compenser cet exploit, la nature a créé cet organe presque complètement vide, ce qui fait que le premier quart de la vie d’un petit d’homme est passé à apprendre. Il apprend par lui-même, par l’observation et par l’expérience, mais il apprend également des autres. Et à partir du moment où les connaissances deviennent trop spécialisées pour qu’elles soient enseignées uniquement par ses parents, il entre à l’école.

Dans ce billet, on s’intéresse à cette institution indispensable et imparfaite, immuable et en même temps en évolution constante, de la maternelle jusqu’aux premières années d’université, tout en incluant des écoles spécialisées, celles qui enseignent le sport, la danse, l’art ou d’autres disciplines. Quel que soit le domaine, quel que soit le niveau, quelle que soit la méthode, toutes les écoles jouent un rôle crucial dans nos existences, et elles constituent toutes un objet littéraire fascinant.

L’école, c’est sa raison d’être, est un lieu de transmission du savoir. C’est là que des enseignants, de plus en plus spécialisé et de plus en plus pointus, font passer ce qu’ils ont appris à des élèves ou à des étudiants, à travers des cours, des exercices, des ateliers ou toutes sortes d’autres outils pédagogiques. Toutefois, si c’était à cela que ça se cantonnait, on n’aurait aucun besoin de se pencher sur le cas d’une institution aussi banale.

Oui, l’école transmet les connaissances, mais elle le fait de manière imparfaite, frustrante, incomplète, biaisée. Afin de se montrer efficaces vis-à-vis du plus grand nombre, les professeurs laissent souvent de côté les individus qui ont le plus de difficultés dans chaque branche. Ceux-ci se font vite distancer et ont de plus en plus de peine à suivre, jusqu’à la rupture. À l’autre extrême, les éléments qui ont le plus de facilités sont freinés dans leur progression et ne parviennent pas à réaliser leur véritable potentiel parce qu’ils doivent attendre les autres – et ça aussi peut mener à un autre type de rupture. Les élèves à la marge doivent trouver d’autres moyens d’apprendre s’ils ne veulent pas être laissés de côté.

Autre difficulté : l’école n’est pas uniquement un lieu d’enseignement, c’est aussi un lieu d’éducation, qui apprend aux enfants à faire partie d’un groupe, à suivre une consigne, à respecter les règles, à se conformer aux instructions. Si tout cela est utile, cela signifie également que l’école est une machine à normaliser, un rouleau compresseur qui soumet chacun à une seule et même norme – les têtes qui dépassent sont peu appréciées, et les talents singuliers sont peu reconnus, voire activement combattus. Au nom de l’égalité des chances, l’école peut parfois se muer en une usine à médiocrité.

En plus de tout cela, l’école a un rôle à jouer au sein de l’économie. Plutôt que l’excellence des Grecs ou des Renaissants, elle poursuit comme objectif de transmettre aux enfants des connaissances de base qui sont jugées utiles pour l’économie. Elle sert à fabriquer des travailleurs qui vont pouvoir travailler et trouver leur place dans le tissu économique. Les talents qui ne sont pas immédiatement monnayables n’y trouvent pas facilement leur place.

Autre aspect qui peut être vécu comme une forme de violence : l’école est un lieu de socialisation. Elle apprend aux enfants à jouer en groupe, à nouer des amitiés, à forger des compromis, à convaincre et à toutes sortes de choses qui vont lui être utiles par la suite. Hélas, cette fonction n’est absolument pas encadrée : il est entendu que cet apprentissage de la vie en société va se faire naturellement, et que la seule mission de l’institution est de mettre un terme aux débordements trop visibles. C’est ainsi que se constituent des hiérarchies, que les enfants se divisent en clans, qu’il y a des harceleurs et des harcelés, des élèves populaires et des marginaux, des riches et des pauvres. En fait, du point de vue de l’organisation sociale et de la manière dont celle-ci se constitue, rien ne distingue une école d’une prison de haute sécurité.

À cause, ou peut-être grâce à toutes ces contradictions, mais aussi parce qu’elle intervient à un stade de la vie qui est celui de tous les apprentissages, et qu’elle occupe une place centrale dans d’innombrables cultures, l’école représente un objet littéraire digne d’intérêt, qui peut être utilisé de multiples manières différentes, pour raconter toutes sortes d’histoires.

L’école et le décor

Avant d’être une institution, l’école est un lieu. Ou plutôt : il s’agit d’un empilement de lieux différents, qui ne sont pas habités ni vécus de la même manière en fonction de qui on est. La salle de classe constitue donc un élément de décor particulièrement notable, celui où les élèves apprennent. Mais elle apparaît sous un jour différent à l’enseignant, lui qui y entre par obligation professionnelle ou par vocation, mais toujours avec des objectifs bien précis : pour lui les enjeux sont plus clairs et les murs plus étroits. Le même lieu peut être vu de manières bien différentes par les uns et par les autres, ce qui, en tant que tel, pourrait déjà servir de base à une histoire fascinante.

La salle des profs est un lieu au sein de l’école qui ne fonctionne pas selon les mêmes codes que les autres : ici c’est un lieu de socialisation, oui, mais pour les enseignants plutôt que pour les élèves. C’est aussi un lieu de travail, mais surtout un lieu de vérité, ou certaines choses qui ne sauraient être dites à haute voix ailleurs – à propos des enfants, des parents ou des supérieurs – sont partagées librement. Au fond, entre les romanciers, elle pourrait devenir un véritable décor de sitcom.

Les parents d’élèves aussi forment un groupe aux intérêts communs mais aux origines divergentes, et qui ont sur l’école un regard encore différent de ceux des élèves et des profs. Ils n’ont pas réellement de local qui leur est propre, en-dehors des réunions des associations qui les regroupent, mais ils constituent collectivement un microcosme dans lequel peuvent venir se loger toutes sortes d’histoires. Dans la catégorie des témoins privilégiés du monde scolaire, on peut aussi inclure ceux qui y travaillent sans y enseigner : les concierges, cantiniers, infirmiers, inspecteurs, etc…

Et puis l’école est également modelée par des individus qui n’y travaillent pas directement. Des experts en sciences de l’éducation qui échafaudent les prochaines réformes jusqu’aux élus qui prennent les décisions budgétaires et programmatiques qui vont modifier la vie quotidienne de tous les autres acteurs du monde scolaire, leur point de vue aussi peut être intéressant. Un roman racontant le périple d’un ministre de l’éducation idéaliste qui finit par accoucher d’une mauvaise réforme pourrait être passionnant.

En-dehors des lieux et des institutions, certains moments ont un potentiel plus grand que les autres d’intéresser un auteur. C’est naturellement la période des examens qui se prête le plus aux déconvenues, aux retournements de situation et aux sentiments exacerbés qui offre le plus de potentiel. Mais dans un système scolaire comme celui des États-Unis, où l’année scolaire est rythmée par quantité de bals et autres rituels qui ont peu de choses à voir avec l’enseignement, ces moments-charnière sont plus nombreux. C’est peut-être le cas aussi dans votre roman.

Pour des raisons différentes, une réforme scolaire, et la manière dont elle est vécue par les élus, les élèves, les profs et les parents, offre également un terreau fertile en matière de drames en tous genres. Un romancier pourrait s’en servir pour souligner l’absurdité de certaines orientations politiques en matière d’école.

L’école et le thème

Le thème par excellence qui se rattache à l’école, c’est celui de la formation, de l’évolution d’un individu. Cela renvoie à un genre en particulier, le bildungsroman, roman de formation, déjà évoqué ici dans le billet sur l’enfance. Tout simplement, parce qu’il grandit, parce qu’il traverse des épreuves, parce qu’il apprend, le personnage du début du roman est très différent de ce qu’il devient dans les dernières pages.

Plus généralement, le thème de l’apprentissage recèle lui aussi beaucoup de potentiel. Qu’est-ce que cela signifie d’apprendre ? Comment peut-on s’y prendre ? Pourquoi s’y astreint-on ? Qu’y gagne-t-on et qu’y perd-on ? L’histoire d’un mauvais élève qui parvient à surmonter ses difficultés pour se découvrir des talents qu’il ne soupçonnait pas est une trame classique qui peut être apprêtée de toutes sortes de manière différente.

Miroir du précédent, le thème de la transmission est également intéressant. Pourquoi enseigne-t-on ? Qu’est-ce qui nous pousse à nous consacrer à aider la prochaine génération à voler de ses propres ailes ? Qu’est-ce que cela apporte aux femmes et aux hommes qui s’y consacrent ? Comment procèdent-ils ? Qu’est-ce que cela leur coûte en termes de frustrations et de désillusions ? Un romancier pourrait d’ailleurs traiter les thèmes de l’apprentissage et de la transmission en parallèle, et montrer qu’il ne s’agit pas, dans les deux cas, d’un chemin facile, et qu’il existe de nombreux parallèles entre les deux situations.

L’école, qui est comme un modèle en miniature de la société, offre également l’occasion aux auteurs de jouer les naturalistes et d’examiner un groupe humain et ses mécanismes, dans un milieu fermé et coupé d’une bonne partie des complications du monde extérieur. Le monde scolaire fonctionne comme un petit univers avec ses propres règles, mais il s’agit également d’une bulle, et il peut être intéressant de chercher à savoir ce qui motive celles et ceux qui font le choix d’enseigner, et donc de ne jamais vraiment en sortir.

L’école et l’intrigue

Par nature, l’école est un lieu très structuré, ce qui offre à un écrivain un canevas où il peut placer son histoire.

Une journée scolaire à ses rythmes, de même qu’une semaine, avec un emploi du temps défini et souvent rigide, et on observe la même régularité au niveau de l’année scolaire dans son ensemble. Ce n’est pas par hasard que J.K. Rowling a choisi le cadre d’une année d’enseignement pour y inscrire chacun des romans de sa série Harry Potter. Un autre type de récit pourrait très bien s’inscrire dans un temps plus bref : une semaine, voire une journée d’école, avec ses passages obligés et son temps structuré par des cours et des pauses.

Et puis, même s’il s’agit d’une notion qui se prête moins naturellement à structurer un récit, un roman pourrait être rythmé par les notes et les moyennes d’un élève : l’évolution de ses performances scolaires ajoutant une notion de suspense qui pourrait donner à une histoire une forme intéressante.

L’école et les personnages

Tout le monde ou presque est allé à l’école, a connu un cursus court ou long, a rencontré des difficultés d’ordre académique, social ou existentiel. Cela peut aider à définir vos personnages : comment ont-ils traversé leur période scolaire ? Est-ce qu’il s’agit de quelque chose qui les a marqués, qui a laissé sur eux des traces, qui a forgé leur attitude vis-à-vis de l’école en général ? Et s’ils sont parents, quel regard portent-ils sur le cursus de leurs enfants ? Sont-ils impliqués ? Sévères ? Laxistes ?

La plupart des adultes ne pensent plus trop à leur propre parcours scolaire au fil des années, aussi il n’est pas indispensable que vous réfléchissiez à la question pour chacun de vos personnages, mais ça peut être une manière d’enrichir l’un d’entre eux. Mais naturellement, si votre roman se passe à l’école, ou si la notion de transmission joue un rôle très important dans votre univers, il peut être enrichissant de mener cette réflexion, même de manière brève, pour la plupart d’entre eux.

Ainsi, un roman de fantasy mettant en scène des moines-guerriers ou des enchanteurs sortis de l’académie de magie pourra souhaiter inclure cette dimension dans la définition des personnages. À l’inverse, si votre personnage principal est chauffeur poids lourd et qu’il n’a conservé aucun lieu, aucune blessure et aucun souvenir marquant de son passage à l’école, il est inutile de trop y réfléchir : ça ne vous apportera rien.

Variantes autour de l’école

La littérature jeunesse a trouvé dans l’école la toile de fond universelle de toutes les histoires, et, en particulier depuis Harry Potter, on ne compte plus les romans dont le décor est une école ou un lycée avec un côté un peu spécial – en général, il suffit de rajouter un qualificatif : l’école des vampires, l’école des clones, l’école qui voyage dans le temps, l’école des sorcières, l’école sous la mer, l’école des robots, l’école de l’espace. Les variations sont infinies, même si au fond ça revient juste à changer la couleur du sirop dans le granité : on reste sur la trame hyperclassique du milieu scolaire, auquel on accole un élément d’exotisme pour que l’œuvre se distingue tout de même un peu.

Pour le reste, les variantes de l’école qu’on trouve dans la littérature de genre consistent généralement à supprimer l’école et à la remplacer par une solution technologique pour accélérer l’apprentissage : hypnose, transmission de pensée, réalité virtuelle, ou même injections par intraveineuse, comme dans le film « THX 1138 » de George Lucas.

Pourtant, entre l’école immuable de la littérature jeunesse et l’école sans école de la littérature de genre, il doit y avoir d’autres solutions, qu’il serait intéressant d’explorer dans des romans. Et si on écrivait un roman post-apocalyptique dans lequel des profs tentent de maintenir tant bien que mal une école et se lancent dans des expéditions risquées dans les ruines des grandes villes dans le but de trouver des livres ? Et si une civilisation extraterrestre créait une école destinée aux plus grands cerveaux de l’humanité, dans le but de les préparer aux concepts complexes qu’ils devront maîtriser une fois que la Terre s’ouvrira aux autres espèces qui peuplent le cosmos ? Et si un enfant humain et un enfant lutin participaient à un programme d’échange, le premier allant dans une école de lutins, à apprendre à parfumer la rosée du matin, à changer la couleur des papillons et à disparaître derrière des champignons, le second s’initiant aux maths, à l’histoire et à la gymnastique ?

⏩ La semaine prochaine: Apprends qui tu es

 

Éléments de décor : les animaux

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Même s’il a tendance à l’oublier, l’humain fait partie d’un écosystème, et il occupe une place dans la chaîne alimentaire. Toute la civilisation dont il s’est entouré permet de se dérober aux prises de conscience les plus cruelles dans ce domaine, mais il s’agit tout de même d’une réalité. L’être humain est, avant d’être toutes sortes d’autres choses, un animal. Et donc naturellement, c’est ainsi que se sont établies ses toutes premières relations avec les autres animaux, ce qui reste d’actualité dans certains cas : certains sont des proies pour l’homme, qu’il chasse, tue et consomme ; d’autres sont des prédateurs, dont il tente de se préserver autant que faire se peut.

Mais comme nous sommes des animaux pleins de ressources, afin d’avoir des protéines dans avoir à sortir son arc et ses flèches avant chaque repas, nous avons inventé la domestication. L’humanité a enfermé des animaux dans des enclos pour pouvoir bénéficier de leur lait, leurs œufs, leur fourrure et leur viande. Elle les a sélectionnés, orientant l’évolution de l’espèce pour privilégier les traits qui avaient sa préférence : productivité, docilité. Bref, nous avons modifié la nature pour qu’elle soit plus accueillante pour nous (et moins accueillante pour les autres espèces).

Et comme décidément, l’humanité ne se console pas d’être la seule espèce douée de raison dans l’univers connu, elle est partie en quête d’alliés, de compagnons pour partager sa route. Et elle a inventé les animaux de compagnie : les chats, les chiens, les cochons d’Inde, les poissons rouges et toutes sortes d’autres bêtes que nous avons invitées à vivre dans nos foyers, construisant avec eux des relations complexes basées autant sur la domination que sur l’affection.

Les animaux croisent notre route depuis toujours, et font partie des rencontres les plus marquantes de l’histoire de l’humanité, ce qui fait qu’ils alimentent notre imaginaire, sous toutes ses formes, depuis la nuit des temps. Certaines civilisations ont adoré les animaux comme des divinités, donnant à leurs dieux des traits de bêtes ou traitant certaines espèces comme sacrées ; d’autres ont au contraire sacrifié des animaux dans le cadre de rites religieux. Les animaux peuplent toute nos représentations, notre symbolique, notre langage.

Nous nous y comparons constamment. Ils inspirent nos créations artistiques, fascinent nos scientifiques, alimentent nos peurs ancestrales. Toujours, nous cherchons à voir en eux un autre nous-mêmes, ou une extension de nous-mêmes, qualifiant toute une espèce de « meilleure amie de l’homme », tandis que d’autres, dangereuses, ne nous apparaissent que sous les habits de la peur. Notre langage abonde de comparaisons animalières : « Fier comme un coq », « Détaler comme un lièvre », « Muet comme une carpe », « Fort comme un bœuf. » D’ailleurs nos héros, de Zorro à Batman en passant par Sun Wukong, se voient prêter des qualités propres aux bêtes.

À l’inverse, du lapin blanc d’« Alice aux Pays des Merveilles » à Mickey Mouse, sans oublier Gregor Samsa, transformé en un monstrueux insecte dans « La Métamorphose » de Franz Kafka, on utilise des animaux anthropomorphisés pour figurer les traits les plus fondamentaux de l’humanité. Et puis, autre piste, certains romanciers font le pari de représenter le monde animal comme un univers sauvage, hostile, dans lequel la civilisation n’a pas sa place. C’est le cas par exemple de « L’appel de la forêt » de Jack London.

De nos jours, certains cherchent à redéfinir tout le contrat informel qui nous lie au monde animal. Le mouvement végan, pour ne citer que lui, repense toutes nos relations avec les animaux sous l’angle de la domination, et cherche à éliminer cette dernière. Ce faisant, il cherche à rompre avec la cruauté dont s’est rendue coupable l’homme face aux animaux pendant des siècles, pour la remplacer par une forme d’éthique et de respect – deux notions qui, paradoxalement, sont de pures inventions humaines, très éloignées des instincts naturels.

Les animaux et le décor

La littérature permet d’examiner le statut des animaux au sein de la société, et de partir de ce constat pour en tirer des enseignements sur l’humanité de celle-ci. Que penser d’une civilisation qui maltraite les animaux, qui se fiche de leur sort, qui les exploite ? À l’inverse, quels enseignements pourrait-on tirer d’une culture qui donne aux animaux le même statut que les êtres humains ?

Ces questions, un auteur peut les placer au cœur du décor de son roman, ce qui lui permet de les explorer : l’histoire se situe-t-elle dans une culture, à une époque où les animaux sont adorés par la population ? Sont-ils respectés, exploités, craints ? Est-ce un peu de tout ça à la fois ? Même si ce n’est pas le thème central de votre roman, vous pencher sur ces questions peut donner des résultats immédiats, et vous aider à construire votre univers de manière efficace : le lecteur se méfiera immédiatement de l’Empire qui maltraite les chevaux et respectera instinctivement celui qui les traite convenablement, par exemple.

Au-delà de ces questions, un écrivain qui souhaite mettre sous la loupe les thèmes propres aux animaux pourra s’intéresser à tous les lieux qui servent d’interface entre le monde animal et le monde des humains. C’est là que vont se jouer les interactions entre ces deux univers qui se côtoient sans toujours se comprendre. Cela peut concerner des institutions connotées positivement, comme une station ornithologique ou le cabinet d’un vétérinaire ; à l’inverse, on peut également choisir de situer une partie de l’action du livre dans un élevage, une boucherie, ou un laboratoire qui pratique l’expérimentation animale ; et puis entre les deux, il y a des lieux qui jouent un rôle plus ambigu : le jardin zoologique ou le parc à safari, par exemple. Bien sûr, une autre possibilité est de plonger un personnage humain dans un milieu sauvage hostile : jungle, savane, banquise, et de voir comment il se comporte avec ses hôtes du monde animal.

Et puis certains événements se prêtent bien à un traitement littéraire. « Moby Dick », d’Hermann Melville, se situe en plein cœur de la grande époque de la chasse à la baleine, devenue aujourd’hui un peu moins intensive. Il y a d’autres événements qui pourraient faire l’objet d’un roman, ou inspirer, par détournement, une histoire intéressante. En 1932, l’armée australienne a déclaré la guerre aux émeus, qui ravageaient les récoltes : plus de 2’500 oiseaux sont morts, jusqu’au moment où les militaires ont fini par battre en retraite. Et que penser des marins qui ont dégusté les dodos jusqu’à l’extinction ?

Les animaux et le thème

Il y a deux grands thèmes littéraires liés aux animaux, qui se répondent et qui peuvent être traités seuls ou en parallèle. Le premier, c’est ce qu’on va appeler le thème de l’humanité. En deux mots : comment traitons-nous les animaux, et qu’est-ce que cela nous enseigne au sujet de nos valeurs, de notre empathie, de notre cruauté ?

L’animal, est, après tout, habitant de la Terre au même titre que l’homme. Certains d’entre eux, les mammifères en particulier, sont capables de communiquer avec nous, de partager certaines de nos joies et de nos peines, et d’atténuer un peu notre solitude existentielle. La cruauté qu’on fait subir aux animaux, ou le cynisme dont on témoigne vis-à-vis des mauvais traitements dont, par notre passivité, on se rend complices, forment des échos de notre manque de considération pour toutes les formes de vie, y compris humaines. C’est pour cela qu’existe la maxime « Qui n’aime pas les bêtes n’aime pas les gens. »

Cela dit, tous les cas de figure existent, et un individu peut sincèrement se préoccuper du sort de ses semblables, mais ne manifester que peu de préoccupation pour le traitement des animaux ; à l’inverse, chez certains, l’amour des animaux n’est qu’un paravent bien commode pour dissimuler leur misanthropie. Tout cela peut être mis en scène et souligné par un traitement romanesque.

Autre piste à explorer: un auteur peut être intéressé à traiter le thème de l’animalité. Quelle est notre part animale ? À quel point suit-on nos instincts et à quel point devrions-nous les suivre ? Comment trouver sa juste place entre l’animalité, sincère, libre et naturelle mais amorale et parfois cruelle, et la civilisation, confortable, riche et ordonnée mais rigide et parfois impitoyable ? Ces thèmes sont au cœur de nombreux romans de genre : pour ne citer qu’eux, ceux qui traitent du mythe du loup-garou ou d’autres histoires similaires.

Les animaux et l’intrigue

Il est possible d’utiliser certains aspects des cycles naturels de la vie d’un animal pour structurer l’intrigue d’un roman, ou en tout cas pour exprimer le passage du temps. Un exemple particulièrement parlant se trouve dans le film « Alien » de Ridley Scott, dont une bonne partie de la construction dramatique est liée au cycle de reproduction tortueux du prédateur.

Sans aller aussi loin, on peut opter pour des animaux aux cycles plus simples : l’auteur d’un roman pastoral dont l’action aurait lieu dans un élevage de montagne pourrait choisir d’utiliser ces moments-clés que sont la montée à l’alpage des vaches et la désalpe pour en faire des moments charnière de la construction de l’histoire. Les cycles de vie et les métamorphoses du papillon peuvent aussi jouer un rôle similaire, un rôle qui peut être doublé d’une fonction métaphorique propre à enrichir un récit.

Un roman pourrait aussi faire le choix de suivre un animal de sa naissance à sa mort, et d’évoquer les humains qui sont en contact avec lui. L’interaction entre l’humain et l’animal peut également constituer toute la trame d’un livre, qui raconterait, par exemple, une partie de chasse du début jusqu’à la fin.

Les animaux et les personnages

Au fond, c’est un peu comme le décor : montrez-moi comment vos personnages se comportent avec des animaux et je vous dirai qui ils sont.

Certains d’entre eux sont intéressés au monde animal, cherchent à entrer en communication avec les bêtes et à mieux les connaître. D’autres ont un intérêt, une inclination naturelle pour ce genre de chose, mais n’ont, pour diverses raisons, pas de grandes connaissances dans ce domaine, à l’image de quelqu’un qui se sent à l’aise en présence de chevaux mais n’est jamais monté en selle. Il y a des personnages, par exemple ceux qui ont vécu en ville toute leur vie, qui se sentent mal à l’aise en présence d’animaux, quand ça ne tourne pas carrément à la phobie. Et puis il y a ceux qui ne s’y intéressent pas du tout, voire qui les détestent.

Donner un animal de compagnie à un personnage peut être une bonne idée. Ce n’est pas un hasard si toutes les princesses Disney ont un petit compagnon à poil ou à plume qui partage leurs aventures : cela leur donne quelqu’un à qui parler, même s’il ne peut pas répondre, et cela permet de transformer leurs monologues en dialogues, ce qui peut être précieux. Attention de ne pas trop en faire : si chacun des personnages de votre roman a un animal familier, cela double effectivement le nombre de noms dont le lecteur doit se rappeler, sans nécessairement ajouter grand-chose à votre narratif.

Variantes autour des animaux

Ils sont très rares, les romans de fantasy ou de science-fiction qui n’inventent pas une espèce animale ou deux. Certaines sont très originales, présentant par exemple un mode de reproduction, une manière de se nourrir ou des défenses naturelles qui n’existent pas dans notre monde. Cela dit, en règle générale, ces variantes autour des animaux partent d’un schéma classique de notre Terre et l’accentue, que ce soit le prédateur alpha (les dragons, les vers des sable de « Dune »), les bestioles venimeuses, les parasites, les fidèles compagnons, les montures, etc…

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – l’école

Critique: L’Exode

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Après deux siècles d’absence, les terribles Funestes sont de retour en Idalie. Ils se sont rendus responsables d’une éruption volcanique qui condamne les Cérasiens à fuir vers la capitale. Neph et Shéa escortent ces exilés et tentent de les protéger du danger. Au cours de ce voyage, ces deux héros et leurs alliés vont tenter d’échapper à différents périls, tout en apprenant à se servir de leurs pouvoirs magiques.

Titre : Neph et Shéa, tome 2 : L’Exode

Autrice : Aline Wheeler

Éditeur : Autoédité

Quelques précisions en préambule : c’est l’autrice elle-même qui m’a fait l’honneur de m’offrir ce livre, de me l’envoyer et de me le dédicacer, à la suite d’un tirage au sort sur son blog. Merci à elle pour ces moments de lecture.

Oui, il s’agit du deuxième tome d’une saga, dont je n’ai pas lu le premier volume, ce qui pourrait paraître handicapant, mais les premières pages du livre sont occupées par un résumé très complet du premier pan de l’histoire, qui permet, si on le lit attentivement, de se mettre dans le bain sans se sentir largué. C’est ce que j’ai fait et je n’ai jamais eu le sentiment d’être perdu dans l’intrigue, les personnages ou l’univers.

À noter encore qu’à la base, « L’Exode » ne rentre pas vraiment dans mon type de fantasy. L’univers dans lequel s’inscrivent les aventures de Neph et Shéa est riche, mais très classique, et peuplé de nombreuses figures imposées du genre : elfes, dragons, loups géants, vieux magicien sage, épée magique. Est-ce qu’on peut écrire un bon livre en se servant de ces éléments ? Bien sûr. Mais à titre personnel, j’avoue que je m’en suis lassé depuis longtemps et que j’attends quelque chose d’autre de la part d’un roman de fantasy écrit au 21e siècle. Il ne s’agit que d’une question de goût.

L’univers de « Neph et Shéa » est loin de n’être qu’une accumulation de clichés, cela dit. En particulier, le traitement de la magie, dans les différentes formes sous lesquelles elle se manifeste, représente un des attraits majeurs de l’œuvre, ce qui n’est pas étonnant quand on considère toute la somme de réflexion menée par l’autrice sur la question dans le cadre de son blog. On a affaire à un système cohérent, pensé dans toutes ses implications, et une partie significative du texte est consacrée à s’y intéresser et à en détailler les mécanismes.

Aline Wheeler a une belle plume, parfois un peu précieuse, mais sans lourdeurs, et ses raffinements sont toujours au service de l’histoire. Elle a un certain talent pour trouver le mot juste, un vocabulaire étendu mais jamais obscur, et elle pratique un beau langage, qui donne envie de se replonger dans le texte quand on reprend le livre en main. De la même manière, ses dialogues sonnent juste, et si certaines fois on peut leur trouver une tournure un peu académique, il s’agit clairement du meilleur choix pour l’histoire qu’elle est en train de raconter.

Ce livre n’est jamais aussi réussi que quand il ne se passe rien. Cela peut sembler être une remarque sarcastique, mais c’est tout le contraire : l’autrice excelle à dépeindre les petits moments de l’existence, ceux où on boit le thé, où on fume sa pipe, où l’on selle son cheval. Elle a un talent certain pour dépeindre les petites choses, dont elle tire les instants les plus savoureux de son histoire, et ce sont ces scènes tranquilles, doucement réalistes, qui ménagent les plus beaux moments pour le lecteur.

C’est en ce qui concerne les grandes choses que je suis davantage resté sur ma faim. J’ai beaucoup aimé l’idée de consacrer le début du livre a la fuite d’un peuple menacé, mais j’ai parfois estimé que le narratif manquait de substance.

Neph et Shéa 2

Si l’on considère le livre en tant que tel, « L’Exode » n’est pas exempt d’événements d’importance, mais il s’agit clairement d’une phase de transition entre l’action du premier tome et celle du livre suivant. Les personnages se préparent, ils apprennent des choses à leur sujet ou au sujet du monde, ils ont quelques déconvenues, et ils passent leur temps à attendre un événement qui ne se produit pas. La menace des Funestes, souvent mentionnée, n’a aucune existence concrète au sein du roman, et les personnages ne semblent pas particulièrement préoccupés par la situation, ce qui prive l’intrigue de tout le sentiment d’urgence qu’elle aurait pu contenir. Difficile de se faire du souci pour des méchants qu’on ne voit pas et qui n’ont pas d’impact direct sur l’histoire qu’on nous raconte. Pour moi, c’est un des aspects les moins convaincants du livre.

Un autre point de flottement concerne les personnages principaux. Neph et Shéa sont des protagonistes bien construits et attachants, mais ils n’ont aucune agencité : ils passent leur temps à exécuter les ordres ou à suivre les suggestions d’autres individus, dont ils ne sont que les exécutants. Dès qu’ils ont achevé une tâche, on leur en confie une autre, et ils n’ont que peu d’influence directe sur l’intrigue. Il y a des moments où je me suis demandé, dans ce cas, pourquoi le roman ne suivait pas plutôt les personnages qui prennent les vraies décisions.

À noter encore quelques choix insolites au niveau du langage. Là encore, il s’agit d’une question de préférence personnelle, mais ils m’ont fait tiquer plus d’une fois au cours de ma lecture. Au cours du livre, chaque fois qu’un des Cérasiens parle, ses dialogues sont rédigés avec « l’accent cérasien », où les fins de mots sont remplacées par des apostrophes. Cela freine la lecture et n’apporte pas grand-chose, selon moi. De même, Shéa est désignée tout au long du récit par le descriptif « le Maître des Ombres. » L’idée curieuse d’associer un qualificatif masculin à un personnage féminin m’a fait sortir du livre à chaque fois.

Au final, malgré ce que j’ai perçu comme quelques points faibles, « L’exode » est un roman bien écrit, au bénéfice d’un univers riche, qui saura satisfaire les amateurs de fantasy classique.

Éléments de décor: la mode

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Comment se présente-t-on au monde ? La question de savoir quels vêtements les personnages d’un roman portent, à quoi ressemblent leurs cheveux, leurs ongles, leurs chaussures, leurs bijoux, leurs tatouages, leurs accessoires, peut sembler futile, mais pourtant elle agit comme un révélateur des réalités les plus diverses. Un romancier habile peut s’appuyer sur ces éléments esthétiques pour braquer les projecteurs sur l’un ou l’autre aspect de son univers de fiction et en proposer une illustration.

On s’habille d’abord pour des raisons pratiques : notre espèce n’est pas naturellement bien protégée contre le froid et les autres tourments de la nature, porter des vêtements est donc une nécessité. Il en va de même pour tous les autres éléments que j’inclus ici dans ce grand ensemble que j’appelle « la mode » : on soigne ses ongles et ses cheveux pour des raisons élémentaires d’hygiène, on porte des chaussures pour pouvoir se déplacer plus rapidement et confortablement sur un terrain difficile, etc…

Mais comme les vêtements nous accompagnent tout au long de notre vie, ils sont rapidement devenus autre chose : un vecteur d’expression, qui peut signifier toutes sortes de choses différentes. Une des premières manières d’utiliser l’apparence pour communiquer quelque chose a sans doute eu trait au statut : ceux qui ont les moyens portent de beaux habits, ceux qui n’ont pas grand-chose se vêtissent comme ils le peuvent. La mode devient donc un marqueur de classe.

La mode, c’est aussi une donnée ethnique. On s’habille, on se coiffe d’une certaine manière pour montrer que l’on s’inscrit dans une société bien particulière, avec des traditions socio-culturelles et artistiques qui lui sont propres. On peut même porter des vêtements spécifiques pour certaines fêtes ou célébrations propres à notre culture. Les habits de fête ne sont pas les mêmes en Bavière qu’au Japon, par exemple.

Alors qu’on pourrait avoir l’impression que la mode correspond à une forme d’expression très libre, on se rend compte qu’elle est très codifiée : le monde professionnel, par exemple, fixe des règles, écrites ou non, qui dictent de quelle manière on peut se présenter ou non. Dans certains métiers, on porte un uniforme, dans d’autres, les schémas sont tellement spécifiques que cela revient également à en porter un, la couleur de la cravate restant le dernier refuge de l’expression individuelle. Ces règles, chacun peut les accepter, les refuser et en subir les conséquences, ou tenter de les subvertir subtilement chaque fois qu’il le peut. Un veston couleur saumon ou une fleur à la boutonnière peuvent être des actes de douce rébellion.

Même dans notre vie privée, nous acceptons de nous plier à des règles vestimentaires parfois très strictes. En quête de leur individualité, certaines personnes finissent paradoxalement par porter l’uniforme du groupe auquel ils s’identifient : gothiques, rappeurs, BCBG, métalleux. Pour exprimer son vrai soi, on finit par ressembler à tout le monde. Même l’expression de l’excentricité est codifiée, et ceux qui s’éloignent de tous les schémas peuvent s’attendre à être montrés du doigt. On n’aime pas trop les clous qui dépassent.

On ne s’habille pas de la même manière à toute heure de la journée, en toute occasion. Rester chez soi en survêtement pour regarder la télé, c’est acceptable, mais quand on sort, on fait en général un effort supplémentaire. La mode peut même être un instrument de séduction. Elle peut dissimuler ou dévoiler, cacher ou mettre en valeur le corps de celui ou celle qui en fait usage, en fonction de son audace et des circonstances.

Mais il s’agit d’une arme à double tranchant. Car la mode a également un aspect moral, voire moralisateur. C’est le cas pour les femmes en particulier, dont les choix vestimentaires font perpétuellement l’objet de débat : si on juge qu’elles se dévoilent trop, on les traite de femmes légères, si on juge qu’elles n’en dévoilent pas assez, on dira qu’elles sont coincées, une femme qui ne soigne pas son apparence sera jugée « peu féminine » et il existe même des règlements mis en place pour que le femmes, au travail ou à l’école, s’habillent de manière à ne pas déconcentrer les hommes, dont, apparemment, la volonté est si fragile. Toute une tragi-comédie névrotique s’est mise en place autour de la mode féminine, qui mériterait que des romanciers s’y attardent.

Même au-delà de cette dimension, certains choix vont attirer l’hostilité : même s’ils sont de plus en plus populaires, les tatouages révulsent toujours une partie de la population et peuvent coûter cher sur le plan professionnel ; portez un costume vert au théâtre et vous verrez comment vous serez reçus ; dans certaines cultures, s’enduire le visage de peinture noire vous rangera automatiquement aux côtés des nostalgiques de l’esclavage ; dans les années 60, les cheveux mi-longs des Beatles semblaient tellement inconcevables à une partie de la population que la presse était persuadée que les musiciens portaient des perruques. La mode, comme toute expression de l’identité, peut donner naissance à d’invraisemblables réactions de rejet.

La mode et le décor

La mode n’est pas confinée à nos corps, elle ne s’arrête pas à celles et ceux qui la portent. Elle est aussi liée à l’activité du monde. La soie, la laine, les fibres synthétiques, viennent d’endroits précis, sont produites dans des conditions précises et quiconque endosse un vêtement sera, indirectement, responsable, par exemple, de conditions de travail déplorables, de désastres écologiques ou de maltraitance animale. Considéré de cette manière, le vêtement n’est que la manifestation d’un processus et de mécanismes économiques pas toujours reluisants.

La mode, c’est aussi les tout petits milieux de la haute-couture ou du prêt-à-porter, avec leurs créateurs, leurs mannequins-stars, leurs petites mains, leurs fashion weeks, et cette manière d’incarner une avant-garde vestimentaire qui semble de plus en plus coupée des préférences du grand public. Un tel milieu est une aubaine pour un auteur, qui peut y situer d’innombrables histoires.

Au-delà des lieux de production, la mode, c’est aussi des lieux d’achats : magasins de vêtements ou de chaussures, salons de coiffure ou de tatouage, onglerie, etc… Ceux-ci offrent aux romanciers des espaces de socialisation qui permettent à des personnages de se rencontrer, de se trouver des points communs ou des différences, d’échanger des informations. Plutôt que dans un bar, choisissez-donc de situer une scène de rencontre ou d’enquête dans une friperie, un salon de piercing ou dans un barbershop à l’Américaine, haut lieu de socialisation. Cela apportera un peu de diversité.

La mode est également influencée par les époques. Jusqu’aux années 1990, tout le vingtième siècle a été marqué par des changements radicaux de la silhouette féminine et masculine, se modifiant à peu près tous les dix ans. Auparavant, dans l’histoire, les tenues avaient tendance à se modifier de manière spectaculaire à chaque révolution ou changement de régime. C’est comme si un soubresaut dans l’air du temps devait également se voir dans la manière dont les gens choisissent de s’habiller.

Depuis les années 1990, on est entré, selon la thèse de Simon Reynolds, dans l’ère de la rétromanie, une époque qui refuse d’opter pour une esthétique et préfère, dans un élan de nostalgie ou de recyclage postmoderne, considérer que tout ce qui a été à la mode autrefois est perpétuellement à la mode, ce qui donne l’impression que l’époque fait du surplace.

La mode et le thème

Dans la mesure où certaines personnes utilisent leur apparence pour exprimer en public ce qu’elles sont vraiment, la mode offre le potentiel de traiter de manière intéressante le thème de l’identité.

À quel point est-ce que mon apparence peut refléter mon moi intérieur ? Est-ce que l’identité que je proclame et celle que je ressens sont identiques ou différentes ? La vérité existe-t-elle ou n’est-ce qu’une apparence de plus ? Est-ce que l’habit fait le moine, en d’autres termes, est-ce qu’à force d’adopter des vêtements qui ne me correspondent pas, je vais finir par changer, ou au contraire, est-ce que tout cela va mener à une gêne croissante, voire à une crise existentielle ? Quelle est la souffrance d’être habillée comme une femme quand on se sent homme ? Ou de se faire imposer des vêtements occidentaux quand on souhaiterait afficher un autre type d’héritage culturel ? Si je vais mal, est-ce que mon apparence se détériore ? Et si je m’habille mieux, est-ce que je vais aller mieux ? Les questions que cela soulève sont nombreuses et fertiles pour un écrivain.

Extension intéressante de ces réflexions, la mode constitue également un terreau idéal pour le thème du regard. En clair : à quel point mes actions sont-elles influencées par l’opinion que les autres ont de moi ? Quel rôle joue autrui dans la construction de mon identité ?

La question est omniprésente quand on parle de mode et elle mène souvent à des débats dans lesquels il n’est pas facile de trancher (ce qui en fait des ressources précieuses pour les auteurs). Par exemple, de nombreuses femmes clament qu’elles ne se maquillent que pour elles-mêmes, et en aucun cas pour attirer les regards, surtout pas ceux des hommes. Même si elles sont sincères, on sent bien qu’il y a derrière cette décision tout le poids des représentations des rapports hommes-femmes, qui traverse chacun de nous d’une manière qui n’est pas toujours flagrante. L’apparence, après tout, se construit de manière subtile entre ce que je cherche à exprimer et la manière dont tout cela est capté et interprété par autrui.

Et s’il n’y a pas de regard du tout, existe-t-on vraiment ? Le film « La Moustache » d’Emmanuel Carrère met en scène un homme qui décide de se raser la moustache, ce que personne autour de lui ne remarque. Il y a aussi le conte des « Habits neufs de l’Empereur », dans lequel l’apparat du pouvoir modifie le regard et l’objectivité d’une foule, qui, confrontée à l’image de leur souverain dans le plus simple appareil, feint de ne rien remarquer.

À partir de ce thème du regard, un auteur pourra s’intéresser aux jeux de séduction, à l’estime de soi ou encore à la manière dont, rituellement, un changement esthétique peut marquer une rupture avec le passé. À méditer lorsque vos personnages arrivent à un tournant de leur existence.

La mode et l’intrigue

Il y a une histoire que tout le monde connaît dont un élément d’intrigue tourne autour d’un accessoire de mode : c’est « Cendrillon. » Dans le conte, un prince peu physionomiste organise des séances d’essayage auprès de toutes les jeunes filles du royaume, dans l’espoir de retrouver celle qui a égaré une chaussure de vair et qui lui a tapé dans l’œil.

Un détail vestimentaire peut ainsi créer une connexion entre deux êtres. L’un peu avoir flashé sur la tenue d’un autre, ils peuvent avoir échangé par erreur un vêtement, ils peuvent réaliser qu’ils sont habillés exactement pareil. Les possibilités sont nombreuses, et cela peut servir de point de départ à une intrigue.

On peut aussi utiliser la mode comme colonne vertébrale pour toute l’histoire d’un bouquin. Ainsi, comme fil rouge d’un roman, on peut suivre une jeune femme à la poursuite de la robe de mariée idéale, du début jusqu’à la fin de sa recherche, quel que soit la tournure que prendra celle-ci ; toute une histoire peut être inscrite dans les quelques jours que prend la confection d’un costume ou la réparation de chaussures ; on peut aussi suivre la mise en place d’une collection de mode, du premier croquis jusqu’au défilé.

Un mystère peut s’appuyer sur la mode : comment le personnage a-t-il acquis le chapeau qu’il porte au début du roman ? C’est ce qu’il va nous raconter par la suite, dans un long flashback. Et puis on peut suivre un vêtement plutôt qu’un personnage, en racontant, par exemple, comment un pardessus s’est transmis de propriétaire en propriétaire, comment ils l’ont acquis, comment ils s’en sont servis et comment ils l’ont perdu ou donné.

La mode et les personnages

Les liens qui peuvent se tisser entre la mode et les personnages peuvent commencer et s’arrêter par une question élémentaire : à quoi ressemblent les personnages de mon roman ? S’il n’est généralement pas utile, voire pas souhaitable, de les décrire dans les moindres détails, il peut être très intéressant d’avoir une idée générale de leur apparence, et des liens qu’ils entretiennent avec celle-ci.

Sont-ils soignés ou négligés ? Suivent-ils la mode ou non ? Appartiennent-ils à un mouvement qui a ses propres codes vestimentaires ? Sont-ils immuables ou changent-ils de look de manière régulière ? Ont-ils certains vêtements ou d’autres détails (lunettes, coupe de cheveux, chaussures, bijou) qu’ils portent sur eux et qui revêtent à leurs yeux une importance particulière ? Ces santiags que votre protagoniste porte en permanence, symbolisent-elles quelque chose ? Est-ce un cadeau ? L’expression de certaines valeurs ? Ou une simple habitude qui ne signifie rien ? En se posant ces questions, vous pouvez contribuer à définir l’image de vos personnages, mais aussi leur personnalité et leurs valeurs.

Ces choses-là évoluent avec le temps. Même Tintin, peu intéressé par les révolutions vestimentaires, a fini par abandonner ses pantalons de golf pour les troquer contre une paire plus passe-partout. Et vos personnages ? Est-ce que leur rapport à la mode évolue ? Leurs goûts ? La relation qu’ils entretiennent avec leur image, avec le regard d’autrui ? Faites le test : imaginez ce que porte votre protagoniste au début, puis à la fin du roman. Est-ce la même chose ? Y a-t-il du changement ? Et si oui, pourquoi ?

Variantes autour de la mode

Il y a déjà tellement de variantes autour de ce que l’on porte sur soi que ça devrait suffire à la plupart des auteurs… à moins qu’ils souhaitent emmener la mode vers des rivages surnaturels ou extraordinaires. Là, comme toujours, c’est sans limite, et on peut appliquer des idées qui permettent d’accentuer encore les thèmes esquissés ci-dessus.

Pourquoi ne pas écrire une histoire de science-fiction où les vêtements et les cosmétiques peuvent optimiser l’apparence d’un individu, et où plus personne ne serait capable de reconnaître à quoi ressemble un être humain au naturel ? Et si un habit que l’on porte est capable d’influencer notre humeur, sera-t-on capable de s’en passer ? Pourra-t-on encore reconnaître ses véritables émotions ?

La matière première des vêtements peut également donner lieu à toutes sortes de variantes : et si vos habits étaient vivants et devaient être nourris ? Et s’ils pouvaient changer de forme à l’infini ? Et si le cuir à la mode était produit à partir de créatures intelligentes ? Et si nos vêtements étaient en même temps des moyens de transport ? Ou qu’ils étaient comestibles ?

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – les animaux

Dystopie & utopie

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Dans ce dernier volet au sein de cette courte série consacrée au thème du pouvoir dans le roman, je vous propose de prendre le temps d’examiner les genres littéraires qui s’intéressent aux rapports qu’entretient l’individu avec le pouvoir, et plus spécifiquement à un système politique en particulier.

Dans la littérature dystopique et utopique, c’est moins à la destinée des personnages qu’on s’attache qu’à celle de la société dans laquelle ils s’inscrivent. Ces genres utilisent les outils de la fiction pour chercher à comprendre par quels moyens l’organisation politique de la société peut devenir un instrument d’oppression ou d’émancipation des êtres humains. Les rouages d’un régime, son fonctionnement et ses ratés, sa création, son évolution et sa chute font l’objet d’une attention particulière.

Ces dernières décennies, on a assisté à un regain d’intérêt pour la littérature dystopique. Construit à partir des racines grecques qui signifient « mauvais » et « lieu », la dystopie se consacre aux sociétés construites de telle manière qu’elles font obstacle à l’aspiration au bonheur de leurs membres. Ces romans se consacrent à décrire des civilisations où la vie est un cauchemar, pour différentes raisons. La plupart des ouvrages du genre dénoncent la dictature sous toutes ses formes, mais d’autres font le procès de la bureaucratie, du pouvoir des médias, de l’isolement des individus, du népotisme ou de toute autre dérive qui mène au malheur.

Les dystopies classiques sont généralement des tragédies

En réalité, il existe deux sous-genres distincts qui portent l’étiquette « dystopie » et qui ont peu de choses à voir l’un avec l’autre, en-dehors du type de société dans lequel ils inscrivent leur intrigue.

Le premier, la dystopie classique – on serait presque tenté de dire « la dystopie adulte » – se consacre à décrire le cheminement d’un personnage au sein d’un système qui l’écrase. En général, le protagoniste est soit un membre ordinaire de la société en question, soit un étranger qui en découvre les rouages. Le début du livre permet de découvrir certains aspects du fonctionnement du régime dystopique dont il est question, puis, pour une raison ou pour une autre, le protagoniste est considéré comme un ennemi, un suspect ou un intrus, et il subit la sentence du système, qui finit par lui ôter sa vie, sa personnalité, sa santé mentale ou sa dignité.

Les dystopies classiques sont généralement des tragédies, en ce sens qu’elles racontent l’histoire d’un individu qui devient le jouet de forces qui le dépassent et contre lesquelles il ne peut rien – ici, il s’agit d’un appareil politique plutôt que des Dieux ou des forces du destin, mais la structure est la même. À la fin, le protagoniste est défait, tous ses efforts s’étant avérés futiles.

Les œuvres qui appartiennent à ce genre peuvent également être considérées comme des fables, dont le but est de pointer du doigt des failles ou des dangers de notre propre société. Les personnages des romans dystopiques sont impuissants à changer leur sort, semblent dire ces auteurs aux lecteurs, mais pas vous, donc agissez maintenant contre les dérives que nous pointons du doigt, sans quoi la fiction deviendra réalité. Ainsi, « 1984 » de George Orwell sert de drapeau rouge pour dénoncer la surveillance étatique et la propagande, « Le Meilleur des mondes » d’Aldous Huxley dénonce le conditionnement, les rapports de domination et le totalitarisme, « Le Procès » de Franz Kafka est un conte sur l’absurdité d’un système judiciaire inique, etc…

Il s’agit de présenter une société fictive, tyrannique, qui exploite les individus en fonction de critères souvent arbitraires

Un auteur qui souhaiterais signer une œuvre dans ce genre devrait partir de ce qu’il considère comme une faille dans la société d’aujourd’hui, l’extrapoler, et en faire la base d’une société fictive, bâtie, si possible, avec un certain souci de cohérence. L’intrigue bâtie sur cette base ne sera ensuite qu’une mécanique destinée à broyer les personnages.

Au fond, les dystopies modernes – « adolescentes » dirons-nous, parce qu’elles sont souvent destinées à ce public – n’ont pas beaucoup de points communs avec ces textes classiques. La démarche est complètement différente. Il s’agit de présenter une société fictive, tyrannique, qui exploite les individus en fonction de critères souvent arbitraires. Dans la série « Hunger Games » de Suzanne Collins, un pouvoir central tyrannique oblige les pauvres à s’entretuer pour son divertissement. Dans « Divergente » de Veronica Roth, l’humanité se divise en différentes castes rigides, sur la base de profils psychologiques. Dans « Delirium » de Lauren Olivier, l’amour est considéré comme une grave maladie et les jeunes se font immuniser de force.

Les personnages principaux de ces romans ne sont pas des individus sans aucune prise sur leur destin. En réalité, c’est tout le contraire. Il s’agit d’adolescents ou de jeunes adultes qui vont se retrouver en porte-à-faux avec les valeurs dominantes, pour ensuite mener ou rejoindre une révolte. La conclusion de ces histoires, qui se déclinent généralement en séries, tourne le plus souvent autour d’une victoire contre l’oppression. Le désespoir présent dans la dystopie classique est absent.

Si vous souhaitez écrire ce genre de roman, il vous faut donc trouver un modèle de régime totalitaire : pourquoi pas une société où les gens sont divisés en fonction de leur groupe sanguin ? Ou alors une civilisation où le rire est puni de la peine de mort ? Ou encore un système dans lequel chacun est forcé de porter un masque, et où ceux qui vivent à visage découvert sont traités comme des marginaux ? Ici, l’émotion l’emporte sur la cohérence, et toutes les idées sont bonnes à prendre. Ajoutez un brin de révolte, de l’action, une pincée de romance, et vous obtenez une formule gagnante.

La littérature utopique se traîne une mauvaise réputation

Plus ancienne que la dystopie, sa sœur littéraire, l’utopie, est aujourd’hui considérablement moins populaire. Ce genre, dont le nom peut se traduire par « nulle part », ou « en aucun lieu », s’attelle à décrire une société idéale, sans injustice ni pénuries. En réalité, les œuvres utopiques classiques, comme « La République » de Platon, « Utopia » de Thomas More ou encore « Erewhon » de Samuel Butler n’ont qu’un pied dans le champ de la littérature. Il ne s’agit pas à proprement parler d’histoires au sens où on l’entend généralement. Ce sont des descriptifs d’une société, d’un système politique, qui utilisent certains des mécanismes de la narration romanesque pour rendre moins aride la transmission des informations. On peut comparer ce processus à celui qui consiste à utiliser un casque de réalité virtuelle pour se promener dans un monument : on emprunte certains des codes du jeu vidéo, mais sans en être pour autant.

Pour cette raison, la littérature utopique se traîne une mauvaise réputation, et ses œuvres les plus célèbres sont plus appréciées par les philosophes que par les critiques littéraires. En plus, par définition, le genre bute sur un obstacle : comme il se situe dans une société parfaite et que ce sont les mécanismes de cette société eux-mêmes qui sont au cœur de l’intérêt de l’auteur, ces récits sont complètement privés de toute tension dramatique.

Cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner toute tentative d’écrire un récit utopique. Je pense même que notre époque pourrait en avoir une grande utilité. Cela dit, pour en faire des romans intéressants à lire, il faut y mêler d’autres ingrédients, en faire des cocktails à base d’utopie.

Parfois, ce qui est considéré comme idyllique pour une personne ne convient pas à son voisin

La première possibilité, c’est de raconter une histoire dont l’action se situe dans une société utopique, mais qui ne se focalise pas sur la description de la société, ou s’intéresse à un aspect secondaire qui pose problème : on en trouve plusieurs illustrations dans les nouvelles et romans du cycle des « Robots » d’Isaac Asimov, où les mécaniques d’une société parfaite engendrent quelques aberrations.

Autre idée : évoquer une société utopique, mais où le personnage principal ne se sent pas à sa place. C’est ce que choisit de faire Ursula K. Le Guin dans « The Dispossessed », où un scientifique vit dans un paradis anarcho-syndicaliste, où il souffre parce que le travail agricole auquel il doit s’astreindre pour la communauté l’empêche de poursuivre ses recherches. Il finit par s’exiler, puis à rentrer chez lui une fois sa thèse publiée. Parfois, ce qui est considéré comme idyllique pour une personne ne convient pas à son voisin.

L’utopie est également une précieuse alliée du satiriste. On en prend conscience en lisant « Les Voyages de Gulliver » de Jonathan Swift, où l’auteur se sert des différentes sociétés idéales (ou supposées idéales) que visite son personnage principal pour se moquer des travers de son époque et montrer du doigt certains dysfonctionnement des institutions et des dirigeants de l’Angleterre du 18e siècle (raison pour laquelle une bonne partie de « Gulliver » est incompréhensible pour le lecteur hâtif du 21e siècle, mais rien n’empêche d’en imiter le principe).

Enfin, de la même manière qu’une partie de la littérature dystopique se consacre à décrire la destruction de régimes totalitaires, pourquoi ne pas bâtir un récit où des idéalistes construisent une société parfaite ? L’utopie est le point d’arrivée, ce qui n’empêche pas le conflit, qui prend la forme des nombreuses embûches que vont rencontrer les protagonistes sur leur route. Une société parfaite est-elle parfaite pour tout le monde ? Une société parfaite doit-elle être bâtie par des êtres parfaites ? Une société peut-elle être parfaite même si la réalité oblige ses fondateurs à compromettre leur vision de départ ? Voilà autant de questions intéressantes que pourrait soulever un roman de ce genre. Et finalement, la vraie utopie n’est-elle pas celle qui parvient à rester utopique même lorsque les circonstances l’obligent à se métamorphoser ?

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – la mode