Critique : Le Sorcier de Terremer

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De l’enfance à l’âge adulte, la trajectoire d’un apprenti magicien, surnommé Epervier, qui va, par arrogance, libérer dans le monde insulaire de Terremer une créature du néant qu’il va finir par poursuivre à travers le globe.

Titre : Le Sorcier de Terremer

Autrice : Ursula K. Le Guin (traduction Philippe Hupp)

Editeur : Le Livre de poche (ebook)

Depuis longtemps, je nourris le projet, sur ce site, d’évoquer les classiques de la fantasy. Bien souvent, lorsque j’évoque le genre avec des individus qui s’en disent amateurs, je constate qu’ils connaissent bien les oeuvres des trente dernières années, mais qu’ils n’ont jamais lu les classiques. C’est dommage, et c’est pourquoi je suis tenté d’écrire des billets sur les oeuvres de Lord Dunsany, Fritz Leiber, Robert Howard, Poul Anderson, Tanith Lee, Michael Moorcock, Jack Vance, Roger Zelazny, etc… Dans les faits, cependant, il faut bien que j’admette que mes critiques ne sont pratiquement lues par personne, et qu’un tel projet ne justifierait pas l’énergie que j’y mettrais.

Par ailleurs, j’ai moi aussi énormément de lacunes, et je ne suis pas une référence dans ce domaine. Dans le but de parfaire ma culture générale, j’ai donc décidé, sur un coup de tête, de me plonger dans un ouvrage qui est considéré comme un classique du genre, et que je n’avais jamais abordé : Le Sorcier de Terremer, d’Ursula K. Le Guin.

C’est un chef d’oeuvre. Je ne classe pas les livres, mais si je le faisais, ce roman serait allé se loger, avant même que j’en achève la lecture, dans les hauteurs de tous mes classements personnels. Il me paraît bien cruel que ce livre ait existé pendant toute ma longue vie sans que je m’y plonge. Enfin voilà, c’est fait.

Le récit nous présente une partie de la vie d’un personnage dont l’autrice nous raconte d’emblée qu’il va connaître une trajectoire illustre (dont l’essentiel n’est d’ailleurs pas inclu dans ce volume, et que Le Guin n’avait aucune intention d’explorer davantage à l’époque). On le découvre petit garçon, gardien de chèvre sur l’île de Gont, puis dans ses premiers tâtonnements de sorcier, lors de son apprentissage dans une école de magie, et enfin dans les années qui suivent son enseignement, où il va longuement payer une erreur commise en raison de son arrogance. C’est à la fois un bildungsroman, un récit initiatique et une fable sur l’hubris et la manière dont un individu peut parvenir à dompter ses démons intérieurs. Certains ont voulu y voir un précurseur des aventures de Harry Potter, sans doute parce qu’il y a une école de magie dans « Le Sorcier de Terremer », mais ni l’un, ni l’autre n’ont inventé ce concept et les deux oeuvres ont finalement très peu de choses en commun.

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Parmi les tours de force du roman, son protagoniste, Epervier, ou Ged, un jeune homme difficile à aimer : arrogant et revanchard dès qu’il s’initie à la magie et dévoile tout son talent pour cette discipline, il devient progressivement amer et se referme sur lui-même, et ce n’est qu’à la fin du roman qu’il finit par découvrir qui il est et comment il fonctionne, et conquiert ses défauts les plus rédhibitoires. Entre les mains d’une autrice moins talentueuse, on aurait tôt fait de décrocher de ce roman au coeur duquel vient se loger un personnage si désagréable, mais elle parvient à nous attacher à sa destinée malgré tout, parce qu’on parvient toujours à comprendre ce qui l’anime, et qu’il finit par être la principale victime de sa prétention.

Le style du « Sorcier de Terremer » diffère des romans contemporains de fantasy (comme d’ailleurs de ceux publiés à l’époque). Le récit est écrit comme une fable, ou comme une chronique médiévale. L’autrice ne souligne aucun effet et s’interdit de s’apesantir sur les émotions ressenties par les personnages. Elle laisse parler les faits, souvent avec une certaine distance, et s’autorise des raccourcis où des événements qui auraient pu occuper des chapitres entiers sont résumés, voire expliqués par un narrateur omniscient qui peut paraître expéditif. Le résultat, c’est un récit très dense, où chaque chapitre nous plonge dans une situation nouvelle, et où le lecteur finit malgré tout par s’attacher aux personnages et aux lieux, une fois qu’il est parvenu à domestiquer les codes du roman.

Ce choix stylistique a un autre effet : il confère au livre un vernis de classicisme, qui dissimule avec effronterie son originalité et son caractère iconoclaste. Ici, rien n’est comme dans les classiques de la fantasy qui ont précédé Terremer, et à dire vrai, l’oeuvre est si singulière qu’elle détonnerait même si elle paraissait aujourd’hui. Ici, pas de grands continent semé de montagnes et de vastes prairies, mais un éparpillement d’îles ; pas de chevaux, mais des bateaux ; aucun des personnages principaux n’est un homme blanc ; on n’empoigne pas d’épée, d’ailleurs, on ne se sert pas de la violence pour régler les conflits. Quant à la magie, qui est par bien des aspects au centre de l’action, elle est à la fois traditionnelle et singulière, juste assez expliquée pour nous faire comprendre ses limites, juste assez mystérieuse pour qu’elle ne finisse pas par ressembler à de la mécanique.

Encore deux mots des derniers chapitres, où le récit prend quelques distances avec ce qui précède, du point de vue du style comme de celui du rythme. L’action se fait plus lente, les enjeux plus vifs, et les pages se peuplent d’une profonde mélancolie, alors que les personnages semblent disparaître au coeur d’un monde qui les dépasse, rappelant par moment la poésie d’un Robert Frost ou les romans de Charles Ferdinand Ramuz.

Critique : Le porteur d’espoir

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La lutte des enfants d’Aliel contre les esclaves d’Orga tourne au conflit ouvert. Dans ce quatrième tome des « Enfants d’Aliel », le jeune Jaz traverse des aventures déchirantes et les Synalions sont frappés par plusieurs drames qui les bouleversent.

Disculpeur : Sara est une amie.

Titre : Les enfants d’Aliel tome 4 – Le porteur d’espoir

Autrice : Sara Schneider

Editions : Le Chien qui pense (ebook)

Encore davantage que les tomes précédents, ce quatrième volume des « Enfants d’Aliel » représente moins une histoire complète qu’un jalon supplémentaire dans une grande fresque. Ce qui caractérise ce livre, c’est qu’il introduit relativement peu de nouveaux concepts – ce qui paraît assez naturel, une fois arrivé aux quatre cinquièmes d’une saga – préférant développer et approfondir les personnages, lieux et concepts qui sont déjà familiers aux lectrices et lecteurs.

C’est une grande réussite. Avec justesse et une belle économie de moyens, Sara Schneider se met à cueillir les fruits de tout le travail de préparation mis en place dans les épisodes précédents, toutes ces grenades patiemment dégoupillées qui se mettent à exploser les unes après les autres. Ici, certains arcs narratifs connaissent leur aboutissement ou leur point de bascule, et c’est presque toujours payant. On est attaché aux personnages et à leur quête, et les moments qu’ils traversent au cours de ce roman en deviennent infiniment plus poignants et précieux. On craint pour la santé et l’avenir de chacun des protagonistes, qui connaissent des épreuves plus intimes et plus douloureuses que celles des tomes précédents. Il faut souligner à quel point tout cela est bien mené et satisfaisant pour les lecteurs fidèles. C’est aussi souvent poignant, émouvant. Tout ce qu’on demande à la littérature.

Au fond, c’est aussi tout ce qu’on réclame d’un quatrième acte : le paroxysme, le déchaînement des passions et des ennuis, où tout tourne mal, tout est bouleversée et l’existence de nos héros semble plus compliquée que jamais. À ce titre « Le Porteur d’espoir » fait figure de modèle à suivre.

Le roman n’est pas, cela dit, un simple prolongement des précédents. Il introduit quelques nouveautés fascinantes. Le passage dans un nid d’Arac est très réussi, lugubre, révoltant à souhait et souvent terrifiant. Sara Schneider n’a pas peur d’explorer des tons plus sombres que dans les tomes précédents, ce qui fonctionne à merveille. Et puis ce volume est également, dans les grandes largeurs, un récit de guerre, et il comporte des scènes de bataille très réussies, souvent racontées davantage de la perspective des marges du combat plutôt que du coeur de la mêlée. Une romance est également menée avec pas mal de doigté.

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Je sais que ça devient un peu répétitif pour celles et ceux qui ont lu les critiques précédentes, mais ça mérite d’être mentionné une fois de plus : on retrouve aussi ici les qualités qu’on aime retrouver dans « Les enfants d’Aliel », en particulier la plume alerte et efficace de l’autrice, mais aussi des personnages distinctifs et immédiatement attachants. Tout cela semble tellement naturel, et c’est pourtant diablement difficile à réussir.

Tout ne m’a pas convaincu dans ce livre, cela dit. Mes réserves proviennent presque exclusivement de l’usage par Sara Schneider de la narration omnisciente. Si, jusqu’ici, il s’agissait selon moi d’un choix neutre, de confort, qui lui permettait de fureter d’un personnage à l’autre, dans ce livre, les choses prennent une autre tournure. À plusieurs reprises, le roman génère du suspense ou nous livre des révélations qui n’existent que parce que le narrateur omniscient a choisi de nous cacher des éléments d’intrigue. En clair : des événements se produisent, ou des personnages subissent des changements, tout cela hors-champ, et quand on le découvre après coup, on nous présente ça comme un coup de théâtre.

Ce choix m’a déplu pour trois raisons : premièrement, cela veut dire que des scènes-clé de l’évolution des personnages, certaines d’entre elles attendues depuis plusieurs tomes, ne sont pas partagées avec le lecteur. On ne les vit pas, on les découvre après-coup. C’est frustrant. Deuxièmement, cacher des informations au lecteur, c’est le point fort de la narration focalisée, et quand on procède de la même manière avec la narration omnisciente, on ébrèche la confiance qui s’est tissée entre l’auteur et le lecteur. On a un peu l’impression de se faire balader. Enfin, ce recours au hors-champ fait que certaines révélations tombent à plat. En toute fin d’histoire, un personnage subit une transformation radicale, mais comme on n’a presque pas vu celui-ci depuis le premier tome, et qu’on n’a pas eu accès du tout à son intériorité, ce qui aurait pu être un drame déchirant n’est au final qu’une péripétie de plus.

Il convient toutefois de le mentionner : ces aspects resteront invisibles pour la quasi-totalité des lectrices et des lecteurs, et sont loin d’avoir gâché ma lecture de ce qui reste comme un excellent roman d’une toute aussi excellente série de fantasy.

Critique : Mâchoires d’écume

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Poursuivant leur quête destinée à retrouver et réunir les Synalions afin de combattre les forces d’Orga, deux d’entre eux, Lilas et Carson, partent en mission spéciale, bravant les terribles Eaux du Froid Mordant, afin de recruter le dernier élément manquant. Pendant ce temps, le jeune Jaz se réfugie au sein d’une troupe de saltimbanques.

Disculpeur : Sara est une amie

Titre : Les Enfants d’Aliel, tome 3 : Mâchoires d’écume

Autrice : Sara Schneider

Edition : Le Chien qui pense (ebook)

Une des joies des « Enfants d’Aliel », c’est que chaque volume est un peu meilleur que le précédent. Comme le premier était déjà très bon, cela ménage de très agréables moments de lecture. « Mâchoires d’écume », à ce titre, est un peu le tome de la maturité, celui où l’autrice domestique totalement son sujet et déploie son plein potentiel littéraire, qui est considérable.

« Mâchoires d’écume » poursuit l’intrigue entamée dans les tomes précédents, et constitue à ce titre le troisième chapitre de la saga complète des « Enfants d’Aliel ». C’est important de s’en rendre compte, afin d’aborder l’oeuvre correctement : le volume n’est pas lui-même construit comme un roman indépendant, avec un début, un milieu et une fin, mais s’insère comme le troisième acte d’une histoire complète.

Si c’est le meilleur épisode jusqu’ici, c’est aussi parce que c’est le plus inventif, le plus surprenant, le plus haut en couleurs. On découvre de nouveaux personnages savoureux, une nouvelle culture particulièrement originale, quelques créatures mémorables, ainsi qu’une description très vivante du fonctionnement d’une troupe itinérante de théâtre, qui mériterait sa saga à elle seule. Quant aux protagonistes, ils continuent à être attachants, distinctifs et convaincants en tant que personnes.

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J’ai déjà eu l’occasion ici de vanter la plume de Sara Schneider et son talent de conteuse. Je ne vais pas le refaire ici : sachez simplement qu’on retrouve ces qualités intactes, peut-être même renforcée par l’expérience, avec un sens aigü du dosage, qui consiste à décider avec beaucoup de justesse quand il convient de s’arrêter et de décrire les choses à fond, et quand il faut faire vite.

Ce qui est fondamentalement une qualité a parfois engendré chez moi quelques frustrations. Lorsque Jaz découvre de l’intérieur le fonctionnement de la troupe qu’il a intégré, ou qu’en compagnie des autres, on apprend comment fonctionne un navire, ou qu’on découvre une civilisation étrange, l’autrice prend le temps de nous faire comprendre, vivre, ressentir les choses. Le résultat, c’est un ralentissement du rythme, qui donne parfois l’impression que les personnages s’arrêtent, fascinés, pour contempler ce qui les entoure. Pendant ce temps, moi, lecteur, je me rappelle qu’ils sont en mission, que le sort de l’humanité est en jeu et que le temps presse. Par pitié, qu’ils arrêtent de faire du tourisme !

Mais en réalité, tout cela parait délibéré. Premièrement, le récit sait créer des points de rupture et des situations d’urgence qui rompent ce rythme contemplatif exactement quand il faut. Deuxièmement, le fait de prendre le temps d’absorber les détails qui constituent le monde sert les personnages, qui apparaissent dès lors comme plus humains, plus concernés que ceux qu’ils combattent. Cela m’apparaît comme une adéquation astucieuse et subtile entre la forme et le fond, et au final, cela constitue un des nombreux points forts du livre.

Si j’ai une critique, elle concerne les enjeux. Ici, on suit les aventures de deux personnages qui recrutent un nouveau membre dans le groupe, et d’un troisième qui tente d’échapper au danger. Mais pendant ce temps, hors-champ, les autres personnages principaux participent à une campagne militaire pour lutter contre les forces d’Orga, et on ne les retrouve que dans les dernières pages du volume. Fondamentalement, c’est plutôt une bonne idée de se concentrer sur un nombre limité de personnages, et pour l’essentiel, ça contribue au succès du roman. En revanche, en ce qui me concerne, j’ai perdu le fil des enjeux fondamentaux : où en sont les forces d’Orga ? Quelles sont leurs intentions ? Qu’est-ce qui est en jeu si elles gagnent ? Qu’est-ce que les Synalions projettent de faire de leur côté pour empêcher ça ? Selon moi, ça aurait valu la peine d’expliquer, d’illustrer ou de réaffirmer ces éléments. Bien qu’on assiste ici à quelques scènes sur des attaques commanditées par l’ennemi, j’attendais un point de bascule dramatique, et j’ai parfois eu l’impression, au troisième tome de la saga, de me situer toujours dans un (excellent) prologue.

Cette réserve ne gâche pas du tout le plaisir ressenti pendant la lecture de cet excellent roman, et j’ai hâte de découvrir la suite (alors que le cinquième et ultime tome vient de paraître).

Critique : La Peine des Derniers-Nés

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La civilisation des Alkayas s’est résignée à accepter la mort inéluctable de son Arbre-Mère, Alkü. La jeune Hely Saule est particulièrement représentative d’une génération qui n’attend rien de l’avenir d’un peuple devenu stérile. Au sein de sa famille, pourtant, certains voient les choses autrement : son oncle Ayrat planifie un voyage dont l’issue pourrait bouleverser la destinée de ses semblables.

Titre : Mémoire du Grand Automne – La Peine des Derniers-Nés

Auteur : Stéphane Arnier

Éditeur : Bookelis (ebook)

Un aveu pour commencer : j’ai dû me forcer à entamer la lecture de ce quatrième et dernier tome de la série « Mémoire du Grand Automne ». Ma réticence n’avait rien de bien mystérieux : je savais qu’en le lisant, l’histoire allait se conclure pour moi, et je ne me sentais pas prêt à dire adieu à cette histoire. Une réaction qui n’est pas inattendue en soi, mais qui devient ironique quand on considère que ce cycle parle justement de ça : comment faire son deuil, comment se comporter lorsque, inéluctablement, les choses prennent fin ? Comme les personnages de l’histoire, j’ai fini par me faire une raison et par cheminer, aussi sereinement que possible, vers la conclusion.

Est-ce une conséquence de cette fébrilité ou non, je l’ignore, mais j’ai eu un peu de mal à entrer dans ce quatrième tome. Dans ma critique du troisième épisode, j’avais souligné à quel point je trouvais admirable la capacité de l’auteur à tisser une intrigue tout en économie de moyens, à se servir, avec discipline et méticulosité, des pièces qu’il avait disposé sur l’échiquier, et à se refuser tout ajout d’éléments nouveaux qui ne seraient destinés qu’à créer artificiellement un effet de surprise. Cette fois-ci pourtant, le fait de retrouver une fois de plus des éléments récurrents de la série – une protagoniste isolée de ses semblables, des secrets de famille, des poursuites nocturnes – m’a donné une impression de réchauffé. Tout ce qui m’avait paru magistral la troisième fois me semblait soudain tourner en rond à l’acte 4.

J’aurais dû faire davantage confiance à l’auteur. Après cette entrée en matière un peu conventionnelle, le récit prend rapidement une autre dimension, et nous emmène là où aucun des tomes précédents ne nous a conduit. Sans rien dévoiler de l’intrigue, soudain, le cadre de l’histoire s’élargit considérablement, les événements du passé prennent une envergure nouvelle, et on comprend vite que l’on s’achemine vers une conclusion qui sera à la hauteur des attentes.

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Je suspecte que la manière dont le récit commence est délibérée de la part de l’auteur, afin de nous faire partager l’asphyxie qu’éprouvent certains de ses personnages face à leur absence de perspectives. L’une d’entre eux, d’ailleurs, se permet de s’écrier : « J’en ai assez ! Les serments antiques, les secrets de famille, les hontes du passé… J’en ai ma claque ! », ce qui a fait écho à mes propres réactions. Au final, que tout cela soit intentionnel ou non, ça a fonctionné parfaitement sur moi, et c’est tout ce qui compte.

Une des grandes qualités de « Mémoires du Grand Automne », c’est sa cohérence thématique. Depuis le début, on explore l’une après l’autre, aux côtés des personnages, les différentes phases du deuil, et on en arrive naturellement à la dépression, suivie d’une forme d’acceptation. On ne s’étonnera pas que cela ne confère pas une tonalité très riante au récit, mais cela lui donne une dimension tragique, présente depuis le début du cycle, et qui trouve à présent son couronnement. Il ne faut pas s’imaginer qu’il s’agit d’un roman triste où tous les personnages sont déprimés, cela dit : tous n’en sont pas au même stade de leur deuil, et c’est d’ailleurs de cette différence que proviennent les principales sources de conflit. On peut même dire qu’il existe une dimension psychanalytique à ce roman, puisque, en fonction de son attachement aux personnages et à l’univers, le lecteur sera lui-même resté bloqué à l’un ou l’autre des stades du deuil, et percevra, je le suspecte, les événements de manière très différente.

Difficile, cela dit, de ne pas être comblé de la manière dont Stéphane Arnier conclut son cycle. Il semble que les derniers chapitres ont été planifiés de longue date, et ils se révèlent parfaitement dosés, trouvant l’équilibre idéal entre inattendu et logique du récit : sans deviner exactement de quelle manière les choses vont se dérouler, on est satisfait des réponses qui nous sont apportées, parfaitement cohérentes avec tout ce qui précède, sans pour autant paraître éventées. C’est un tour de force. Il faut souligner à quel point ce genre de réussite est rare dans les littératures de l’imaginaire.

Deux mots encore du style : certains passages sont magnifiques, tout en sobriété enchanteresse et en force évocatoire. L’auteur, maître de son art, parvient à conjurer des images ou des sensations sans jamais écrire un mot de trop, ce qui fait de ce volume le plus éblouissant de la série du point de vue de l’écriture.

Lors de ma lecture, j’ai malgré tout rencontré des réserves mineures, comme la protagoniste, Hely, qui, bien que convaincante dans son rôle, n’atteint pas selon moi les sommets de certains autres personnages marquants de la saga. Je me suis aussi amusé du fait que, dans les romans de Stéphane Arnier, personne n’est jamais complètement déraisonnable, et on finit toujours par débattre de ses différends. Malgré tout, cette vision du monde très cérébrale est indissociable de la tonalité singulière de la série et de ce qui la rend attachante, donc il serait malvenu de la décrire comme un défaut.

Cela mérite d’être répété : « Mémoire du Grand Automne » est une saga de fantasy magistrale, un classique contemporain, que je recommande chaleureusement à toutes les amatrices et amateurs du genre. Située dans un monde imaginaire profondément original et construit avec beaucoup de soin, elle raconte une histoire multi-générationnelle aux thèmes forts et aux personnages attachants, distincts et plein d’épaisseurs, un récit maîtrisé de bout en bout et qui laisse des souvenirs marquants longuement après la lecture.

M’enfin, ce n’est que mon avis.

A toutes fins utiles, vous trouverez ci-dessous mes critiques des tomes précédents :

Le Déni du Maître-Sève

La Colère d’une Mère

Le Pacte des Frères

Critique : Le cheval de feu

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Après les épreuves traversées dans « Le grand éveil », Lilas et ses nouveaux alliés, les Synalions, forgent des liens et poursuivent leur lutte contre Orga, dont l’emprise maléfique ne cesse de s’étendre et d’attiser les mauvais instincts chez celles et ceux qui croisent la route de nos héros.

Titre : Les enfants d’Aliel tome 2 – Le cheval de feu

Autrice : Sara Schneider

Editions : Le chien qui pense (ebook)

C’est avec appétit que j’ai poursuivi ma découverte de ce qui m’apparaît comme un classique moderne de la fantasy, avec son histoire et son monde à la fois uniques et immédiatement familiers. Je n’ai pas été déçu : ce deuxième volume tient toutes ses promesses et est en tous points l’égal du premier.

En ce qui me concerne, c’est le langage qui m’offre le plaisir le plus immédiat lorsque je découvre un roman de Sara Schneider. Son style est un bijou, avec un art consommé du mot juste, une gourmandise des mots, mais également une retenue qui lui interdit d’en faire trop et de verser dans le tape-à-l’œil. A chaque page, on s’émerveille de la facilité apparente avec laquelle elle conjure des images dans notre tête, trouve de nouvelles manières de décrire des choses familières, et s’arrange toujours pour que les descriptions et l’exposition ne soient pas des corvées mais des cadeaux. C’est une leçon, et tout auteur intéressé par cet aspect de l’écriture serait bien avisé de s’y plonger.

L’autrice a toujours autant de facilité à dessiner des personnages mémorables et attachants. Chacun des protagonistes du roman bénéficie d’une voix propre, immédiatement identifiable, de valeurs, et de méthodes spécifiques, de failles et de taches aveugles. Ce qui est encore plus admirable, c’est que malgré le fait que chacun d’entre eux joue un rôle très spécifique dans l’histoire, Sara Schneider les fait évoluer et modifie leurs priorités et leurs relations au gré des épreuves qu’ils traversent. C’est encore plus réussi que dans le premier volume.

Parmi les gloires qui sont spécifiques à ce roman, il faut absolument citer l’introduction des guerriers durnach, dont on découvre la culture focalisée autour du cheval. Si vous avez l’impression d’avoir déjà lu tout ce que la fantasy avait offrir au sujet des civilisations équestres, ce livre vous fera changer d’avis : sans trop en dévoiler, les durnach ont une culture profondément originale, cohérente et fascinante, qui plus est parfaitement intégrée au narratif. On découvre leurs valeurs et leurs usages, sans gaspiller une seule page qui ne serve pas également le récit ou les personnages. C’est élégant et fascinant. Moi qui d’ordinaire suis assez peu sensible à tout ce qui tourne autour du cheval, ce roman est venu me chercher et m’a convaincu de m’y intéresser. Tout cela est, osons le dire, triomphal.

Un autre aspect du livre qui m’a donné envie d’applaudir concerne une intrigue secondaire qui occupe une place importante, et qui tourne autour du personnage de Jaz, le jeune frère de Lilas qu’on avait cru, un peu hâtivement, placé dans une voie de garage de l’intrigue. Il se retrouve embarqué dans une enquête policière diabolique, qui ne cesse de se corser et de réserver des surprises au lecteur. Ces passages m’ont pris par surprise et constituent au final ma partie préférée du « cheval de feu ».

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Comme toujours, je consacre la dernière partie de cette critique à exprimer quelques réserves. Elles sont mineures.

Le début du roman m’a laissé perplexe. On retrouve nos héros qui profitent d’une halte pour prendre un peu de repos et se recentrer. Ces pages sont agréables à lire, elles permettent de découvrir la culture durnach et d’approfondir les relations entre les personnages, ce qui est appréciable. Par contre, j’ai perçu un léger flottement, face à des protagonistes dont je ne comprenais plus tellement les priorités et les objectifs. C’est un segment de l’histoire sans enjeux forts, ce qui est déconcertant pour entamer un roman. On comprend mieux l’origine du phénomène quand on comprend que « Le cheval de feu » est en réalité, sauf erreur, la seconde moitié du premier tome original, qui a été coupé en deux. Ces chapitres auraient sans doute trouvé leur place plus naturellement au milieu d’un livre que dans les premières pages.

De manière générale, le roman, malgré toutes ses qualités, présente par moments une impression de dispersion : Lilas, qui était clairement le personnage principal du premier tome, est ici plus effacée et ne sert pas d’ancre au récit ; les protagonistes traversent des épreuves importantes mais n’accomplissent pas grand-chose de significatif dans leur quête. Au final, on aurait un peu de peine à décrire de quoi parle ce livre, en-dehors du fait qu’il propose la suite des aventures des enfants d’Aliel. C’est selon moi à la fois un péché et une bénédiction : cela affaiblit un peu la singularité de ce livre, mais renforce le côté feuilleton de ce qui est, au final, une saga à épisodes dont on se réjouit de découvrir la suite.

Bref, je ne vais sans doute pas trop tarder à lire le troisième tome, vous l’avez compris.