Critique: Le grand éveil

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Jeune femme proche de la nature, Lilas voit sa vie bouleversée par un événement traumatisant qui la force à quitter le village où elle a vécu toute sa vie. La rencontre avec Flynn, un chat capable de communiquer, lui apprend qu’elle est une élue d’Aliel, une figure du bien dont la sœur Orga cherche à dominer le monde. Ensemble, Lilas et Flynn partent à la rencontre des autres individus à qui Aliel a conféré des pouvoirs.

Titre : Les enfants d’Aliel tome 1 – Le grand éveil

Autrice : Sara Schneider

Editions : Le chien qui pense (ebook)

D’ordinaire, la fantasy engendre soit des univers très conventionnels, qui n’ont pas d’autres ambitions que de marcher sur les pas d’auteurs illustres, soit des décors baroques et iconoclastes. En mettant un pied dans « Les enfants d’Aliel – Le grand éveil », on constate rapidement qu’on est en présence d’une troisième situation. Tout nous semble immédiatement familier, de la paisible vallée rurale où démarre l’action, à l’opposition entre forces du bien et du mal qui structure l’intrigue, jusqu’aux animaux parlants et autres pouvoirs magiques qui émaillent le récit. Pourtant, on serait bien en peine de rapprocher ce roman d’un modèle antérieur. En réalité, il faut admettre qu’on a affaire à une histoire originale, qui sait si bien jouer avec les éléments issus du folklore, du merveilleux et de la fantasy qu’on s’y sent immédiatement chez soi. Ça sent le nouveau classique, comme si cette histoire ne demandait qu’à exister depuis toujours.

Ce qui est très agréable, c’est qu’il s’agit d’un premier tome, et que l’autrice nous présente son univers juste assez pour qu’il serve de cadre à son intrigue. Elle ne se perd pas en explications, ne cherche pas à répondre à toutes nos questions, ouvre de nombreuses portes sans les refermer, ni même, parfois, chercher à savoir ce qui se cache derrière. Le temps de s’y intéresser viendra plus tard. C’est une manière d’empoigner un récit qui est à la fois très reposante pour le lecteur, dispensé d’apprendre par cœur tous les rouages du fonctionnement d’un univers, et qui est génératrice de suspense.

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Une des grandes forces du récit réside dans ses personnages. Chacun d’entre eux est bien dessiné, doté d’une personnalité mémorable et instantanément identifiable, avec également, on le sent, une marge d’évolution. Ils ont tous leur place dans le récit, et sont tour à tour attachants et agaçants dans les proportions idéales pour avoir envie de suivre leurs aventures, ce qui est parfait pour un premier tome.

A titre personnel, ce qui m’a procuré le plus de plaisir lors de ma lecture, c’est le style de l’autrice, et en particulier sa science du mot juste. Lorsqu’elle décrit un lieu, un individu ou une situation, il n’y a rien de superflu, tout est clarté, exactitude et métaphores bien choisie. On finit par ressentir une sorte de confort bienheureux à nous balader dans cet univers de fiction, que l’on se réjouit de retrouver lorsque l’on pose son livre (ou sa liseuse, dans mon cas).

Cette sensation confortable renvoie malgré tout, paradoxalement, à un des aspects du roman que j’ai moins apprécié. Bien que les événements traversés par les protagonistes soient objectivement périlleux et hauts en couleur, que les conflits qui rythment l’intrigue soient bien réels et dotés d’enjeux clairs, on a parfois l’impression de nous retrouver face à une histoire un peu trop tranquille, comme si on observait ces péripéties avec détachement. C’est une impression toute personnelle, et quand j’ai cherché à comprendre d’où elle provenait, j’ai identifié deux causes : premièrement, l’impression que Lilas se lance dans l’aventure avec une certaine désinvolture crée la perception durable que rien de grave ne va lui arriver (pourtant, il finit par lui arriver des tas de choses pas du tout sympathiques) ; surtout, le choix de la narration, omnisciente à la troisième personne, crée une distance entre le lecteur et l’action, et je crois que j’aurais tout simplement préféré que l’histoire soit racontée à la troisième personne focalisée, plus immédiate et plus viscérale.

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Autre bémol : il s’agit vraiment d’un livre d’introduction à une histoire plus large. Si ce premier tome possède des enjeux qui lui sont propres (la constitution du groupe, malgré l’adversité), ceux-ci sont d’une portée modeste et lorsque l’on clôt le livre, on se rend compte que les personnages ont appris à se connaître eux-mêmes et les uns les autres, mais qu’ils n’ont pas accompli grand-chose. Cela nous motive naturellement à lire la suite, et tant mieux, mais j’aurais probablement apprécié que Lilas et ses amis signent une victoire d’étape lors de ce premier volume.

Au final, « Le grand éveil » est un roman très réussi, attachant, agréable à lire, plein de personnalité, et qui donne envie de découvrir la suite.

Douze plumes suisses écrivent le chocolat

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Des autrices et auteurs suisses s’attaquent au plus helvétique des thèmes… Voilà un projet dont je me réjouis de vous parler depuis deux ans ! Les éditions Hélice Hélas présentent « Eclats de chocolat », un recueil de nouvelles littéraires unique en son genre, puisqu’il mélange avec gourmandise les saveurs de la littérature avec celle de la confiserie. Il est disponible en librairie le 14 avril.

Il s’agit du tout premier ouvrage collectif du Gahelig, le Groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre. Polar, fantastique, science-fiction, fantasy… la confiserie y est déclinée avec imagination et impertinence, dans des histoires qui nous emmènent dans l’espace, sur le plancher des vaches, à New York ou même dans les profondeurs de la Terre…

Au menu, on trouve des autrices et auteurs romands reconnus : Marlène Charine, Marylin Stellini, Déborah Perez, Fabrice Pittet, Gilles de Montmollin, Sara Schneider, Florence Cochet, Lucien Vuille, Tiffany Schneuwly, Amélie Hanser, K. Sangil, et moi-même. A savourer pour soi-même, ou à offrir, et à commander, par exemple, chez l’éditeur.

Critique : Mémoires d’Exoterres

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Les destins de deux frères sont liés par un caprice de la biologie ; un guerrier bafoue les coutumes de son clan pour protéger son enfant ; un soldat est envoyé à la recherche d’un dragon sur une comète ; un bûcheron acariâtre recherche quelqu’un qui lui est cher, sur un monde régulièrement envahi de créatures belliqueuses ; une femme part en quête d’une forme de vie sur une planète envahie par un champignon gigantesque.

Titre : Mémoires d’Exoterres

Auteur : Fabrice Pittet

Éditeur : Kadaline

Il y a deux manières d’aborder ce recueil. La première, c’est de considérer chaque histoire pour elle-même, comme on le ferait d’ordinaire pour un ensemble de nouvelles. Si c’est ainsi que l’on procède, on va au-devant de plaisantes surprises : chacune de ces histoires est de qualité, il n’y a pas de point faible, et chaque texte convient bien au format de la nouvelle, n’étant ni trop long, ni trop court.

Il est facile de se laisser charmer par la créativité de l’auteur : les cinq nouvelles que compte le recueil conjurent chacune un monde original, entre la science-fiction et la fantasy. Ceux-ci sont tous très différents les uns des autres, juste assez élaborés pour les besoins de l’histoire, mais avec suffisamment de substance pour créer l’illusion d’un monde vivant, où de nombreux autres récits pourraient prendre place. On n’est pas dans un imaginaire de carton-pâte, on voit bien que pour l’auteur, nous faire visiter ces différents univers fait partie du plaisir. En même temps, on ne se sent jamais perdu, on ne s’égare pas dans des détails incompréhensibles. Ce sont donc cinq décors de fiction solides, riches et attachants.

L’autre manière de considérer ce recueil, c’est qu’à parcourir ces nouvelles, malgré le fait qu’elles prennent place dans des univers distincts, on est plus frappé par ce qui les relie que par ce qui les différencie. Fabrice Pittet a clairement un certain nombre de thèmes qui lui sont chers, et qu’il a envie d’explorer à travers ces cinq fables : l’amour, la différence, l’interdépendance, l’individu face à la société. Chaque récit s’empare d’un ou plusieurs de ces thèmes, ce qui confère une grande cohérence à l’ensemble. Même si on n’a pas tout à fait affaire à cinq variantes d’une même histoire, cinq exercices de style, le fait de se retrouver confronté de différentes manières aux mêmes thèmes vus sous des angles différents donne l’impression d’être en présence d’un projet artistique homogène, qui vaut plus que la simple somme de ses parties. C’est très réussi.

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Même si cette richesse m’a beaucoup plu, j’ai été moins séduit par la substance du texte. Chaque nouvelle s’apparente à un conte moral, et les leçons qu’elles contiennent ne m’ont pas toujours convaincu. Non pas qu’elles soient mal amenées, loin de là, mais elles explorent des territoires déjà bien connus: il est important d’être solidaire ; les enfants sont précieux ; il faut voir au-delà des différences, etc… J’ai parfois eu l’impression que l’auteur enfonçait des portes ouvertes, et j’aurais été davantage séduit si les messages avaient présenté davantage de nuances ou de surprises.

Deux mots encore du style. Fabrice Pittet est un gourmand des mots, et il est évident qu’il choisit son vocabulaire avec énormément de soin. Cela ravira sans doute une grande partie des lecteurs, qui seront séduits par le foisonnement et la méticulosité du verbe de l’auteur. En ce qui me concerne, toutefois, je dois avouer que j’aime quand les choses simples sont décrites simplement, et quand je lis « Un médecin affublé d’une indémodable blouse blanche se tenait sous le chambranle », ça ne me dérangerait pas de lire plutôt « Un médecin entra. » Par ailleurs, j’ai l’impression que ces récits très personnels auraient gagné à être formulés dans une narration à la troisième personne focalisée plus stricte, qui aurait contribué à nous mettre encore davantage dans la peau des personnages. Il s’agit purement de mes préférences personnelles, je l’admets.

Malgré ces quelques réserves formelles, « Mémoires d’Exoterres » est une belle réussite, et la porte d’entrée vers l’univers d’un auteur plein d’imagination et de talent.

Critique : Fable – Les deux princes

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Tartisco, le prince des hommes-chats, est envoyé par son père accomplir une quête afin de prouver sa bravoure. En chemin, il va croiser le chemin de Tasse-Dent, l’héritier du trône, et de ses compagnons de voyage, qui eux aussi poursuivent des objectifs tout à fait grandioses.

Titre : Fable – Les Deux Princes

Auteur : Lucien Vuille

Éditeur : Stellamaris

Nous ne méritons pas Lucien Vuille. Lorsque j’avais publié ici une critique du premier tome de sa série « Fable », je l’avais qualifiée de « plus réussi que nécessaire. » C’est encore le cas avec cette suite, en tous points égale en qualité au premier volume.

Je ne vais pas réécrire ce que j’ai déjà dit du premier volume, mais en deux mots, « Fable » offre au lecteur un livre humoristique de grande qualité doublé d’un livre de fantasy de grande qualité. Jamais l’un n’empiète sur l’autre, jamais un des aspects n’est mis entre parenthèses pour favoriser l’autre : les deux coexistent sur chaque page, dans un type d’équilibre impossible propre à faire rêver la plupart des écrivains. Pour le dire clairement : si les aventures qui nous sont racontées étaient médiocres, les personnages fades et le monde sans intérêt, « Les Deux Princes » serait malgré tout un livre très drôle, et mériterait d’être lu pour cela ; à l’inverse, si l’humour tombait à plat, on aurait malgré tout affaire à un roman de fantasy réussi, qui, là aussi, justifierait pleinement son existence. Que les deux aspects soient aussi accomplis l’un que l’autre tient du miracle.

Lucien Vuille ne se fixe aucune limite en matière d’humour. Au détour des pages, on a affaire à de la comédie de situation, de la comédie de caractère, du burlesque, du nonsense, de la parodie, des calembours, des anachronismes, et probablement encore une demi-douzaine d’autres formes de comédie. Les dialogues sont constamment savoureux. Quel que soit la sensibilité du lecteur, il y a fort à parier qu’il trouvera quelque chose susceptible de le faire rire. En ce qui me concerne, le roman a suscité chez moi un premier éclat de rire avant même de l’ouvrir, en découvrant le quatrième de couverture.

Le monde de « Fable » est régulièrement surprenant, riche de trouvailles qui semblent aller de soi lorsqu’on les rencontre au fil des pages, mais qui sont souvent puissamment originales, et détonnent dans un paysage de la fantasy où de nombreux auteurs se contentent souvent de raconter des histoires avec des Elfes et des malédictions. Là, oui, il y a des Elfes et des malédictions, mais il y a aussi des hommes-chats qui vénèrent la Grande Pelote, des goules qui s’interrogent sur leurs conditions de vie, des poussins explosifs, des guerriers-mineurs Nains. La quantité d’idées admirables est ici un peu plus faible que dans le premier volume, mais c’est parce que le livre est plus court et que l’intrigue est plus ramassée et se prête moins aux digressions.

D’ailleurs, la structure du livre est un tour de force, qui parvient à raconter une histoire distincte de celle du premier tome, et qui peut être appréciée pour elle-même, mais qui, par une série de tours de passe-passe narratifs, parvient malgré tout à intégrer pleinement celle-ci dans le déroulement plus large de la série. En d’autres termes : ce qu’on nous raconte n’est pas tout à fait ce qu’on croyait qu’on nous racontait, on ne s’en rend compte qu’à la fin, sans pour autant se sentir floués.

Dans un monde juste, la série « Fable » serait considérée comme un classique du genre. Faisons de notre mieux pour que cela soit le cas.