Éléments de décor : les transports

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Se rendre d’un endroit à un autre, ça peut paraître tout bête, mais qu’est-ce que ça fait fonctionner l’imagination ! Lorsqu’un écrivain construit son décor, il n’est pas exclu qu’il consacre une partie de son intérêt à réfléchir à la place que vont y tenir les différents moyens de transport, ne serait-ce que parce que ceux-ci lui permettent de faire bouger ses personnages d’un endroit à un autre.

Alors qu’on pourrait concevoir les moyens de transport comme de simples outils qui aident les êtres humains à se déplacer plus vite qu’ils ne pourraient le faire à pied, la vérité, c’est que toute une mythologie s’est construite autour d’eux, tout un imaginaire que nous avons en commun et sur lequel des auteurs ont construit des œuvres entières.

Il suffit de penser au cheval pour réaliser que son rôle est loin de se cantonner à celui d’un véhicule sur pattes. Le cheval, c’est un moyen de transport, mais c’est surtout un compagnon, un personnage au sens propre du terme, mais aussi un symbole de liberté et d’évasion. D’une certaine manière, la voiture a hérité d’une part de sa mystique : autour d’elle se sont construits toutes sortes de mythes modernes à base d’individus au volant, qui font face à leur destin. Le road movie, c’est un genre cinématographique, oui, mais c’est aussi un genre littéraire.

Le taxi mérite une mention particulière, parce qu’il permet la confrontation instantanée de deux types de personnages : le chauffeur (qui connaît la ville comme sa poche) et le passager (qui, bien souvent, vient d’ailleurs). C’est un outil idéal pour faire se confronter deux points de vue, et peut-même être utilisé par un auteur comme support pour l’exposition, lorsqu’un personnage débarque dans une ville qui lui est inconnue.

Les trains méritent une mention spéciale : il y a des romans ferroviaires, qui d’ailleurs ne sont pas tous des romans de gare. Le premier qui vient à l’esprit, c’est « Le Crime de l’Orient-Express. » La particularité du train en fiction, par opposition à la voiture, c’est son aspect communautaire : c’est comme une ville qui se déplace dans le décor. C’est aussi un moyen simple de faire en sorte que des inconnus se retrouvent piégés ensemble.

Le bateau de croisière peut être substitué au train pour la plupart des usages romanesques. En revanche, les autres types de bateau sont plutôt associés à l’idée de l’être humain confronté aux rudes aspérités de Dame Nature, que ce soit dans « L’Odyssée » d’Homère ou dans « Le Vieil homme et la mer » d’Ernest Hemingway.

En ce qui concerne l’avion, l’imagerie populaire aura surtout retenu de lui un aspect : il tombe. Voyager en avion, c’est abandonner délibérément presque tout contrôle sur son destin à un pilote et à une machine, et nombre d’histoires peuvent être racontées autour de cette tension particulière.

Enfin, tram, bus, funiculaire, ascenseur, rickshaw ou bicyclette : chaque moyen de transport a sa propre ambiance, son propre rythme narratif, sa propre poésie, et peut donner lieu, pour peu qu’on sache en tirer le meilleur parti, à des romans très différents.

Les transports et le décor

Comme souvent, on peut se servir d’un élément de décor de manière littérale pour servir de toile de fond à une histoire. Ainsi, toute l’intrigue d’un roman peut avoir lieu intégralement lors d’un voyage en train. C’est le cas de « L’Extravagant Voyage du jeune et prodigieux T. S. Spivet », de Reif Larsen, dans lequel un jeune garçon traverse les États-Unis dans un wagon de marchandise. L’avantage du train, si vous souhaitez en faire le principal décor de votre histoire, c’est qu’il procure à vos personnages un environnement stable, avec toujours les mêmes contrôleurs, les mêmes compagnons de voyage, le même encadrement, mais tout cela, serti dans un paysage qui ne cesse de changer. C’est un îlot d’immobilité au cœur d’une terre mouvante.

La voiture offre un décor différent. Oui, il est possible d’y situer toute l’action d’un livre, mais considéré en tant que lieu à proprement parler, l’automobile est moins intéressante que le train. Ce sont donc les rencontres qui se produisent lors des arrêts, les détours impromptus, les imprévus, qui vont faire le sel d’un bouquin centré sur la voiture. On citera « Une odyssée américaine » de Jim Harrison pour se rappeler que le road movie est un genre enraciné dans l’histoire des États-Unis, mais après tout, « Le lièvre de Vatanen » d’Arto Paasalinna nous prouve qu’on peut raconter le même genre de périple en Europe.

On comprend bien à travers ces exemples qu’à vouloir placer toute l’intrigue d’un roman autour d’un moyen de transport, on change fondamentalement la nature même du roman. À chaque moyen de se déplacer, un résultat différent. Un auteur fou furieux qui déciderait d’écrire un roman qui a lieu intégralement dans un funiculaire enfanterait, à n’en pas douter, une histoire à la tonalité singulière.

Mais les moyens de transport peuvent également être utilisés en tant que décor de manière plus oblique. Pourquoi ne pas décider de situer toute l’action d’un roman dans une gare ou dans un aéroport ? Là, ce ne sont plus les protagonistes qui se déplacent, ce sont les personnages secondaires qui viennent à eux. « The Signal-Man », la nouvelle de Charles Dickens, choisit une option similaire en situant son action à un embranchement d’un réseau ferroviaire. Une approche du même genre consisterait à choisir comme toile de fonds une tour de contrôle où travaillent des aiguilleurs du ciel.

Une autre idée, c’est de s’intéresser non pas à un moyen de transport ou à un lieu, mais à une liaison en train de se faire : une voie ferrée ou une route en cours de construction, un canal en train d’être creusé constituent des décors intéressants qui peuvent servir de cadre à de nombreuses histoires différentes.

Les transports et le thème

Dans les romans, les voyages sont toujours initiatiques. Entre le moment où on embarque dans un train et le moment où on en descend, on n’est plus tout à fait la même personne. Métaphoriquement, un voyage représente presque toujours le cheminement intérieur que font les personnages qui l’entreprennent, et donc un roman qui laisse une large place aux transports va probablement choisir cela comme thème central.

À l’inverse, plutôt qu’une progression, on peut choisir de représenter le voyage comme l’inexorable passage du temps, qui nous mène, chacun de nous, vers notre mort. En se basant sur une métaphore proche, on aboutit donc à un traitement thématique opposé. En fait, la lecture des romans de voyage nous enseigne qu’on se déplace essentiellement pour deux raisons : pour se trouver ou pour se perdre. Certains voyages sont initiatiques, d’autres ne mènent qu’à l’anéantissement.

Mais parler des transports, c’est davantage que de parler de voyages. Ainsi, évoquer les transports en commun dans un cadre romanesque, ça peut aussi être l’occasion de parler de ponctualité, et de ceux qui, par exemple, sont obsédés par les horaires des trains. Enfin, les transports en commun sont des lieux de mixité sociale et culturelle : c’est quelque chose qui peut être thématisé en forçant, dans un roman, des personnages qui n’ont rien en commun à trouver des raisons de dialoguer, juste parce qu’ils voyagent à bord du même train, du même avion ou de la même caravane.

Les transports et l’intrigue

C’est assez élémentaire. Les différentes phases d’un voyage peuvent être détournées pour obtenir les différentes étapes de l’intrigue d’un roman. En commençant par les préparatifs, en poursuivant avec l’embarquement, puis avec les différentes haltes ou étapes, jusqu’à la fin du voyage, on a un parcours qui ressemble à celui d’un moyen de transport, et qui s’applique également très bien au découpage d’un roman.

Par essence, lorsque l’on décide de décalquer les rythmes du voyage à un projet de fiction, on obtient quelque chose qui va beaucoup ressembler à ce qu’on surnomme le « schéma crocodile », soit le style d’intrigue des romans picaresque, constitués d’épisodes enchâssés les uns dans les autres. Les étapes de départ et d’arrivées donnent une petite originalité à ce type de récit, en cela qu’ils permettent de poser les enjeux au départ, puis de proposer une conclusion, ne serait-ce que thématique, lorsque les personnages arrivent à destination.

Les transports et les personnages

Nous sommes ce que nous conduisons. On peut en apprendre beaucoup sur la personnalité d’un individu en fonction de la voiture qu’il conduit. Un détective qui conduit un vieux tacot et un chef de ventes au volant d’un coupé sport renforcent les clichés avec leur automobile.

Inversez les véhicules et vous aurez déjà apporté un peu d’ambiguïté supplémentaire dans le portrait : pourquoi ce chef des ventes s’attache-t-il à une voiture ancienne ? Est-il collectionneur ? Nostalgique ? Traverse-t-il des difficultés financières ? En croquant le portrait d’un personnage et de sa voiture, vous parviendrez à compléter le portrait avec davantage de profondeur qu’en vous contentant de vous intéresser au premier.

Ce qui ne veut pas dire qu’un piéton n’aura pas de personnalité, au contraire. Refuser la dictature de la bagnole et choisir la marche, le vélo ou le train, par exemple, cela caractérise un personnage plus sûrement qu’un signe du zodiaque.

Et il n’y a pas que le choix de véhicule qui permet de cerner une personnalité, mais aussi la manière dont on s’en sert. Est-il bon conducteur ou mauvais ? Respectueux du code de la route ou prêt à prendre toutes sortes de risques pour arriver à destination ? L’usager du train est-il ponctuel ou toujours en retard ? En vous posant ces questions toutes simples, vous allez brosser un portrait de votre personnage qui l’ancre résolument dans le concret.

Variantes autour des transports

Dans la littérature de genre, tout, absolument tout peut servir de moyens de transport. Dans mon roman «Merveilles du Monde Hurlant», des crabes géants font office de calèche, il y a un navire pirate dont les voiles sont tissées par des araignées géantes ainsi qu’un véhicule amphibie monté sur six pattes mécaniques, à la manière d’un insecte.

Que l’on parle de fantasy ou de science-fiction, les moyens de transport sont un des domaines où l’imagination est la plus débridée, sans doute parce que les littératures de genre sont une invitation au voyage et que les auteurs s’en donnent à cœur joie dans ce domaine. On ne s’étonnera pas, dès lors, de croiser autant de véhicules originaux dans la littérature d’essence fantastique, comme les trains de Harry Potter qui font halte au quai 9 ¾ de King’s Cross Station, les villes mouvantes de « Mécaniques fatales » de Peter Reeve, en passant par le Chat-bus de « Mon voisin Totoro » ou encore Armada, la cité propulsée par un kraken dans « Les Scarifiés » de China Mièville.

En science-fiction, ce sont les vaisseaux spatiaux qui concentrent une bonne partie de l’imagination des auteurs. Dans « Dune » de Frank Herbert, ceux-ci voyagent grâce aux efforts des Navigateurs, dont l’abus de drogue les a fait muter jusqu’à ce qu’ils soient capables de plier l’espace-temps ; dans « Le guide du routard galactique » de Douglas Adams, le Cœur en Or est propulsé par un Générateur d’improbabilité infinie qui l’amène simultanément dans tous les endroits du cosmos ; dans le film « Event Horizon » de Paul W.S. Anderson, le vaisseau-titre, pour se déplacer plus vite que la lumière, est passé par l’Enfer ; dans la série Farscape, le vaisseau Moya est un animal réduit en esclavage pour être utilisé comme un véhicule.

Les possibilités sont infinies. Si vous œuvrez dans les littératures de l’imaginaire, vous pouvez pratiquement combiner un moyen de transport traditionnel, un adjectif aléatoire pour le définir et un mot pour représenter son système de propulsion, et ça devrait donner des résultats intéressants. Après, ne venez pas vous plaindre si le véhicule de votre héros est une bicyclette végétale propulsée par l’énergie de la grammaire : j’ai dit « intéressants », pas « parfaits », il faut faire un peu le tri.

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Éléments de décor: l’Histoire

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Que s’est-il passé avant que le roman commence ? C’est une question qui se pose, et qui bien souvent trouve réponse, dans la plupart des livres. Car même si les lecteurs se retrouvent propulsés dans une situation qui leur est inconnue, elle leur est révélée au fur et à mesure à travers les actes des personnages, et à travers elle, certains pans de ce qui a précédé leur entrée en scène.

Un homme vient d’être assassiné ; une entreprise a été fondée ; c’est la guerre, depuis de nombreuses années ; partout dans le monde, des individus se découvrent d’étranges pouvoirs ; le patriarche s’apprête à transmettre le contrôle du domaine à ses enfants : que cela soit la petite ou la grande histoire, les événements du passé informent ceux du présent, les influencent, en modifient le sens, leur donnent l’impulsion.

C’est plutôt à la grande histoire qu’est consacré ce billet, celle qui s’écrit avec une majuscule : l’Histoire, que je définis comme l’ensemble des événements de portée régionale, nationale ou internationale, que les personnages principaux n’ont pas vécu (ou alors il y a bien longtemps), et dont la trace qui s’effiloche peu à peu fait l’objet de différentes interprétations. L’Histoire, ici, est comprise comme une expérience collective, qui a laissé sa marque sur les individus mais aussi sur les peuples, qui se retrouvent reliés malgré eux par des événements qui le dépassent.

Dans un roman, quel qu’en soit le style, l’Histoire fonctionne comme une ancre. C’est un point de repère, qui situe les événements du narratif dans un contexte plus large, au sein d’un réseau plus vaste de causes et de conséquences, et qui empêche l’histoire qu’on nous raconte de dériver, sans but, au grès des courants. Mais, toujours comme une ancre, l’Histoire peut peser sur les personnages, les clouer sur place, les empêcher d’évoluer.

Tous les dosages sont permis, quand on parle de l’utilisation de l’Histoire comme élément de décor d’un roman. Sa place peut être centrale, soit que les leçons du passé constituent le thème du livre, soit que celui-ci explore des événements d’autrefois. À l’inverse, il est tout aussi possible de rédiger un roman sans mémoire, qui n’existe qu’au présent, complètement déconnecté des événements passés, ou dont la connexion avec ce qui s’est passé avant n’est jamais explicité. Dans « La Route », Cormac McCarthy nous dépeint un monde post-apocalyptique, ravagé par une catastrophe dont le lecteur ne saura rien. À l’inverse, dans « La Compagnie des glaces », Georges Arnaud décrit minutieusement toutes les étapes improbables qui ont engendré son monde hivernal.

Quel que soit le choix de l’auteur, l’Histoire fait partie des ingrédients du décor qu’on peut difficilement ignorer complètement, soit qu’on en détaille minutieusement la chronologie comme certains auteurs de fantasy aiment le faire, soit qu’on choisisse délibérément de la passer sous silence.

L’Histoire et le décor

Parfois, l’Histoire est davantage qu’un élément de décor : parfois l’Histoire est le décor. Naturellement, le cas de figure qui vient à l’esprit en premier, c’est celui du roman historique. Dans ce genre, l’action se situe dans le passé, à une époque donnée, dont l’exploration fait partie de la raison d’être du roman. Les protagonistes sont soit des figures historiques réelles, soit des personnages de fiction placés dans le chaudron d’événements de notre Histoire.

Ce genre n’est d’ailleurs pas une exclusivité du registre réaliste. Il est tout à fait possible d’envisager un roman historique de genre, dont l’action se situerait dans le passé d’un univers de fiction décrit dans une autre œuvre. La popularité des préquelles consiste justement à détailler des événements qui se situent dans le passé des personnages de l’œuvre originale, et qui n’avaient jusque là été qu’évoqués. Ainsi, les romans de G.R.R. Martin sur les aventures de « Dunk & Egg » se situent dans le même monde que ceux de sa saga « A Song of Ice and Fire », mais un peu moins d’un siècle avant le début de l’action du premier livre.

Le roman historique permet de faire revivre une époque, ses codes, ses valeurs, ses grands événements. L’Histoire devient ainsi le décor tout entier, et l’intérêt du livre consiste en grande partie dans la possibilité de se replonger dans cette ambiance, à travers le souci du détail et le travail de recherche du romancier.

À l’inverse, l’Histoire peut n’être qu’une toile de fond pour des événements qui pourraient, au fond, se dérouler à n’importe quelle époque. « Les Sept Samouraïs » et « Les Sept Mercenaires » racontent à peu près la même histoire, avec des sabres et au Japon médiéval pour le premier film, avec des revolvers et dans le Far West américain pour le second. Dans ces cas, l’Histoire n’est pas l’élément central du narratif, mais elle colore chaque élément de décor, que ce soit le niveau technologique, les relations sociales, le contexte politique, etc…

Parfois, l’Histoire peut servir de décor, non pas parce que les personnages sont en train de la vivre, mais parce que, dans le présent, ils en subissent les échos. Parfois, l’Histoire nous hante, nous modèle, éventuellement même à notre propre insu. Dans sa pièce « Incendies », Wajdi Mouawad met en scène des jumeaux qui découvrent à la mort de leur mère à quel point le conflit libanais a influencé leur destinée. L’idée de traumatismes qui se transmettent de génération en génération est une veine riche à exploiter pour un auteur.

Et si l’Histoire peut laisser sa marque au sein d’une famille, elle laisse également d’autres genres de traces qui peuvent venir s’ajouter au décor d’un roman. Un conflit, un génocide, une politique de ségrégation peuvent modeler les mentalités des peuples longtemps après l’événement. Des individus peuvent ainsi se retrouver de part et d’autre de frontières culturelles invisibles, uniquement à cause de faits qui ont eu lieu avant leur naissance, et qui n’ont aucune prise. Et en parlant de frontières, certaines sont bien réelles, et forgées par l’Histoire elles aussi. Pourquoi suis-je né ici plutôt que là, et quelles en sont les conséquences pour mon existence ?: voilà encore un beau sujet de roman.

Certains lieux, bien sûr, sont marqués par l’Histoire, et peuvent servir de toile de fond à un roman. Un champ de bataille, le lieu où a été signé un traité important, les ruines d’un château, le village de naissance d’un grand artiste : certains endroits semblent hantés par les grands personnages du passé, et trouver des résonances dans le présent. Il y a aussi des lieux de mémoire, spécialement destinés à conserver la trace du passé, et où un auteur peut souhaiter situer une partie de son récit pour souligner des liens invisibles entre le maintenant et l’autrefois : des mausolées, des musées, des monuments commémoratifs, etc…

L’Histoire et le thème

En tant que thème, l’Histoire ne cesse d’alimenter d’innombrables romans réalistes, ou des individus réalisent qu’ils portent en eux les stigmates de douleurs qui ne leur appartiennent pas, et qui remontent à des temps qu’ils n’ont pas nécessairement connus. C’est l’Histoire vue comme une cicatrice, un thème riche qui se prête à de nombreuses interprétations. L’idée qu’un individu est tel qu’il est parce que d’autres, autrefois, ont agi ou vécu d’une certaine manière peut servir de point de départ à d’inépuisables variations autour des profondeurs de l’âme humaine.

À l’inverse, l’Histoire peut aussi être vue, non pas comme quelque chose qui pèse, mais comme un piège qui doit être déjoué. Thématiquement, il peut être intéressant de mettre en scène des personnages qui, consciemment, cherchent à éviter les erreurs commises par leurs ancêtres dans le passé, afin de forger un avenir plus serein.

La manière dont l’Histoire modèle les pensées, et la façon dont nous sommes tous les enfants des époques qui ont précédé, en charge de nous inspirer, de les rejeter, ou en tout cas, d’en dresser l’inventaire, constitue encore une autre manière d’envisager un usage thématique de l’Histoire dans un roman. À chaque génération qui passe, on s’éloigne des événements qui ont façonné notre époque et le regard que l’on porte sur ceux-ci se modifie également. Ce qui peut sembler très vivant à nos grands-parents est encore considéré comme important par nos parents, alors que nous n’y consacrons déjà plus tellement d’importance. Un roman qui met en scène des individus de générations différentes pourrait se nourrir d’un thème comme celui-là.

L’Histoire et l’intrigue

Ce n’est pas un hasard si l’Histoire s’appelle ainsi : il s’agit de raconter le passé. Même avec rigueur, même avec distance, l’Histoire reste une histoire, un narratif, qui relie les événements entre eux, et c’est ainsi qu’elle parvient jusqu’à nous. Dans cette perspective, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elle trouve sa place dans une intrigue romanesque.

Première possibilité : un épisode historique réel peut servir de point de départ à une histoire fictive. Le lecteur des « Misérables » de Victor Hugo y trouvera un récit extensif de la bataille de Waterloo, qui a influencé la vie d’une partie des personnages. Ainsi, des événements réels peuvent constituer l’ossature d’une intrigue, qui s’étoffe et se prolonge d’événements fictifs.

Une autre technique qui peut valoir la peine d’être explorée, c’est celle qui consiste à mettre en parallèle deux époques. Un personnage dans le présent traverse certains événements qui font écho à d’autres, situés à une autre époque. Les structures des deux parties du livre sont semblables, comme des miroirs, et se complètent pour former un tout qui transcende l’intérêt des deux récits pris isolément.

L’Histoire, ça peut également être le ferment du mystère. Que s’est-il réellement passé autrefois ? Au-delà de ce qu’on a voulu retenir officiellement du passé, quelle est la vérité ? A-t-on tenté de nous cacher quelque chose ? L’exploration de l’Histoire peut ainsi servir de fil rouge à un roman dont l’intrigue sera structurée comme celle d’un roman policier à suspense. On voit une illustration de cette idée dans les aventures de Robert Langdon, rédigées par Dan Brown, mais aussi dans d’innombrables ouvrages complotistes, quelque part entre réalité et fiction.

L’Histoire et les personnages

On l’a compris, les personnages peuvent être le produit de l’Histoire. Ils peuvent être marqué par celle-ci, soit directement, parce qu’ils ont vécu de près des événements qui ont marqué leur époque, soit indirectement, parce qu’ils font partie d’un groupe humain malmené par l’Histoire, ou parce que la trajectoire de leur famille a connu les tumultes du temps passé.

À dire vrai, cette approche est si courante que de nombreux auteurs y ont recours sans même se rendre compte qu’ils parlent d’Histoire. On ne compte plus tous les « vétérans de la dernière guerre » dans les bouquins de fantasy, par exemple. L’intérêt de réaliser que l’on a affaire à une perspective historique, c’est que nous sommes tous concernés à un degré ou à un autre par les événements qui ont façonné le monde. Au minimum, nous portons un regard sur eux. Cela vaut donc la peine de se poser la question : cette « dernière guerre », les autres personnages de votre roman l’ont-ils vécue ? En ont-ils des souvenirs ? Ont-ils une opinion à son sujet ?

Et puis l’Histoire, ça n’est pas juste un tampon-encreur qui laisse sa trace sur les pages blanches de nos vies. La marque peut s’opérer dans les deux sens. Après tout, rien n’empêche les personnages de vos romans de laisser eux aussi une marque dans l’Histoire, d’en influencer le cours, d’accomplir des actes qui garantissent leur place dans les livres longtemps après leur mort. Il peut être intéressant à ce titre de mettre en scène un personnage qui serait hautement conscient de sa place dans l’Histoire, voire même anxieux à l’idée qu’il sera incompris des générations suivantes.

Le prolongement naturel de cette idée, c’est tout simplement de mettre en scène des personnages historiques réels. Rien ne s’oppose à l’idée d’écrire un livre dont Napoléon serait la figure centrale. Vous pouvez décider de romancer un épisode réel de sa vie, vous pouvez inventer un événement fictif mais qui reste plausible par rapport à ce qu’on connaît de sa trajectoire. Vous pouvez même l’extraire complètement de son contexte et de vous en servir comme d’une pièce rapportée : ainsi, dans « Le Monde du Fleuve », Philip José Farmer met-il en scène des individus bien réels comme Mark Twain ou Hermann Göring dans le contexte d’un roman de science-fiction.

Il est également possible de reprendre des personnages historiques et de raconter leur vie, mais de dissimuler tout ça derrière des noms d’emprunts et divers artifices qui ont pour effet de transformer un cas particulier en une métaphore éternelle. Dans sa trilogie de « L’Infernale Comédie », Mike Resnick raconte ainsi la décolonisation de trois pays africains, mais transposée sur trois planètes extraterrestres.

Variantes autour de l’Histoire

On peut faire joujou avec l’Histoire. Certains ne s’en privent pas dans le monde réel, souvent avec des intentions malveillantes. Dans le contexte de la fiction, il est possible de faire la même chose, mais sans que cela s’inscrive dans le révisionnisme puant.

Le genre qu’on appelle l’uchronie s’en est fait une spécialité. Dérivé de l’utopie, l’uchronie est le genre du « non-temps », de l’Histoire qui n’existe pas. En général, il s’agit de raconter des événements historiques, dans notre monde, mais avec une divergence principale avec l’Histoire réelle.

Dans « Le Maître du Haut-Château », Philip K. Dick raconte une histoire dans un monde où les Nazis ont gagné la deuxième guerre mondiale. Même Winston Churchill a écrit un récit uchronique : « Si Lee avait gagné la bataille de Gettysburg » s’intéresse à une histoire parallèle où les Sudistes ont remporté la Guerre de Sécession aux États-Unis.

Presque autant que les récits historiques proprement dit, l’uchronie est un genre délicat, parce qu’il réclame une vaste connaissance des événements réels et des détails constitutifs d’une époque. Tout l’intérêt du genre consiste à se plonger dans une version subtilement différente du passé, et pour que cela ait un intérêt, il faut connaître le passé sur le bout des doigts.

Alternativement, l’Histoire avec un grand H peut aussi se frayer un chemin dans les récits de voyages dans le temps. Là, il est possible de jouer sur le contraste entre des personnages d’une époque qui en découvrent une autre, mais aussi de modifier le passé, et le présent, en d’innombrables variations uchroniques, en fonction des actes commis par les personnages dans le passé.

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L’écriture, c’est dur

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L’angoisse de la page blanche (n’existe pas)

Être original

La théorie des genres

Le livre de démarrage

Se presser le citron

Se mettre dans de bonnes conditions

Écrire en musique

Qu’est-ce qu’une histoire

Je thème… moi non plus

Structure

Actes, parties, tomes

Les chapitres

Le paragraphe

La phrase

Le mot

La ponctuation

La théorie des blocs

Construire une intrigue

Les formes de l’intrigue

Les formes de l’intrigue II

L’intrigue sans forme

Prologues, épilogues et interludes

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Le narrateur: la 3e personne

Le narrateur: la 1e personne

Le narrateur: autres possibilités

Le récit au passé

Le récit au présent

Les personnages

Les personnages principaux

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Personnages: quelques astuces

Personnages: les outils

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Le style

Le style

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Les dialogues

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C’était la vallée de l’ombre qui dévore (1)

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C’était la vallée de l’ombre: le débrief

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Éléments de décor : le genre

blog genre

Les êtres humains se divisent en deux sexes, féminin et masculin, reflet de leur système reproducteur, avec des différences génétiques, anatomiques et physiologiques, les principales étant justement liées à leur rôle potentiel respectif dans la reproduction de leur espèce. Dans certains cas, on observe des individus qui ont des caractéristiques des deux sexes, ou dont le sexe génétique ne correspond pas complètement au sexe anatomique.

À cela s’ajoute une autre dimension, celle du genre, une donnée sociale, culturelle et constitutive de l’identité individuelle qui est comme l’ombre portée du sexe, généralement attaché à celui-ci, mais plus insaisissable et d’une nature différente. Le genre est semblable à un masque que chaque personne porte, et qui est façonné par la civilisation dans laquelle il évolue, par son éducation et par ses choix personnels. Certains s’y sentent bien, certains n’y accordent aucune importance, certains choisissent de faire l’inventaire des éléments avec lesquels ils sont en accord et de ceux dont ils souhaitent se distancier, et certains le rejettent complètement.

Pour tout compliquer, le genre possède lui-même trois facettes distinctes : l’identité de genre (la manière dont l’individu se sent), l’expression de genre (la manière dont l’individu affiche son identité de genre) et la perception de genre (la manière dont tout cela est perçu de l’extérieur). Cela signifie qu’il existe des individus dont le vécu est très complexe et dont le sexe, l’identité de genre, l’expression de genre et la perception de genre sont en porte-à-faux les uns avec les autres, ainsi qu’avec les conceptions traditionnelles. Notre époque consacre une grande attention à ce genre de question, et il peut s’agir d’un thème éminemment littéraire.

Pour la plupart des gens, cela dit, ces questions sont relativement simples : leur sexe, leur identité de genre, leur expression de genre et leur perception de genre sont en harmonie. Cela ne signifie pas toutefois que ces individus ne représentent pas des sujets littéraires intéressants, au contraire. Après tout, que nous y consacrions une réflexion consciente ou non, nous sommes tous concernés par ces questions, à un niveau ou à un autre.

Une femme, par exemple, à qui la société va tour à tour réclamer d’afficher sa féminité, avant d’être critiquée quand elle le fait d’une manière jugée trop ostensible, fait face à une situation où son genre est mis en cause, même si son identité n’est pas directement concernée. Et que se passe-t-il le jour ou un homme souhaite rester à la maison pour s’occuper de ses enfants ?

À une époque où les frontières des questions de genre sont en train d’être tracées à nouveau, un écrivain peut saisir l’occasion pour les incorporer à des textes romanesques et leur donner une résonance littéraire en les incorporant au décor ou aux autres éléments constitutifs de son histoire.

Le genre et le décor

Comme l’aurons compris celles et ceux qui ont lu les paragraphes qui précèdent, nous vivons déjà dans un décor marqué par le genre. Le patriarcat, cet ensemble de valeurs et de règles non-écrites qui valorisent les hommes au sein de notre société, concerne chacun de nous au quotidien : c’est à cause de lui que les femmes sont moins payées que les hommes, qu’elles ont peur lorsqu’elles croisent des inconnus dans la rue, qu’on tolère mal qu’elles hurlent, qu’elles jurent ou qu’elles boivent, qu’on souhaite fixer toutes sortes de lois sur ce qu’elles ont le droit de porter ou non ; c’est aussi à cause du patriarcat que les hommes n’ont pas le droit de pleurer en public, se suicident davantage que les femmes et sont tournés en ridicule s’ils souhaitent porter du rose, ou enfiler des chaussures à talons.

Comme le présent billet ne se veut pas militant, je me contenterai de ce constat, et de souligner que ce que je viens de décrire, ce sont des enjeux de pouvoir, qui créent des inégalités et des mécontentements, et qu’il s’agit d’une matière littéraire par excellence. Un écrivain trouvera dans ces questions, traitées de front ou en filigrane, de multiples sujets de romans.

Cela dit, sexe et genre en tant qu’éléments de décor peuvent prendre des formes encore plus explicites. Il y a des lieux ou des situations où les rapports de pouvoir et les déséquilibres induits par le genre sont difficiles à passer sous silence : les hypermarchés, où on trouve une majorité d’hommes parmi les cadres et une majorité de femmes aux caisses, ou les universités, où les professeurs sont principalement des hommes alors que les femmes sont en majorité parmi les étudiantes, pour ne citer que ces deux cas. Ce type de tension peut être exploré dans un roman, même s’il n’en constitue pas le thème central.

Choisir le genre comme décor, ça peut aussi constituer à situer l’action à une autre époque, où les rapports entre femmes et hommes étaient encore bien plus rigides, ou à choisir comme toile de fond l’un des jalons historiques des luttes féministes, comme la conquête du suffrage universel. Attention toutefois : un lecteur qui espère lire un roman n’appréciera pas de se retrouver face à un livre d’histoire ou un pamphlet. Quelle que soit votre thèse, il faudra qu’elle s’efface derrière votre histoire.

Mais on peut très bien s’intéresser au genre en tant que romancier sans souhaiter se focaliser sur des rapports de force. Ainsi, un bildungsroman consacré à un-e adolescent-e qui explore son identité sexuelle peut constituer un thème intéressant. De même, tout roman qui met en scène une situation où l’un des sexes est absent (l’armée, le groupe de copines ou de potes) peut permettre de mettre en lumière les différences et les ressemblances dans la manière dont nos identités se constituent.

Le genre et le thème

Les femmes et les hommes sont semblables sur des milliers de plans, mais ils traversent l’existence en ayant des expériences qui sont parfois tellement dissemblables qu’ils ne parviennent même pas à en prendre conscience. Ainsi, pour ne citer que cet exemple, l’angoisse que peuvent ressentir certaines femmes lorsqu’elles se baladent dans la rue, en particulier dans les grandes villes, est un sentiment que beaucoup d’hommes ignorent, et que certains ont tendance à minimiser lorsqu’ils en entendent parler.

L’existence est pleine de ces malentendus, et tous ne sont pas aussi tragiques. Le désarroi de l’homme moderne, qui sait qu’il ne peut plus se comporter comme son père le faisait mais qui évolue dans un monde où les nouveaux codes n’ont pas encore émergé, est en soi un thème intéressant, qui peut être traité de manière existentielle et déchirante, ou comme une comédie.

Toutes ces questions peuvent d’ailleurs servir de thèmes à de nombreux romans, en particulier par le fait que les rapports hommes-femmes sont au cœur de la plupart de nos existences. Ainsi, n’importe quelle situation ou presque pourra être vue sous ce prisme : amour, travail, famille, jeunesse, vieillesse, etc… Dans la mesure où le roman que vous avez en tête met en scène des personnages masculins et féminins, il peut d’ailleurs être utile de consacrer une brève réflexion à la manière dont ils appréhendent leur situation sous l’angle de leur genre, même s’il ne s’agit pas du thème central de votre livre.

Il est également possible de s’intéresser à ces thèmes en filigrane, par petites touches. Vous pouvez très bien signer un roman un peu transgenre sur les bords, où les personnages féminins ont des intérêts, des attitudes et des apparences qui sont habituellement codées masculines, et inversement pour les personnages masculins, sans que cela soit explicité ou revendiqué de quelque manière que ce soit par les protagonistes. Oui, peut-être que votre personnage principal masculin est fleuriste et votre personnage principal féminin est pilote de rallye, et que cela ne réclame pas nécessairement d’explications particulières.

Un autre conseil : ne soyez pas frileux. Ayant choisi une jeune femme comme personnage principal d’un de mes romans, on m’a très souvent demandé s’il était difficile de se mettre à sa place (je pense qu’on n’aurait pas posé la question aussi souvent à une autrice dont le protagoniste serait un homme). Cette interrogation se base selon moi sur le cliché selon lequel les femmes, pour les hommes, seraient des créatures mystérieuses dont les motivations sont insondables. Ce n’est pas ainsi que je vois les choses : nous avons davantage de points communs que de différences. Quant à ce qui nous sépare, il n’y a pas de raison qu’un écrivain motivé et observateur soit incapable de s’en apercevoir et de s’en emparer pour s’en servir comme thème. Un homme ne peut pas prétendre parler à la place des femmes, mais ça n’empêche pas un auteur de donner vie à des personnages féminins. On examinera la semaine prochaine quelques techniques pour éviter les pièges dans ce domaine.

Le genre et l’intrigue

Quand on associe les mots « genre » et « intrigue », le premier mot qui vient à l’esprit, c’est « couple. » Le couple, c’est le terreau de toutes les luttes, de tous les désaccords, de toutes les négociations et de toutes les réconciliations entre les femmes et les hommes – en tout cas dans les couples hétérosexuels, et les librairies sont pleines à craquer de bouquins qui se basent sur ce type d’histoire. Non, vos personnages féminins ne doivent pas obligatoirement incarner leur genre tout entier, ni vos personnages masculins, d’ailleurs. Mais ils emportent avec eux des construits culturels et intellectuels liés au genre qui peuvent venir alimenter vos histoires.

Au cœur des préoccupations de notre époque, la transition d’un genre à l’autre peut également faire office de charnière centrale dans l’intrigue d’un roman. On peut s’y intéresser de la manière la plus explicite, en racontant l’histoire d’une transition transsexuelle. Les littératures de l’imaginaire peuvent aussi mettre en scène des changements de sexe accidentels, ou instantanés, voire des échanges de corps entre personnages féminins et masculins. Ce genre d’idée évoque plus souvent le théâtre de boulevard qu’un examen subtil des identités de genre, mais ce n’est pas une fatalité.

À une toute autre échelle, on peut choisir de raconter quelque chose de moins radical, mais qui va aussi servir d’intrigue à un roman : et si on racontait l’histoire d’un homme qui décide un matin de porter des fleurs dans ses cheveux ? Et si on s’intéressait aux premières femmes qui ont défié les hommes dans les compétitions d’échecs ? Et ces enfants qui, aujourd’hui, sont éduqués par leurs parents sans distinction de genre, et si on s’imaginait à quoi va ressembler leur vie d’adulte ?

Le genre et les personnages

En tant que composante ordinaire de notre identité, le genre fait partie de la description de n’importe quel personnage, que cela soit explicité ou non. Autant le garder à l’esprit afin de se poser les bonnes questions qui vont aider à détailler vos protagonistes : quelle est leur relation aux valeurs et aux représentations ordinaires de leur genre ? Les vivent-ils de manière harmonieuse ? Sont-ils en crise ? Est-ce que sur certains points, ils prennent leurs distance avec tout ça ? Est-ce que genre et sexe sont des aspects qui comptent à leurs yeux ou est-ce que c’est quelque chose auquel ils ne pensent jamais ? Ont-ils sur ces questions un point de vue militant, curieux, conservateur, réactionnaire ?

Comme il s’agit de questions largement débattues et qui peuvent susciter des prises de position tranchées de part et d’autre, prenez garde de ne pas tomber dans la caricature, même dans un roman qui s’attaque à ces questions bille en tête. N’oubliez pas que nous sommes des individus, avant tout label que l’on pourrait souhaiter nous accoler, et que nous ne sommes pas nécessairement les mêmes dans toutes les circonstances. Une femme pourra vouloir jouer au foot avec ses potes un jour et porter une robe et des boucles d’oreilles le lendemain. Les questions de genre sont vécues comme des prisons par certains individus, mais sur certains points, elles sont plus simples et plus flexibles que ce qu’on imagine.

Variantes autour du genre

On l’a vu, la fantasy et la science-fiction peuvent jouer autour des changements de sexe (et ne s’en privent pas). Elles sont moins aventureuses autour des questions de genre. Pourtant, rien n’empêche, par exemple, de mettre en scène une civilisation elfique qui conçoit les rôles de genre traditionnels très différemment que la civilisation humaine à ses côtés, ou alors un futur où toute représentation de genre n’existe plus en tant que telle et n’est plus qu’une composante de l’identité, impossible à distinguer des autres.

Un autre aspect où l’imagination peut être mise à contribution, c’est la question d’un troisième sexe (ou d’un quatrième, d’un cinquième, etc…) Dans « Imajica », Clive Barker imagine une créature androgyne qui peut faire l’amour comme une femme ou un homme, mais ne dépasse pas vraiment le niveau du fantasme. Dans Le Cycle de l’Ekumen, Ursula K. Le Guin met en scène une espèce où tous les individus sont ambisexuels, avec bien plus de subtilité.

S’imaginer un cycle de reproduction différent du notre peut ouvrir des perspectives intéressantes pour un roman de science-fiction. Et si les mâles et les femelles concevaient ensemble leur progéniture, et qu’un troisième sexe se chargeait de la gestation ? Et si le troisième sexe avait pour rôle de stimuler la fécondité des deux autres ? Et s’il existait un troisième sexe stérile, qui jouait un autre rôle dans la perpétuation de l’espèce, comme la protéger des menaces ou lui procurer de la nourriture ? Quelles définitions de genre pourraient naître de ces combinaisons inédites au sein de l’humanité ?

⏩ La semaine prochaine: Les femmes dans la fiction

Éléments de décor: l’argent

blog argent

Avec ce billet, j’entame une nouvelle série qui n’est en fait qu’une suite d’illustrations des chroniques de ces dernières semaines consacrées au décor et à l’exposition dans le travail d’écriture romanesque. Nous avons vu que le décor était un élément de construction littéraire qui pouvait trouver une articulation avec l’intrigue, le thème et les personnages. À présent, voyons, élément par élément, comment cela peut se manifester.

L’argent est un bon point de départ. Il s’agit d’un concept qui existe dans tout univers de fiction, sous une forme ou sous une autre (parfois on lui substitue le troc, ou quelque chose qui ressemble peu à un échange monétaire) ; il peut être au cœur de l’histoire ou n’y occuper qu’une place presque anecdotique ; il peut générer des tragédies d’une ampleur considérable, ou ne revêtir qu’une dimension pratique.

En d’autres termes, selon la manière dont un romancier va choisir de traiter la place de l’argent dans son décor, il va pouvoir obtenir des résultats très différents. Explorons ensemble quelques pistes.

L’argent comme décor

Dans certaines situations, l’argent est le décor. Ou plutôt, il y a des lieux, des contextes, des situations, qui tournent principalement autour des échanges monétaires, et au sein desquels vous pouvez choisir d’enraciner l’intrigue de votre roman.

Il y a des lieux dévolus à l’argent, comme les banques, les places boursières, les entreprises de courtage, les quotidiens financiers, les instituts qui enseignent la haute finance. Choisir d’y situer un roman, quelle que soit la nature de celle-ci, va nécessairement pousser un auteur à colorer l’histoire avec des questions financières.

Mais l’argent n’est pas nécessairement à prendre de manière aussi littérale. Ainsi, le casino est également un lieu modelé par l’argent, mais aussi, d’une manière complètement différente, une modeste échoppe de numismate, une boutique de diamantaire, la brigade financière des forces de police ou une mine de platine. Tous ces lieux, toutes ces institutions, jettent sur l’argent un regard différent qui va vous permettre d’étoffer votre roman, si ce thème vous intéresse.

Ces décors vont permettre à un romancier d’introduire des thèmes en rapport avec l’argent, et donc, très littéralement, d’enrichir leur histoire. Mais il est encore plus riche d’aller chercher des périodes ou des événements qui sont en rapport avec l’argent. Vous rêvez d’écrire un polar, et vous souhaitez en profiter pour en faire une fable sur le cynisme des hommes face à l’argent ? Pourquoi ne pas en situer l’action pendant un krach boursier ? Une ruée vers l’or ? Ou pendant une crise financière ? Même un modeste jour de paye peut suffire à donner un cadre intéressant à un roman, surtout s’il met en scène des personnages qui ont du mal à nouer les deux bouts.

L’argent et le thème

L’argent est un thème en soi : la manière dont il influence l’existence des gens qui n’en ont pas, la manière différente dont il influence l’existence de ceux qui en ont, comment il corrompt ceux qui souhaitent en avoir davantage, comment il peut être utilisé comme unité de valeur pour toutes sortes de choses. Le thème de l’argent, en littérature, se transforme bien souvent en procès du matérialisme de notre société et de cette folie qui pousse les hommes à s’entredéchirer au nom d’une valeur qui est, fondamentalement, abstraite.

Et là, je dis « de notre société », mais l’idée qu’il existe un système qui symbolise les échanges financiers et qui génère fortune, inégalités, violences, pouvoir et autres événements aux potentialités dramatiques extraordinaires est quelque chose qu’ont en commun tous les mondes de fiction, qu’ils soient réalistes ou non. Même l’absence d’un concept d’échange monétaire au sein d’une société, si c’est le point de départ de votre roman de science-fiction ou de fantasy, peut être thématisée.

Et puis l’argent n’est pas obligé d’occuper seul le devant de la scène. Même si ce n’est pas le thème central de votre histoire, c’est quelque chose avec lequel vous pouvez songer de jouer, pour pimenter un peu votre argument central avec des thèmes secondaires. Par exemple, vous pouvez tenter de répondre à cette question classique : « Est-ce que chaque personne a vraiment un prix ? » Quel est celui de vos personnages principaux, et que se passe-t-il quand on leur propose de trahir leurs idéaux en échange d’une compensation financière ? Font-ils tous le même choix ? Et, de manière plus banale, que va-t-il changer dans le quotidien de vos protagonistes quand ils ont des difficultés financières?

L’argent et l’intrigue

Imaginez que vous rédigiez un roman d’aventure dans le far west et que votre personnage principal, un ancien soldat, tombe dans le premier chapitre sur un coffre rempli de soixante pièces d’or, une somme considérable. La manière dont il va dépenser – ou perdre – chacune de ces pièces peut très bien être utilisée comme ossature pour l’intrigue d’un roman. Alors que le lecteur est conscient de la somme qui reste en possession du soldat, il voit celui-ci se rapprocher inexorablement de la ruine, par chacun de ses choix, ce qui génère de la tension dramatique et du suspense.

La nature même de l’argent fait qu’on peut l’accumuler et le perdre de manière quantifiable. Il procure donc au romancier une concrétisation tangible de schémas dramatiques classiques comme celui de la pyramide de Freytag, qui symbolise la montée, puis la chute de la tension dans une histoire : alors que le protagoniste commence sans un sou en poche, il fait fortune, avant de tout perdre de manière dramatique. Le contenu de son compte en banque reflète donc de manière fidèle les hauts et les bas que connaît l’intrigue.

De manière plus générale, dans un roman, l’acquisition d’une grosse somme d’argent peut être utilisée comme un fusil de Tchekhov. À partir du moment où un personnage entre en possession de ce magot, c’est qu’il va arriver quelque chose de dramatique, soit qu’il le perde de manière tragique, soit qu’il s’en serve pour un usage remarquable. Dès que l’argent fait son apparition dans l’histoire, le lecteur est alerté, et comprend tout le potentiel que celui-ci peut avoir dans l’intrigue. La somme peut d’ailleurs être transférée à un autre personnage, moment à partir duquel le mécanisme est remis à zéro et tout peut à nouveau se produire.

L’argent et les personnages

L’argent est un élément du décor d’un roman qui peut être utilisé pour construire les motivations d’un personnage. Qu’on en ait ou qu’on en ait pas, qu’on en ait besoin ou pas, qu’on en ait envie ou pas, l’argent modèle notre personnalité, nous fait agir d’une certaine manière, avec avidité ou avec générosité, et nous fait tisser des liens avec celles et ceux qui nous entourent.

Les moyens financiers, le niveau de vie, c’est aussi un élément constitutif du passé d’un personnage, qui peut servir de fondation à son comportement dans le roman: un individu né dans une famille riche ne se comportera pas comme un individu qui vient d’un milieu où on a toujours eu du mal à boucler ses fins de mois, et ce, même si les aléas de la vie ont fait que leurs moyens financiers ont évolué avec le temps. Faire cohabiter dans la même histoire un riche devenu pauvre et un pauvre devenu riche peut créer des contrastes intéressants.

Parfois, l’argent est tellement central dans la construction d’un personnage qu’il en devient la caractéristique centrale. C’est bien ce qu’a fait Molière lorsqu’il a signé sa pièce « L’Avare », où l’appétit du gain d’Harpagon est le trait constitutif de sa personnalité, mais également le moteur de l’intrigue, le thème de la pièce et l’élément central du décor. Dans « Les Incorruptibles », c’est l’inverse : la résistance des personnages principaux à la tentation corruptrice de l’argent représente leur trait le plus significatif (qui va se refléter jusqu’au titre) et c’est lui qui justifie l’existence de la série comme du film. On l’a bien compris : peu de choses, dans une histoire, sont aussi versatiles que l’argent.

Variantes autour de l’argent

Si vous êtes auteur de littératures de l’imaginaire, l’argent représente un merveilleux terrain de jeu pour développer votre créativité. Sur une idée simple – donner une forme aux échanges de biens et service – d’innombrables idées peuvent venir se greffer.

Déjà, on parle d’argent, mais n’importe quoi peut venir se substituer à des pièces ou à des billets pour permettre les échanges monétaires. Les légionnaires romains, après tout, étaient payés en sel – le salaire – dont ils pouvaient se servir pour conserver leurs aliments. De la même manière, vous pouvez opter, dans le décor de votre roman, pour une solution qui en reflète certains éléments constitutifs. Un livre dont l’histoire se passe au milieu d’une série d’îles tropicales mettra par exemple en scène un système monétaire basé sur des coquillages, que chacun peut aller chercher soi-même dans les profondeurs, mais en courant des risques phénoménaux. Dans Le Cycle de Tshaï de Jack Vance, la principale unité monétaire, les sequins, est produite par des fleurs, les chrysospines, qui poussent dans une région très dangereuse.

L’idée que l’argent représente autre chose qu’un échange monétaire est quelque chose avec lequel un auteur peut jouer à l’infini. Dans le film « In Time » d’Andrew Niccol, le temps est la seule unité monétaire, et quand un individu se retrouve à zéro seconde de crédit, il meurt. Et si, dans une société, une drogue était utilisée comme unité monétaire, laissant les individus libres d’en consommer ou non ? Et si, dans un monde aride, c’était l’eau qui servait de base pour tous les échanges, les riches vivant entourés d’énormes citernes alors que les gourdes des pauvres se tarissent ? Et si c’étaient nos souvenirs, vécus ou achetés, qui étaient utilisés comme unités monétaires ?

⏩ L’année prochaine: Éléments de décor – la nourriture

 

À quoi sert le décor

blog à quoi sert décor

Comme on a eu l’occasion de s’en apercevoir dans un billet précédent, le décor – le fameux worldbuilding – existe dans n’importe quel texte d’essence romanesque. Et même s’il n’a peut-être pas l’importance de premier plan que certains lui prêtent, il s’agit néanmoins d’un outil précieux et remarquablement polyvalent, qui peut, s’il est bien utilisé, agrémenter une histoire et en rehausser les aspects les plus importants.

Car le décor n’est pas une simple toile de fond dressée derrière les personnages pour mettre un peu de couleur. Un décor n’est pas une décoration, juste là pour faire joli, inerte, insipide. Il s’agit d’une construction littéraire complexe, vivante, évolutive, et entre de bonnes mains – les vôtres par exemple – celle-ci peut interagir de nombreuses manières différentes avec les principaux éléments de votre histoire : les personnages, l’intrigue, le thème et le style.

Le décor et les personnages

La première idée qui vient à l’esprit, lorsque l’on évoque les relations entre le décor d’un roman et ses personnages, c’est qu’il permet un enracinement de ces derniers. Les personnages, presque malgré eux, vont trouver une place dans le décor. Ils vont être de quelque part, d’un lieu, d’une époque, d’un contexte socioculturel. Comme si le décor était une décalcomanie, il va laisser sa marque sur les personnages, de manière différente pour chacun d’entre eux, ce qui va permettre de les caractériser, de les différencier les uns des autres tout en leur fournissant un référentiel commun, de leur offrir des origines et des perspectives immédiatement compréhensibles pour le lecteur.

L’action de votre roman se situe sur une île ? Les personnages qui y sont nés seront distincts de ceux qui sont venus y habiter, et différents encore de ceux qui en sont repartis avant d’y revenir. Il y aura ceux qui s’y sentent à l’aise et ceux qui veulent s’enfuir, ceux qui veulent améliorer les lieux, ceux qui veulent tout casser et ceux qui ne veulent toucher à rien, ceux pour qui les lieux participent de la manière dont ils définissent leur identité et ceux pour qui il s’agit d’un lieu comme d’un autre, pour lequel ils n’ont pas d’attachement particulier. Rien qu’à travers cette simple relation, vous disposez d’un outil précieux pour caractériser vos personnages.

Naturellement, je prends ici le mot « décor » dans son sens le plus étroit, celui qui l’apparente à un lieu. Mais on peut étendre cette réflexion à d’autres aspects du décor. Comment les personnages de votre histoire se situent-ils par rapport à un événement historique, passé ou contemporain ? Quelles sont leurs relations à une organisation qui joue un rôle majeur dans l’intrigue ? Quels rapports entretiennent-ils avec certaines valeurs : famille, honneur, religion, argent ? Il n’y a pas un seul aspect du décor qui ne puisse pas être mis à contribution pour enrichir les figures qui peuplent votre roman.

En plus de permettre de définir les personnages, le décor offre l’occasion de les définir les uns par rapport aux autres. Mettons que l’action de votre roman se situe dans une organisation non-gouvernementale à vocation humanitaire. Chaque personnage pourra avoir, vis-à-vis de celle-ci, une attitude différente, de l’idéalisme jusqu’au cynisme en passant par le pragmatisme. Dans une histoire où un élément de décor comme celui-ci joue un rôle central, il constitue bien souvent l’axe principal de la personnalité des personnages principaux. On le voit très bien dans les films de guerre les plus introspectifs, où les figures sont différenciées principalement par leur attitude vis-à-vis du conflit et de l’armée.

Naturellement, en opérant ce type de distinction, cela permet de manière simple de clarifier les différences qui existent entre les personnages, qui peuvent constituer autant de sources de conflit et de désaccords entre eux, qu’il suffit d’exploiter pour donner du relief à l’histoire.

Le décor, il faut le noter, n’est pas un élément inerte. On peut le considérer comme un personnage à part entière, qui défend des valeurs, se montre actif et surtout, évolue au fil de l’histoire. Alors que le décor imprime sa marque sur les personnages, ceux-ci eux aussi font évoluer le décor. Ça fonctionne dans les deux sens. Dans un roman réussi, bien souvent, les personnages principaux auront réussi à changer des éléments du décor de manière spectaculaire entre le début et la fin de l’histoire, ne serait-ce que parce qu’ils ont mis fin au règne du Maître des Ténèbres.

Le décor et l’intrigue

S’il influence les personnages, le décor, le worldbuilding, a également un impact majeur sur l’intrigue de votre histoire. En effet, un des éléments centraux de tout décor romanesque, c’est l’ensemble des lois qui régissent ce monde de fiction. On le voit de manière très claire dans Harry Potter, où l’autrice passe beaucoup de temps à expliquer comment fonctionne la magie, de quelle manière celle-ci est réglementée, et comment la société des magiciens s’est constituée.

Toutes ces règles constituent autant de points d’appui pour bâtir une intrigue. En d’autres termes : il est fort probable que le cœur de l’histoire que vous souhaitez raconter s’appuie sur les éléments les plus saillants de votre décor. Un polar qui raconte la croisade d’un flic intègre contre la corruption de ses supérieurs va se baser sur des éléments de décor qui concernent les équilibres de pouvoir au sein de la hiérarchie du commissariat, les liens et les compromissions des officiers, etc…

Le décor, tout simplement, peut offrir un problème à résoudre, qui sert de première clé à l’intrigue : voilà ce qui se passe, donc voilà ce qu’on va faire. Notre royaume est envahi par les trolls, donc je vais prendre mon épée et les bouter hors du territoire ; notre époque est figée dans la misère sociale et le désespoir, donc je vais trouver une raison personnelle d’exister en-dehors de ce que celle-ci a à m’offrir ; dans le monde pourri de Hollywood, ce riche producteur de cinéma ne va jamais remarquer une pauvre petite secrétaire de production comme moi, donc il faut que je fasse quelque chose pour me démarquer et conquérir son cœur, etc…

On le comprend avec ces exemples : ce mécanisme est sans doute la manière la plus simple de bâtir une intrigue, quel que soit le genre. Il est parfois simpliste mais comporte le grand avantage d’apporter de la cohérence à une œuvre, puisque les personnages principaux et le décor vont avancer ensemble, et évoluer de concert, ce qui est généralement satisfaisant pour les lecteurs quand c’est bien amené.

Attention quand même à observer cette règle (qui comme la plupart des règles comporte son lot d’exceptions) : le décor sert l’histoire, l’histoire ne sert pas le décor. Une intrigue qui est bâtie sur les aspects les plus marquants du décor sera solide et cohérente. A l’inverse, si votre intrigue n’est qu’un prétexte à faire visiter le décor au lecteur, c’est que vous n’avez rien à raconter, et il n’y a rien de pire. Les lecteurs souhaitent qu’on leur raconte des histoires, pas qu’on les balade, comme dans un bus touristique.

Le décor et le thème

Le décor, dans toute sa complexité, peut également servir de chambre d’écho au thème de votre histoire. En d’autres termes, si vous avez pris la décision de construire votre roman autour d’un ou plusieurs thèmes forts, ceux-ci ne seront que plus prégnants si vous saisissez chaque opportunité pour les illustrer à travers chaque élément du décor.

Par exemple, un roman axé sur un thème comme l’impossibilité des humains à communiquer entre eux va bien sûr refléter ce thème à travers ses personnages, mais il y a toutes sortes de possibilités de l’illustrer également au moyen d’éléments de décor. Ce qui va exister au niveau micro entre les personnages va se manifester au niveau macro dans le décor : on pourra y mettre en scène des institutions incapables de communiquer efficacement, des technologies qui éloignent les individus les uns des autres, des mouvements qui prétendent permettre la communication avec les défunts ou les extraterrestres, sans y parvenir réellement, etc… Dans le film « The Darjeeling Limited » de Wes Anderson, trois frères qui n’arrivent pas à se parler font ensemble un voyage en Inde, un pays dont ils ne parlent pas la langue et dont ils ne comprennent pas les usages.

Ce thème va même pouvoir être reflété également dans les détails : le haut-parleur du téléphone d’un des personnages ne fonctionne plus, son chat qui ne miaule plus, ou alors il s’inquiète parce que ses voisins qui passaient leur temps à se quereller sont soudain silencieux.

Il vaut mieux éviter de placer des reflets du thème partout, parce que ça finirait par être assommant, mais le décor offre d’innombrables possibilités d’illustrer celui-ci de manière subtile et ludique. Et puis souvenez-vous qu’en littérature, les choses peuvent être exprimées clairement, ou entre les lignes : les personnages le peuvent, mais le décor aussi. Parfois, les expressions du thème vont s’y nicher dans le non-dit ou dans le sous-entendu.

Le décor et le style

Dernière possibilité de se servir du décor dans l’expression littéraire : le style. Tous les éléments qui forment le décor peuvent être, si l’auteur le décide, mis au service de ses choix stylistique.

Un roman dépouillé pourra avoir un décor dépouillé, un roman baroque, un décor baroque ; pour l’aider à établir un style familier et direct, un romancier pourra prendre la décision de décrire avant tout des aspects de la vie quotidienne, et d’écarter tout ce qui éloignerait le lecteur des préoccupations les plus pragmatiques ; désireux d’évoquer l’émerveillement ou l’exotisme, il pourra, dans ses descriptions, privilégier les aspects les plus déconcertants de son décor.

Et puis tout peut se conjuguer : un style bavard peut mettre en scène des personnages bavards dans un monde bavard, à une époque bavarde, qui travaillent pour des organisations bavardes ; un écrivain qui se voit comme un iconoclaste au niveau stylistique peut délibérément situer son histoire dans un monde où les règles sont en train de voler en éclats.

Cela dit, dans le domaine du style, peut-être davantage encore qu’avec les autres catégories, il peut être intéressant de choisir au contraire de jouer le contraste : un décor dépouillé pour un style ampoulé, ou l’inverse.

⏩ La semaine prochaine: Profession décorateur

Les corrections

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Corriger un roman, ça n’est pas comme corriger une dictée. C’est un travail d’une toute autre ampleur. Oui, l’usage du même verbe pour décrire les deux situations risque de nous induire en erreur, mais il s’agit de faire bien plus que de rajouter des « s » à la fin des mots au pluriel et de marquer les points sur les « i » et les barres des « t. »

Encore que cette dimension existe, et qu’elle est importante. Avant de la balayer sous le tapis, elle mérite d’être mentionnée. Oui, une des raisons d’être de la phase de correction d’un roman, c’est de dénicher et de se débarrasser de toutes les erreurs d’orthographe, de grammaire et de typographie que vous pouvez rencontrer, afin que, si possible, il n’en reste aucune. C’est de la dératisation.

Mais les corrections, c’est tellement plus que ça. Pour reprendre une métaphore utilisée lors du billet précédent, l’écrivain est comme un sculpteur : après avoir accumulé suffisamment de terre glaise lors de la rédaction du premier jet, c’est au cours des corrections qu’il lui donne sa forme définitive. En tout cas, pour un écrivain qui appartient à l’espèce des Bricoleurs, c’est ainsi que ça se passe. Pour les Architectes et les Explorateurs, cette étape est moins cruciale mais elle est importante malgré tout.

Relire un texte que l’on connaît bien, ça devient assez écœurant à la longue

Car que corrige-t-on exactement lors des corrections ? En bref : tout. Notez d’ailleurs que le mot « corrections », je le note au pluriel depuis le début. Ce n’est pas un hasard. Des passages, sur votre texte, vous allez en faire plusieurs, je vous le garantis. Avant d’être terminé, un roman doit être relu plusieurs fois, de la première à la dernière page, intégralement, jusqu’à ce qu’il ait l’aspect qu’on souhaite lui donner.

Ça n’est pas toujours rigolo à faire, d’ailleurs : relire un texte que l’on connaît bien, une fois, deux fois, cinq fois, ça devient assez écœurant à la longue. À force de recommencer à le corriger encore et encore, vous vous surprendrez probablement à vous mettre à détester ce texte dans lequel vous avez mis tellement de vous-mêmes. Mais c’est très bien : chaque relecture vous familiarise davantage avec tout ce qui fonctionne et tout ce qui ne fonctionne pas dans votre histoire, et vous procure la vision d’ensemble nécessaire pour opérer les bons choix de corrections.

Et cela concerne les domaines les plus divers. La grammaire, c’est une chose. Mais vous allez également opérer des relectures pour vérifier que votre personnage fonctionne, que votre structure est bien construite, que les moments d’émotion sont correctement amenés, que l’action est claire, que le style est approprié, que les dialogues fonctionnent, qu’il n’y a pas de longueurs, que tous les éléments nécessaires à la compréhension de l’histoire sont présents, mais qu’on ne noie pas le texte sous les textes d’exposition, etc… Passez votre texte au peigne fin : tout doit être relu, tout doit être revu, comme un avion de ligne dont on démonte chaque rivet lors de sa grande révision. Et une fois que c’est fait, on recommence. Et on recommence. Et encore.

Afin de prendre du recul, il peut être salutaire de laisser s’écouler deux ou trois semaines

Ça signifie que vous n’avez pas à régler tous les problèmes de votre texte lors du premier jet. Au contraire : si vous tentez de le faire, vous allez sans doute perdre du temps et même vous enliser. Mieux vaut attendre de disposer d’un texte complet, terminé, afin que vous puissiez analyser ce qui fonctionne et ce qui doit être modifié. C’est à ça que sert la phase de correction.

Si vous le jugez nécessaire, afin de prendre du recul, il peut être salutaire de laisser s’écouler deux ou trois semaines entre le moment où vous complétez le premier jet et celui où vous entamez les corrections. De cette manière, vous pourrez revisiter le texte avec un œil neuf. De même, certains auteurs jugent qu’un changement de support les aide à considérer leur livre d’un œil neuf : ils font donc les corrections sur une version papier du manuscrit, avant de les copier dans le fichier informatique original. Ça vaut la peine de tenter le coup.

Un petit exemple de correction, pour bien comprendre ce que ça implique : vous venez d’achever une première relecture de votre roman et vous réalisez que certaines choses importantes ne fonctionnent pas. Le début, en particulier, est lent et on s’y ennuie à mourir.

Reste à savoir pourquoi : est-ce que le langage est trop opaque ? Est-ce que les personnages sont impénétrables et nous empêchent de nous sentir les bienvenus dans le récit ? Est-ce que l’histoire ne commence pas au bon endroit et qu’il faudrait couper quelque part ? Est-ce que l’incipit et la première page manquent d’efficacité ? Il n’y a pas de raison toute faite : si vous parvenez à identifier un souci, tentez plusieurs approches pour débloquer la situation. En principe, l’une d’elle devrait donner de bons résultats et vous permettre de progresser. Le fait de prendre un peu de distance vis-à-vis du texte doit vous aider à être lucide et à trouver la solution. Après tout, personne n’est mieux placé que vous pour dire ce qui fonctionne ou pas dans votre histoire.

Quand vous opérez une correction quelque part, cela peut avoir des conséquences sur le reste du texte

Cela dit, un texte littéraire, c’est un biotope dynamique, en évolution constante. Chaque élément modifié, c’est comme ajouter une espèce invasive dans un étang : ça bouleverse l’équilibre. Quand vous opérez une correction quelque part, cela peut avoir des conséquences sur le reste du texte. C’est un peu l’effet domino : en changeant quelque chose, vous pouvez constater que toute une série de problèmes se règlent comme par magie, mais vous pouvez aussi observer qu’un petit changement est susceptible de modifier la dynamique de votre histoire et causer d’autres problèmes qui doivent être résolus à leur tour.

Pour revenir à notre exemple : imaginons que je découvre que le début du roman ne fonctionne pas parce que le protagoniste s’y montre beaucoup trop passif. En le faisant agir davantage, en lui permettant de devenir le moteur de l’intrigue, une nouvelle dynamique se met en place, qui rend le premier chapitre bien plus intéressant. Problème réglé, je jubile.

Cela dit, en poursuivant ma relecture, je réalise que, en me basant sur mon plan, mon personnage principal est supposé être au bord de la dépression au début du roman : en modifiant sa façon d’agir pour le rendre plus proactif, il ne peut désormais plus apparaître comme déprimé, ce qui va m’obliger à modifier les interactions qu’il était supposé avoir par la suite avec des personnages principaux, des amis qui lui apportent leur soutien. Tout à coup, ce sont de nombreuses scènes interconnectées qui n’ont plus de sens du tout. Zut.

On a parfois l’impression que le chaos surgit de partout

Si ça se trouve, un petit correctif va m’obliger à réécrire des pages, voire des chapitres entiers. Cela peut être décourageant, parce que, lors de cette phase, on a parfois l’impression que le chaos surgit de partout et que deux problèmes nouveaux apparaissent pour chaque solution trouvée, mais avec l’expérience, on réalise que chaque correction bien réfléchie améliore malgré tout l’état général du roman.

Par exemple, en réécrivant les premières interactions entre mon protagoniste et ses amis, maintenant que je ne peux plus le présenter comme déprimé, je découvre qu’il est plus élégant de lui trouver un problème pratique, comme un souci d’argent. En agissant de la sorte, je remplace une condition émotionnelle, vague et peu enracinée dans mon narratif, par une situation dramatique avec des causes et des solutions définies, et peut-être même que je vais découvrir que ce manque de thunes se connecte parfaitement avec un autre élément d’intrigue qui intervient plus tard dans mon récit (« Ah, mais alors il a une bonne raison de rencontrer Clara à la banque au chapitre 4 ! »)

Peu à peu, vous allez réaliser que vos modifications vous obligent à en faire d’autre, oui, mais que la solidité de l’ensemble s’en trouve renforcée. L’intrigue est mieux charpentée, les personnages mieux dessinés, votre voix plus affirmée, et au bout d’un moment, vous vous rendez compte, après quelques relectures, que vous êtes en présence d’un texte qui fonctionne. Peut-être que vous vous serez un tout petit peu éloigné du plan, peut-être que ce n’est pas exactement ce que vous avez prévu, mais ce que vous obtenez au final, c’est la meilleure version de votre histoire que vous pouvez imaginer.

⏩ La semaine prochaine: Corrections – la checklist

 

 

Le protagoniste

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Vous allez dire que je radote. C’est vrai, j’ai déjà eu l’occasion de détailler un certain nombre de principes destinés à caractériser les personnages principaux d’un roman et les distinguer des personnages secondaires. Ici, j’aimerais encore prendre le temps de m’attarder quelques temps sur le rôle spécifique du protagoniste.

C’est au poète grec Thespis que l’on doit l’invention du protagoniste. Dans son œuvre comme dans le théâtre grec antique qui a suivi, « protagoniste » était tout simplement le nom que l’on donnait à un acteur qui évoluait en-dehors du chœur et entrait en dialogue avec celui-ci, incarnant généralement un ou plusieurs des personnages centraux de la tragédie. Ah, sacrés Grecs.

Beaucoup de choses ont changé depuis cette époque, mais une idée reste centrale : le protagoniste, c’est celle ou celui qui se détache de la masse, dont on perçoit la voix singulière au milieu du vacarme ambiant. Le protagoniste, c’est donc devenu le personnage principal d’une œuvre. Un rôle central qui se manifeste de différentes manières.

Le moteur de l’intrigue

Un protagoniste est, de tous les personnages d’un roman, celui qui est le plus étroitement lié à son intrigue. C’est de lui que l’on raconte l’histoire, c’est lui qui en fournit l’impulsion, qui est le premier concerné par les remous du roman, qui prend toutes les décisions majeures qui influencent le cours de l’histoire.

Le protagoniste donne à l’intrigue sa direction. C’est lui dont les choix et les actes changent la tournure des événements. D’une certaine manière, on peut dire que le protagoniste est une machine à générer l’histoire au cœur de laquelle il se situe. Sans lui, dispersée entre de multiples personnages, le roman risquerait de devenir une expérience chorale et sans forme, dont aucune figure centrale ne se détacherait pour donner de la cohérence à l’ensemble. Un protagoniste, ça n’est rien d’autre que l’outil avec lequel l’auteur donne sa forme au narratif.

Il est possible d’opter pour un protagoniste qui n’est pas le moteur de l’intrigue, une figure centrale ballottée par des événements qui ne dépendent pas d’elle, comme un bouchon de liège au milieu d’un océan déchaîné, mais il est très difficile de réussir à rédiger un roman captivant en choisissant cette option : le risque est que le lecteur se demande pourquoi on suit les aventures de cette figure passive qui ne fait que subir les événements, plutôt que celles des personnages qui prennent réellement les décisions.

L’incarnation des thèmes

Même si les thèmes sont des éléments qui nourrissent toute une œuvre et guident les choix de l’auteur dans leur ensemble, c’est à travers le protagoniste que ceux-ci s’illustrent le plus visiblement.

Bien souvent, c’est lui qui les incarne le plus directement et le plus littéralement, étant entendu qu’un livre qui traite de la mortalité mettra généralement en scène un protagoniste qui est confronté à la mort, qu’un livre dont le thème central est la solitude comportera vraisemblablement un protagoniste qui en souffre et qu’un livre qui tourne autour de l’idée de l’avarice va nous présenter un personnage avare ou qui subit les conséquences des actes d’individus âpres au gain.

En fait, un auteur qui souhaite accorder toute l’attention qu’ils méritent aux thèmes de son roman pourra difficilement faire l’impasse sur la réflexion qui consiste à se demander quel impact ceux-ci ont sur le protagoniste et de quelle manière celui-ci peut aider à mettre en lumière les thèmes du livre. Sans cette approche, si, pour une raison ou pour une autre, le protagoniste est laissé de côté de la réflexion thématique du roman, celle-ci risque d’être incomplète ou peu convaincante.

À l’inverse, si les principaux thèmes d’un livre sont exprimés à travers le cheminement du protagoniste, ils gagneront en clarté et en visibilité et le travail thématique du romancier sera, sinon complet, en tout cas bien avancé.

Les yeux du lecteur

On a eu l’occasion d’en parler : il y a de nombreuses manières de raconter une histoire et la fonction de narration n’est pas toujours couplée avec le personnage principal d’une œuvre. Malgré tout, quel que soit la façon dont les événements sont rapportés, le protagoniste reste le principal compagnon de voyage du lecteur : c’est à ses côtés que celui-ci découvrira l’univers de l’œuvre, à travers lui qu’il traversera toutes sortes d’émotions, ce sont ses interrogations qu’il partagera et c’est de lui que va dépendre une bonne partie l’attachement que le lectorat peut avoir vis-à-vis d’une œuvre.

On le répète : il n’est pas indispensable que le personnage principal d’un livre soit sympathique. Mais dans la mesure où lecteur et protagoniste vont passer pas mal de temps ensemble, l’auteur serait bien avisé de faire en sorte que l’on ait au moins une bonne raison de vouloir suivre les aventures d’un tel individu : parce qu’il est attachant, parce qu’il est intéressant, parce qu’il est imprévisible, etc…

Un livre peut être aussi bien écrit que l’on veut, si le lecteur est rebuté par le protagoniste, s’il le trouve fade, horripilant ou mal choisi, il aura envie de le refermer avant de l’avoir terminé et de passer à autre chose. Confession personnelle : à en croire certaines critiques, plusieurs lecteurs de mon roman « La Ville des Mystères » n’ont pas apprécié que son héroïne adolescente tombe amoureuse d’un inconnu au premier regard. Désapprouvant cette attitude, ils n’ont pas cru au personnage, ni, dès lors, au livre. Il n’est bien sûr pas possible de concevoir un personnage qui plaise à tout le monde, mais ce serait une erreur de négliger cette dimension.

Le miroir des personnages

Dans un roman où un personnage central se détache en tant que protagoniste, celui-ci va occuper la place centrale du réseau de liens qui se tisse entre tous les personnages. C’est à travers son regard, par le biais des relations qu’ils entretiendront avec lui que les autres personnages de l’histoire vont se révéler et prendre leur pleine dimension.

À moins de bâtir un roman choral, où chaque personnage jouit de la même importance et où aucun d’entre eux n’occupe le devant de la scène, les relations entre le protagoniste et les autres personnages sont les seules qui comptent vraiment. À moins qu’elles servent à les définir (comme dans le cas de jeunes mariés), les relations qu’entretiennent les personnages secondaires entre eux sont tangentielles, voire anecdotiques, et risquent d’alourdir le récit et de plonger le lecteur dans la confusion.

Dans la plupart des cas, le romancier aura donc avantage à utiliser le protagoniste comme un révélateur des autres personnages, et à s’arranger pour qu’il soit impliqué dans toutes les relations les plus significatives de l’histoire.

L’adversaire de l’antagoniste

Dans un roman qui possède un antagoniste, celui-ci sera automatiquement lié de près au protagoniste. Un prochain billet détaillera ce rôle. Rôh mais le suspense est insoutenable.

Se tromper de protagoniste

À la lecture de ces conseils, il se peut que vous ressentiez une gêne, en réalisant que le protagoniste de votre projet de roman n’a rien en commun avec le rôle que je décris ici : ce n’est pas lui qui fait avancer l’intrigue, les thèmes principaux du roman sont illustrés par d’autres personnages, tout dans sa manière d’agir est hostile au lecteur et les relations qu’il tisse n’ont rien de significatif.

Si vous vous retrouvez dans cette situation, il y a plusieurs explications possibles : peut-être que c’est parce que je fais fausse route dans mes conseils, peut-être que votre idée est tellement originale qu’elle s’affranchit des conventions, mais il est également possible que vous vous soyez trompé de protagoniste. Celle ou celui dont vous pensiez qu’on racontait l’histoire ? En réalité, ce n’est qu’un personnage secondaire.

Il n’y a pas de mal à réaliser que le véritable protagoniste de « Don Quichotte » est son écuyer Sancho Panza : cela permet d’adapter l’approche que l’on a d’un roman et de tout modifier en fonction de cette prise de conscience. En prenant conscience que l’on s’est trompé de protagoniste, toutes sortes d’éléments problématiques d’un texte deviennent clairs, les blocages se défont d’eux-mêmes. Reste à l’auteur à réécrire certaines scènes et à procéder à quelques adaptations pour que cette bascule d’un protagoniste vers un autre soit une réussite.

📖 La semaine prochaine: l’antagoniste

Les personnages secondaires

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Dans la chronique précédente, je me suis intéressé aux personnages principaux d’un roman, en tentant de dégager quelques pistes destinées à leur donner de la profondeur et à donner envie aux lecteurs de suivre leurs aventures.

Les personnages secondaires ne fonctionnent pas tout à fait de la même manière. Leur rôle dans l’intrigue est accessoire et utilitaire : ils n’emmènent pas l’histoire avec eux, c’est l’histoire qui s’arrête à leur porte brièvement, avant de repartir. Cette vision de leur rôle, qui est important mais limité dans le temps et dans sa portée, conditionne tous les conseils qui suivent (bref si déjà là vous n’êtes pas d’accord, on se retrouve pour une belle baston dans les commentaires).

Les personnages secondaires sont définis par leurs stéréotypes

Ce ne sont pas ses actes qui définissent un personnage secondaire, parce que bien souvent, le roman n’a pas assez de place à leur consacrer pour les voir agir et présenter toutes sortes de subtilités au lecteur à travers leurs actions. À la place, les personnages secondaires sont l’incarnation de stéréotypes, simples et facilement identifiables.

Moins un personnage sera présent dans le roman, plus les ficelles utilisées pour le définir seront épaisses. Un tavernier présent dans une seule scène sera pensé comme un simple « tavernier bougon », alors qu’un personnage secondaire récurrent sera un peu plus étoffé, comme par exemple un « écuyer pleutre mais poli qui descend d’une bonne famille. » En général, une simple formule composée de quelques mots suffit amplement à définir un personnage secondaire. Pas besoin d’écrire toute sa biographie.

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Les personnages secondaires sont mémorables

Comme les personnages secondaires ont peu de temps pour laisser une impression sur le lecteur, la fadeur est interdite : il faut qu’ils aient du tempérament, qu’ils laissent une trace immédiate dans la mémoire, afin qu’ils ajoutent de la couleur dans le récit.

Un personnage terne risque d’être instantanément oublié, et de se réduire à un élément de l’intrigue : un obstacle, un adversaire, ou un pourvoyeur d’information par exemple. Donc donnez-leur au moins une caractéristique qu’on retient immédiatement : un détail physique (grand, gros, borgne, bossu), un défaut (bègue, sale, méfiant, enrhumé), un élément de réputation (le meilleur bretteur, incroyablement malchanceux, le seul survivant d’une catastrophe), etc…

Pas besoin de tomber dans la caricature, mais à moins d’écrire un roman psychologique (ou tous les personnages sont en général des personnages principaux), il ne faut pas trop se tracasser si tout cela manque de subtilité. Réservez la finesse à vos personnages principaux, les autres sont plutôt là pour mettre un peu de vie dans le décor.

Les personnages secondaires changent peu

Ce qui caractérise les personnages principaux, c’est qu’ils changent au cours du roman, on a eu amplement l’occasion de s’en apercevoir. En principe, par contre, un personnage secondaire change peu ou pas du tout au cours du roman. Son parcours psychologique ne nous intéresse pas, seul compte le rôle qu’il joue dans le récit, et la manière dont il peut contribuer au cheminement des personnages principaux.

Donc je résume en gros traits grossiers : un personnage secondaire va rester identique tout au long du roman, dans chacune de ses apparitions, à moins que les changements qu’il subit aient un impact sur l’un ou l’autre des personnages principaux.

Si la paysanne à la langue bien pendue perd un œil parce que le jeune héros qui est le protagoniste du roman n’a pas, par excès de confiance su la protéger, ce changement physique n’existe que parce qu’il sert le personnage principal. De même, si la jeune recrue du commissariat devient cynique après avoir été confronté à la corruption policière, cela peut donner l’impulsion qui va faire évoluer le personnage principal d’un polar. Dans un cas comme dans l’autre, les changements observés chez les personnages secondaires n’existent pas pour eux-mêmes, mais en tant que point d’orgue de l’intrigue.

Les personnages secondaires ont une fonction dans l’intrigue

Bien souvent, un personnage secondaire sera davantage défini par la place qu’il occupe dans l’histoire que par les détails de sa vie intérieure. Les personnages secondaires sont des éléments d’intrigue, au même titre que le décor, les catastrophes naturelles, les coups du sort et les révélations : ils compliquent la vie des personnages principaux en s’opposant à eux ou en s’emparant de ce qu’ils convoitent, ils la facilitent en leur délivrant des informations ou des objets utiles, ils leurs donnent des motivations en leur confiant des missions, en les appelant à l’aide ou en commettant des actes répréhensibles. Bref: ils n’existent que pour le rôle limité qu’ils jouent dans l’histoire. Le talent du romancier consiste à donner l’illusion que ces figures de carton-pâte ont une vie en-dehors des scènes où ils figurent, mais du point de vue de la construction du roman, ils ont un simple rôle à jouer.

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Les personnages secondaires ont des connexions

Alors que les liens sociaux qui entourent un personnage principal servent à le définir, ceux qui entourent un personnage secondaire ont une pure portée utilitaire. Songez à la figure de l’indic dans les romans policiers : sa seule fonction est de connecter le protagoniste-enquêteur à d’autres personnages qui vont lui fournir des pistes et lui délivrer des informations.

Cette toile de relations humaines se confond (une fois de plus) avec l’intrigue : si les liens des personnages principaux les enrichissent, les connexions des personnages secondaires sont des ressources au service des personnages principaux, ou des sources d’embêtement quand un adversaire pas content appelle ses copains à la rescousse.

Les personnages secondaires ont des particularités

Ce ne sont pas leurs actes ni leur failles qui distinguent les personnages secondaires : ce sont leurs signes particularités, leurs excentricités, leurs idiosyncrasies. En général, il suffit d’avoir une idée distinctive pour donner du relief à un faire-valoir. Davantage, et on risque surtout d’installer la confusion.

Dans la mesure où les personnages secondaires sont principalement définis par leur rôle dans l’histoire ou par leur métier, il peut être intéressant de leur donner un trait distinctif qui soit aux antipodes de tout ça : la petite jeune fille fragile qui a aperçu l’assassin profite de chaque occasion pour fumer en cachette, le gros dur de la pègre est un énorme fan de karaoké, le chef-comptable est sourd-muet, etc… Il suffit de très peu de choses pour donner de l’épaisseur à un personnage secondaire.

Les personnages secondaires reflètent les personnages principaux et le monde

On l’a vu, les personnages secondaires sont là pour enrichir l’intrigue, mais ils peuvent également étoffer le décor ou même le personnage principal. Leur existence-même peut venir apporter des éclaircissements sur le protagoniste, si, par exemple, ils font tous les deux partie d’une même organisation ou pratiquent le même métier. Leurs points communs comme leurs différences vont apporter des repères au lecteur pour mieux comprendre les personnages principaux.

Un personnage secondaire peut également incarner à lui seul une organisation, puisque c’est à travers lui qu’on va la découvrir : le petit apprenti de la Guilde des magiciens aura pour raison d’être de mieux nous faire comprendre le fonctionnement de son organisation, mais aussi des arts magiques ; l’enquêteur de la police des police offre à la fois une figure de flic différente de celle de l’enquêteur qui sert de protagoniste à l’intrigue, mais à travers lui on découvre le fonctionnement et la raison d’être de sa brigade, ce qui peut être utile à l’intrigue comme au développement des thèmes du roman.

Les personnages secondaires ont des tics de langage

Il n’est pas nécessaire de trop réfléchir à la manière de parler d’un personnage secondaire : comme pour les autres détails, il suffit généralement de lui donner une seule caractéristique singulière, pas davantage. Ainsi, si votre personnage tutoie tout le monde, parle de lui-même à la troisième personne, s’exprime par monosyllabes ou se montre excessivement courtois, la mission sera déjà largement remplie, pour les rares apparitions où ce type de personnage obtient des lignes de dialogue.

Les personnages secondaires ont un nom simple

La plupart du temps, les personnages secondaires seront mémorables en raison de leur rôle dans l’intrigue et des quelques signes particuliers dont vous les aurez dotés. Il est rare que l’on retienne leur nom. Du coup, il n’est pas toujours indispensable de les baptiser (leur fonction peut suffire, ou un simple élément de description : le boucher, la petite mathématicienne, le frisé).

Si vous leur donnez un nom, choisissez quelque chose de simple, pas plus de deux syllabes si possible, et limitez-vous dans la mesure du possible à un prénom ou à un nom (mais pas les deux). Inutile d’encombrer la tête du lecteur avec ce genre de détail, à moins que, pour les raisons de l’intrigue, il soit indispensable qu’il s’en souvienne, par exemple si le sympathique professeur d’université croisé au début du roman finit par être victime d’un meurtre, auquel cas il va vite se transformer en intrigue secondaire, et donc en sujet de conversation, et il aura donc besoin d’un vrai nom.

Les personnages secondaires sont simples

Les romanciers sont comme des jardiniers : ils ont envie de bichonner leurs personnages comme autant de magnifiques massifs de fleurs, d’y ajouter des bouturages, des tuteurs, des protections contre les parasites et d’innombrables détails. Il faut résister à cette tentation. Dans un roman, il y a une limite au nombre de détails que l’on peut communiquer au lecteur efficacement avant qu’il craque. Concentrez-vous sur vos personnages principaux, et faites en sorte que vos personnages secondaires restent simples.

Chaque fois que vous seriez tentés de rajouter un détail supplémentaire à un personnage secondaire, demandez-vous si c’est indispensable, au vu des conseils qui précèdent. Si la réponse est non, ne le faites pas : tout détail qui n’est pas indispensable est inutile, voire contreproductif.

📖 La semaine prochaine: les personnages – quelques astuces

Construire une intrigue: résumé

blog le petit plus

Comme j’ai eu l’occasion de le faire précédemment pour mes séries consacrées à « La structure d’un roman » et à « Des idées au roman« , et comme certains d’entre vous semblaient trouver cela utile, je regroupe ici tous mes billets consacrés à la construction d’une intrigue romanesque et aux choix majeurs que cela implique. Bonne (re)lecture!

Première partie: Les formes de l’intrigue

Deuxième partie: Les formes de l’intrigue 2

Troisième partie: L’intrigue sans forme

Quatrième partie: Prologues, épilogues et interludes

Cinquième partie: Le plan

Sixième partie: Le narrateur – la troisième personne

Septième partie: Le narrateur – la première personne

Huitième partie: Le narrateur – autres possibilités

Neuvième partie: Le récit au passé

Dixième parie: Le récit au présent