Tag: Un questionnaire pour écrivains de fiction

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Alors voici l’histoire: en découvrant l’excellent blog de C. Kean, je suis tombé sur ses réponses à un questionnaire concernant ses œuvres et son cheminement littéraire. Vous le trouverez ici, c’est une lecture intéressante.

Une de ses réponses m’a particulièrement intrigué: celle où elle évoque avoir commis en 5ème « une sombre histoire avec des chevaux qui parlent et qui devaient sauver le monde grâce à des pierres magiques. » Elle a refusé d’inclure le titre, mais je lui ai réclamé. Elle s’est engagée à me le révéler si je répondais à mon tour à ce questionnaire. Donc voilà.

Les questions originales sont signées Béatrice Aubeterre. Vous les trouverez ici. Ou alors ci-dessous:

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1ère partie : vos histoires

1 – La première que vous avez entreprise

C’était sans doute une bande dessinée. Est-ce que ça compte? On va dire que oui. Dans ce cas, c’était « La Société des Hyper-Héros contre l’Homme-Robot » – je pense que je devais avoir 6 ou 7 ans.

2 – La première que vous avez terminée (ou la plus avancée)

J’ai passé énormément de temps à écrire des centaines de scénarios de jeu de rôle, mais même si je les ai bel et bien terminés, je ne les prend pas en compte dans ce questionnaire. Du coup je pense que ma première histoire vraiment terminée, c’est mon premier roman, un polar dont l’action se situait dans les milieux de la techno, qui s’appelait « B.P.M. » Je devais avoir 22 ans.

3 – Celle sur laquelle vous travaillez actuellement

Un bouquin de fantasy qui s’intitule « Les Plaines du Cauchemar. »

4 – Celle que vous écrirez un jour

J’ai plein de projets et d’idées, mais celle qui m’enthousiasme le plus, c’est de proposer un jour à un éditeur local d’éditer un recueil de mes nouvelles. Pour cela il faut encore que j’en écrive quelques unes, et j’ai quelques idées qui me plaisent assez.

5 – Celle que vous avez abandonnée

Il y a quelques années, j’écrivais un comic strip hebdomadaire en anglais, « My Life in Flux. » Je l’ai abandonné parce que ça me réclamait trop de travail. C’est loin d’être le seul projet inachevé: j’ai laissé tomber quelques pièces de théâtre, en particulier.

6 – Celle que vous reprendrez un jour

Il y a une nouvelle que j’aimais bien, « Oeuvre et disparition de Philomène Droxler », une histoire de loups-garous borgésienne. Je la reprendrai un jour avec un œil nouveau, mais à l’époque je la trouvais un peu barbante à écrire.

7 – Celle qui vous a pris le plus de temps à écrire

Oh, c’est sans doute mon premier roman édité (en deux tomes) « Merveilles du Monde Hurlant. » Entre l’écriture, la réécriture, la ré-réécriture, les souhaits de l’éditeur et la ré-ré-réécriture, ça s’est étalé sur près de trois ans, je crois.

8 – Celle qui vous a pris le moins de temps à écrire

J’ai écrit des contes pour mes enfants en une demi-heure, mais je citerais surtout mon roman « B.P.M » que j’ai écrit en deux semaines pendant une session d’examens universitaires.

9 – Celle dont avez le plus honte 

Elles sont là, quelque part, il suffit de savoir les trouver.

10 – Celle dont vous êtes le/la plus fier/fière

Probablement mon premier livre publié « Merveilles du Monde Hurlant: La Ville des Mystères » (c’est évident) ou ma pièce « Gueules d’enterrement » qui a été jouée: c’est un des plus agréables moments de ma petite vie d’auteur.

2ème partie : vos personnages

11 – Celui que vous aimez le plus

La protagoniste de mes romans de fantasy, Tim Keller. Elle ne me ressemble absolument pas, tant mieux pour elle. Elle est surtout rigolote à écrire: elle agit avant de réfléchir, ne se laisse jamais marcher sur les pieds, est très liante mais pas très douée pour jauger les êtres – elle se plante souvent.

12 – Celui que vous aimez détester

Un des personnages des bouquins que j’écris en ce moment, Briselâme. Elle est l’incarnation du détachement et de la passivité, ce qui est agaçant pour les personnages qui l’entourent, mais jubilatoire pour l’auteur.

13 – Celui que vous écrivez le plus facilement

C’est probablement Tim. Je la suis depuis plus de mille pages, à ce stade elle vit dans un tiroir caché dans ma tête.

14 – Celui qui vous donne le plus de fil à retordre

Il y a un personnage de mes romans qui s’appelle Armaga, une sorte de geek, qui est passé d’une relecture à l’autre par des personnalités très différentes, avant que je me fixe sur quelque chose. Je ne suis toujours pas complètement satisfait.

15 – Votre meilleur héros / protagoniste

C’est sûrement encore cette chère Tim, mais pour changer, je citerai le héros de mon comic-strip, Cui-Cui, l’oiseau dépressif.

16 – Votre meilleur méchant / antagoniste

Meznic, le Brumissaire de Wurmaaz, un assassin très bien éduqué, mort trop tôt, hélas.

17 – Votre couple préféré

Il y a un couple de mercenaires dans « Merveilles du Monde Hurlant », Siméon et Ermengarde Sicard, deux êtres violents, cupides et amoraux mais qui s’aiment d’un amour sincère.

18 – Votre meilleure histoire d’amour

J’aime bien l’histoire d’amour que je suis en train d’écrire dans mon roman en cours, un chassé-croisé amoureux entre Tim et un autre personnage qui va rester non-identifié parce qu’il vaut mieux éviter les spoilers.

19 – Celui que vous avez tué avec regret

Meznic (voir ci-dessus). En fait, je ne regrette pas de l’avoir tué (il n’était plus utile) mais je regrette qu’il soit mort (il était amusant).

20 – Celui que vous avez renoncé à tuer

Armaga vient d’échapper à la mort qui figurait pourtant noir sur blanc sur mon plan, il y a à peine deux chapitres. Même savoir s’il doit vivre ou mourir, j’en suis incapable!

3ème partie : scènes diverses

21 – La plus drôle 

J’aime bien ce monologue extrait de ma première pièce, que je reproduis ici dans son intégralité parce que au fond pourquoi pas:

Maurice Leboeuf est né il y a 43 ans dans un petit village insignifiant, au sein d’une famille tout aussi insignifiante. Papa travaillait comme manutentionnaire dans une fabrique de semelles anti-odeurs. Maman s’occupait du ménage, de Maurice et d’un nombre indéterminé de ses frères et sœurs. Le soir, la famille se regroupait devant la télévision, avant d’aller se coucher à 22 heures précises. Le matin, tout le monde se réveillait à 7 heures précises. Ils ne lisaient pas de livre, ne pratiquaient aucun sport, ne maîtrisaient aucune langue – pas même la leur – et ne se faisaient pas d’amis. Aucun d’entre eux n’avait d’aspiration particulière, aucun d’entre eux ne présentait la moindre curiosité, et tous se félicitaient chaque jour d’être restés absolument identiques à ce qu’ils étaient le jour d’avant. Quand il était petit, dans une passagère poussée d’excentricité, Maurice rêva quelque temps d’être réparateur de machines à laver. Tous les membres de la famille se méfiaient de la nouveauté, et trouvaient que les habitants de la rue d’à côté avaient des mœurs bizarres… En grandissant Maurice Leboeuf eut un parcours absolument ordinaire à l’école, ne laissant aucune trace ni dans la mémoire de ses professeurs, ni dans celle de ses camarades. On ne lui connaît ni amis, ni liaisons sentimentales, ni passions, si ce n’est une participation épisodique à un club d’amateurs de trains électriques… Il échoua on ne sait comment dans notre entreprise, où, promu par une série de responsables qui refusaient de prendre la responsabilité de le renvoyer, il échoua au bureau de Coordination et Harmonisation, une structure qui avant son décès ne comptait que deux employés, dont les activités restent mal définies et la raison d’être nébuleuse. La théorie la plus probable étant que ce bureau est né suite à une faute de frappe dans un rapport d’activité annuelle… Quoi qu’il en soit, Maurice continua pendant quelques années à fournir au sein de cette structure une quantité de travail négligeable pour un résultat insignifiant. Et maintenant il est mort.

22 – La plus triste 

Dans « Les Plaines du Cauchemar » quand Machine a tué Machin alors que c’étaient fondamentalement deux personnes tout à fait recommandables, simplement victimes des circonstances, j’ai trouvé ça plutôt triste.

23 – La plus épique 

Une scène d’abordage dans le prochain livre à paraître, « Merveilles du Monde Hurlant – La Mer des Secrets. » Il y a deux bateaux, un kraken en métal, des îles volantes, et la mer qui n’est pas toujours liquide. Très modestement, je trouve la scène assez cool.

24 – La plus difficile à écrire

La scène où Tim rencontre deux des personnages principaux de « La Ville des Mystères » que j’ai réécrite intégralement plusieurs fois. Je compte en faire un jour un billet sur mon blog parce que c’est un joli cas d’école pour comprendre les enjeux de la relecture.

25 – La plus facile à écrire

L’autre jour, j’ai écrit une scène d’amour assez torride, avec des dirigeables en flammes en bonus, et ça a été remarquablement facile à faire. Mais je n’ai jamais de difficultés à prendre la plume.

26 – Votre meilleure scène d’action

Il y a une jolie scène d’action dans « La Ville des Mystères » où Tim est piégée dans une cellule sombre et quelqu’un vient la sauver, en s’attaquant au préalable à ses gardes. Tout ce que le lecteur en capte, c’est ce que Tim peut entendre et ce qu’elle s’imagine qu’il est en train de se passer. J’ai trouvé que ça marche assez bien.

27 – Votre meilleure scène d’amour

Il y a une scène d’amour très amère dans ma nouvelle « Le Couleuriste » que j’aime beaucoup.

28 – Votre meilleure description

Oh, ce n’est pas la meilleure, et qui sait si je vais la garder, mais elle est tellement amusante. Elle est dans « Le Désert de l’Étrange. » Tiens, lis-la si tu veux:

Toutes les personnes qui vivent ou qui ont vécu à proximité d’un lac vous le confirmeront : les lacs nous observent, nous toisent, à la manière de créatures vivantes, comme si ces étendues d’eau calme étaient capables d’épier ceux qui les approchent, de s’inquiéter de leurs faits et gestes et de porter sur eux un jugement, et dans ce domaine, comme tant d’autres, le lac Skavi, sur les berges duquel s’étendait la ville de Reiksraad, ne faisait pas exception, bien au contraire, avec ses flots tantôt gris, tantôt beiges, tantôt d’un bleu à jalouser la mer, surface faussement tranquille qui se fait le reflet des errements du ciel ainsi que toutes nos interrogations humaines, présence mystérieuse dont on ignore si elle agit à la manière d’une mère aimante ou d’un dieu muet, jaloux de nos passions, tant et si bien qu’à force de se mirer dans ce miroir terne, on en viendrait presque à oublier l’énigme qui se loge sous la surface, la vérité de ses eaux profondes et glaciales, de son socle de boue et de marne glauque où croupissent, là, tout en bas des ténèbres, des poissons blêmes et immobiles, rancis par la cruauté, souvent aveuglés, difformes, bouffis par une existence trop éloignée du soleil et dont les êtres de la surface préfèrent prétendre qu’ils n’existent pas, au profit d’une faune plus rassurante faite de perchettes zébrées, de carpes bitumineuses qui peuplent les fonds sablonneux et d’essaims de poissons-mouches, auxquels répondent, sur le film des vagues, des alignements d’oiseaux d’eau, de grèbes, harles et canards, mais aussi d’octopées algaires qui flottent à la surface en attendant d’attraper au passage des goujons imprudents dans leurs tentacules de lierre, sans oublier les mouettes grises qui survolent les jonques des pêcheurs en ricanant de leurs efforts quotidiens pour hisser leurs lourds filets à bord et trouvent dans le fracas matinal des bateaux des marchands qui quittent le port de la capitale impériale un support idéal pour se reposer les pattes, à l’heure où les péniches croisent silencieusement au large des vieux quais Nord, leurs cales remplies de houille, de bois de construction ou d’outres pleines de lait d’écrevache, et c’est d’ailleurs ainsi chaque jour depuis aussi longtemps que les bateliers s’en souviennent dans cette Reiksraad, ville née autrefois d’un rêve séculaire, celui d’incarner le pouvoir impérial jusque dans la plus maigre de ses ruelles, avant d’être bâtie par décret au son des coups de fouets et à la sueur des esclaves et des petites gens, cette capitale installée sur la rive de ce lac circulaire et qui a fini, par bien des aspects, à lui ressembler toujours davantage et à adopter la même attitude de contemplation hautaine et d’hostilité tranquille, comme si ces eaux ternes avaient fini par la contaminer, s’insinuant dans le pavé de ses rues, le gris-vert de ses façades de molasse, dans les chambranles de ses portes, le fracas de ses usines, le dessin de ses avenues arrogantes, dans cette odeur de moisi qui se propage à proximité du port quand le vent monte des rives, dans les accents hautains des habitants qui fréquentent le marché aux poissons et ne cherchent même plus à marchander les prix, bien trop fiers pour s’abaisser à se quereller pour une poignée d’écailles brillantes, mais qui y restent fidèles malgré tout parce qu’entre les étals ils peuvent se croiser, se mêler, tous, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, et surtout se juger, s’évaluer, bâtir par petites briques de mépris la hiérarchie invisible sans laquelle rien n’existerait dans cette cité où tout le monde ne souhaite que grimper marche après marche, toujours un peu plus haut en direction du pouvoir, jusqu’à – pourquoi pas ? – la berge de l’île de la Matre où les attendent les parvis étincelants des palais royaux et impériaux, et peut-être avec elle, la gloire et les bras accueillants de l’Histoire, celle qui, ici, enivre chacun, fait reluire chaque pierre, inspire chaque chanson et vient, en ce début de soirée, se refléter dans les pupilles d’un jeune homme nommé Matyas Keller.

29 – Votre meilleur dialogue

Dans ma pièce de théâtre « Bourbine »: Hugo angoisse avant son mariage et il se met à dialoguer avec trois voix qu’il entend dans ses rêves. Voici un extrait. J’aime assez l’idée:

PREMIERE VOIX : Je suis la première voix.

DEUXIEME VOIX : Je suis la deuxième voix.

TROISIEME VOIX : Je suis la troisième voix.

HUGO : Eh bien on est bien avancés.

PREMIERE VOIX : Nous sommes venus t’annoncer une grande nouvelle… qui concerne ton avenir…

HUGO : Et si vous parlez dans le désordre, comment on sait quelle est la première voix ? Vous changez la numérotation ou quoi ?

DEUXIEME VOIX : Nous ne parlons jamais dans le désordre.

HUGO : C’est une solution.

TROISIEME VOIX : Est-ce que tu vas finir par écouter ce que nous avons à dire ?

HUGO : Ça dépend de deux choses.

PREMIERE VOIX : Nomme-les !

HUGO : Premièrement – vous êtes des voix dans ma tête, c’est ça ? Je dors et je fais un rêve ? Jusqu’ici j’ai bon ?

DEUXIEME VOIX : Si ça t’aide à nous écouter, alors oui, on va dire que c’est ça.

HUGO : Oui, je dois avouer que ça m’aide.

TROISIEME VOIX : Quelle est la deuxième chose ?

HUGO : La quoi ?

TROISIEME VOIX : La deuxième chose dont tu voulais nous parler avant de nous écouter.

HUGO : Tiens, la troisième voix a parlé deux fois de suite.

PREMIERE VOIX : C’est une petite nouvelle… Parfois elle se trompe et elle n’attend pas son tour de parler…

TROISIEME VOIX : Non mais je voulais juste répondre à sa question.

PREMIERE VOIX : Tu t’égare, troisième voix… Tu t’égare… Revenons à nos moutons.

30 – Votre meilleure introspection

Dans ma nouvelle « Une découverte (suivie d’une autre découverte) »: quand le protagoniste décide finalement de parler à son père (décédé).

La structure d’un roman: les chapitres

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Si le roman était une tarte, les chapitres en seraient les parts ; si c’était une ligne de métro, c’en seraient les arrêts ; si c’était un album de musique, les chapitres seraient les chansons. Je m’arrête là avec les métaphores, mais l’essentiel est là : le chapitre, c’est le découpage le plus significatif d’un roman.

Même s’il est parfaitement possible d’imaginer un roman sans aucun chapitre, il n’en reste pas moins qu’ils font partie des éléments constitutifs de cette forme littéraire, qu’ils sont attendus par les lecteurs, et qu’ils peuvent contribuer au plaisir d’approcher un texte. Les choix que l’on opère en tant qu’auteur en décidant d’inclure ou non des chapitres, de leur donner une certaine longueur, de les présenter d’une certaine manière, vont avoir un impact déterminant sur la forme d’un roman et sur la manière dont celui-ci est perçu.

Bref : les chapitres, c’est important. Mieux vaut y réfléchir un minimum.

Prévoir des chapitres qui peuvent être lus en quinze ou vingt minutes constitue un bon standard

Avant toute chose, diviser un texte en plusieurs chapitres, c’est une forme de courtoisie pour le lecteur. Ce découpage lui donne un point de repère, un témoignage constant de sa progression dans le texte, et lui permet de diviser sa lecture en des petites doses de taille à peu près constantes, en fonction du temps qu’il a à disposition. Dans cette perspective, prévoir des chapitres qui peuvent être lus en quinze ou vingt minutes constitue un bon standard. S’ils sont trop longs, cela peut rendre la lecture difficile et dissuader lecteurs et éditeurs de se plonger dans le roman ; s’ils sont trop courts, on risque d’avoir l’impression de zapper continuellement au sein de l’histoire.

Cela dit, il n’existe pas de règle qui en dicte la longueur idéale. Chaque chapitre d’un livre constitue une mini-histoire qui contribue à faire progresser l’intrigue. Partant de là, chacun devra simplement être assez long pour remplir sa fonction, et une fois celle-ci remplie, il sera temps de passer au chapitre suivant.

Certains auteurs, en particulier dans le domaine du roman policier, affectionnent les mini-chapitres, d’une durée comprise entre une demi-page et trois pages : cela donne du rythme au récit, avec un risque que cela débouche sur une lecture « hachée » et peu harmonieuse. Quoi qu’il en soit, cela illustre bien le fait que la longueur des chapitres doit être adaptée au projet que l’on a en tête : il n’y a pas de critères universels en la matière.

Chaque chapitre est construit comme un roman dans le roman

En règle générale, un chapitre respecte plus ou moins la règle de l’unité d’action : il relate un événement, un épisode significatif du parcours des personnages, et pas davantage. C’est « la partie du roman où le personnage principal [fait ça, est là, il lui arrive ça] » : si, en tant qu’auteur, vous parvenez à compléter cette phrase, c’est que vous avez bel et bien affaire à un sujet qui se prête à un chapitre.

Il est important de trouver le bon dosage : si le chapitre ne contient pas assez d’événements significatifs, il n’aura pas vraiment de raison d’être et gagnerait à être fusionné avec un autre ; s’il en contient trop, le lecteur risque de s’y perdre et il pourrait être judicieux de fractionner tout ça.

Chaque chapitre est construit comme un roman dans le roman, avec une entrée en matière, des développements, des scènes qui contribuent à construire la tension dramatique, et, pour finir, un dénouement. Certains auteurs choisissent d’ailleurs de découper les chapitres en sous-chapitres, généralement marqués par des doubles sauts de ligne, chacun relatant une scène ou une phase particulière. Un chapitre, comme le roman lui-même, a sa propre montée en puissance et son propre suspense interne : la principale différence est que la fin est ouverte.

La conclusion d’un chapitre est un générateur de suspense

En-dehors de son rôle dans la structure du roman, un chapitre offre deux points forts, dont l’auteur doit apprendre à tirer le meilleur : le début et la fin.

L’entame d’un chapitre est l’occasion de harponner à nouveau l’attention du lecteur, avec une première phrase qui va l’intriguer et aiguiser sa curiosité. Cette entrée en matière peut d’ailleurs être précédée d’une ellipse : l’espace entre deux chapitres est propice à laisser s’épanouir l’imagination du lecteur, et à y glisser des événements qui ne sont pas directement décrits. Par exemple, on peut laisser les protagonistes dans une situation périlleuse à la fin d’un chapitre, et les retrouver quelques jours plus tard au début du suivant, perdus, inconscients ou à la merci de leurs ennemis. Franchir la page qui passe d’un chapitre à l’autre permet tous les bouleversements de situation.

Quant à la conclusion, c’est un générateur de suspense : elle doit tenir en haleine le lecteur et lui donner envie d’en savoir plus. Le bon chapitre, c’est celui qui donne envie de découvrir le chapitre suivant.

Dans son « Wonderbook », Jeff Vandermeer suggère qu’un chapitre doit s’arrêter au moment où un personnage commet un acte irréversible. Sans être une règle absolue, c’est une suggestion à garder à l’esprit : la fin d’un chapitre doit avoir un impact sur le récit, tout en laissant ouvertes un grand nombre de questions. Même si la conclusion d’un chapitre offre au lecteur un endroit idéal pour faire une pause dans sa lecture, le boulot de l’auteur est qu’il soit presque physiquement douloureux de s’arrêter, tant le suspense est insoutenable…

Il n’existe aucune limite aux possibilités de décorer un chapitre

Deux mots encore des différents gadgets que l’on peut coller au chapitre. Il s’agit sans doute du seul élément structurel d’un roman qui se prête autant à la décoration et aux options en tous genre.

Pour commencer, les chapitres sont souvent numérotés. Ils peuvent l’être de manière conventionnelle ou plus fantaisiste : « Running Man » de Stephen King, a des chapitres numérotés à l’envers, du plus grand au plus petit, ce qui amplifie le suspense de savoir ce qui se passe à la fin du roman ; dans « Le bizarre incident du chien pendant la nuit » de Mark Haddon, les chapitres sont numérotés uniquement avec des nombres premiers, reflet des obsessions du personnage principal ; dans mon roman « Merveilles du Monde Hurlant », les chapitres où figure le protagoniste sont numérotés, ceux où elle est absente ne le sont pas.

Un chapitre peut également avoir un titre, en plus ou à la place de son numéro. Là aussi, il peut se contenter de simplement refléter l’événement le plus marquant de cette section du roman (« Le bateau » quand les personnages font du bateau), ou alors être plus oblique : « Une réception depuis longtemps attendue », par exemple, est le titre du premier chapitre du « Seigneur des Anneaux » de Tolkien, ce qui soulève immédiatement des questions dans la tête du lecteur, d’autant plus que le premier chapitre du « Hobbit », le roman précédent, est intitulé « Une réception inattendue. » Dans la série du « Trône de fer » de GRR Martin, les intitulés de chapitre jouent un rôle utilitaire : ils sont là pour dire au lecteur qui est le protagoniste de ce chapitre en particulier, celui dans la perspective duquel nous allons découvrir l’action.

Il existe d’autres options. Certains auteurs aiment entamer chaque chapitre par une citation d’auteur, pour affirmer les thèmes qui le traversent : c’est le cas de Jean-Philippe Jaworski dans « Gagner la guerre. » D’autres optent pour une citation imaginaire, issue de l’univers du roman et qui permet d’en élargir la portée, à l’image de la série « Dune » de Frank Herbert.

Il n’existe aucune limite aux possibilités de décorer ainsi un chapitre. Dans « Le Tour du monde en quatre-vingt jours », plutôt qu’un titre, Jules Verne précède chaque chapitre d’une phrase qui décrit ce qui va s’y passer. Ainsi le premier s’appelle « Dans lequel Phileas Fogg et Passepartout s’acceptent réciproquement, l’un comme maître, l’autre comme domestique. »

Les possibilités dans ce domaine sont infinies, laissez donc aller votre créativité, tout en gardant à l’esprit que, parfois, la sobriété est le meilleur choix.

Atelier : Prenez un roman que vous affectionnez et mettez-vous en tête de trouver des titres aux chapitres s’il n’y en a pas, ou des titres très différents s’il y en a déjà. Est-ce que cela change l’expérience de lecture ? Pouvez-vous imaginer de fusionner ou de scinder certains chapitres ? Pourquoi l’auteur a-t-il choisi de ne pas le faire ?

📖 La semaine prochaine: les paragraphes