Les instruments du thème

blog instruments du thème

Dans les billets précédents de la série, nous avons cherché à définir le thème, puis exploré différents aspects du roman auxquels ceux-ci s’appliquent. Cette semaine, je vous propose de retourner la question, pour nous intéresser à différents outils littéraires qui peuvent vous aider à exprimer votre thème de manière créative et intéressante.

En effet, il n’est pas exclu que ce que vous avez lu sur le sujet jusqu’ici vous paraisse un peu abstrait, et pas pratique du tout à utiliser. J’aurai beau vous suggérer d’imbiber la structure narrative de votre histoire avec votre thème, je ne peux pas vous en vouloir si vous me répondez : « Je veux bien, mais je fais comment ? »

Naturellement, les approches sont innombrables. Néanmoins, les quelques pistes que je vous propose ci-dessous devraient vous permettre de mettre le pied à l’étrier. Il s’agit de moyens simples d’évoquer un thème, sans que cela vous complique la vie ou que cela semble artificiel.

Le conflit

En deux mots : faites en sorte que vos personnages soient en conflit les uns avec les autres. On a déjà eu l’occasion d’en discuter ici, le conflit, c’est un moteur crucial de l’intrigue d’un roman, certains considèrent même qu’il s’agit d’une composante fondamentale de n’importe quelle histoire.

Ce que je vous propose de considérer ici est d’une portée un peu moins titanesque, cela dit. Il s’agit simplement d’intégrer dans votre récit des conflits entre personnages qui soient liés à votre thème (ou à vos thèmes, si vous aimez vous compliquer la vie). En effet, même si ce n’est pas toujours le cas, une bonne partie des grands thèmes de la littérature ont trait à la nature profonde de l’être humain, au fonctionnement de la civilisation, à la destinée de l’univers. Bref, ce sont des questions très importantes, sur lesquelles différents individus peuvent nourrir des opinions différentes, ou en tout cas, avoir un vécu différent.

Cette dialectique est féconde, parce qu’elle vous permet d’examiner votre thème sous plusieurs angles différents, de comparer ceux-ci, et même de les confronter. Vous voulez écrire un roman bouleversant centré autour de la notion de bien et de mal ? Et si vos personnages avaient des perspectives antagonistes au sujet de l’éthique, et que votre récit permettait de les frotter l’une à l’autre, ainsi qu’à la réalité. Un personnage adepte de l’utilitarisme, un kantien et un individu amoral, opposés les uns aux autres, vont vous permettre de creuser le thème en profondeur.

La tension

Sœur du conflit, la tension est la racine de toute histoire, encore davantage que le conflit. On peut se représenter le conflit comme une des conséquences de la tension, une forme de matérialisation. La tension est une sensation, qui renvoie à une incertitude, à une préoccupation, génératrice de suspense. La tension peut mener au conflit et le conflit génère à son tour de la tension.

La notion de suspense est donc centrale pour comprendre la tension, mais il y a aussi un autre concept qui vous permet de comprendre à quoi cela correspond au sein d’un récit : le mot « problème ». Une histoire, c’est ce qui se passe quand des personnages ont un problème qui génère de la tension, se matérialise par des enjeux et éventuellement par un conflit, et ce que font ces personnages pour abaisser le niveau de tension.

Cette notion fonctionne très bien elle aussi pour entrelacer les thèmes au sein de votre récit. Simplement, lorsque vous planifiez votre histoire, arrangez-vous pour que la principale source de tension ait un rapport direct avec votre thème. Vous pouvez carrément opter pour le thème en lui-même, aussi brut que possible (la tension de votre roman sur la guerre, par exemple, provient de la guerre elle-même). Une autre option simple, c’est que le problème se niche dans l’inverse du thème. Ainsi, dans une histoire sur le courage, l’origine de la tension peut prendre la forme de la peur.

Sans forcément prendre la forme d’un conflit entre deux personnes, examiner des dipôles tels que oubli/mémoire, amour/haine ou liberté/contrainte peut faire merveille. Cela permet, en tout cas, de mettre en scène votre thème dans un contexte concret, aisément identifiable par le lecteur.

Actions et choix

Descendons encore d’un cran dans la hiérarchie de la construction littéraire, pour réaliser de manière encore plus concrète que le thème peut venir se nicher dans n’importe quelle action, et, de manière spécifique, dans les choix de vos protagonistes.

Non, cela ne signifie pas que chaque décision prise par vos personnages doit avoir un lien avec le thème. Mais vous pouvez voir chaque choix majeur du récit, les plus déchirants, ceux dont les enjeux sont les plus importants, comme une opportunité idéale d’illustrer votre thème. Dans une histoire qui parle de famille, si les principaux dilemmes qui attendent vos personnages principaux n’ont pas trait à la famille, ce sont des occasions manquées.

Le thème ne doit pas nécessairement guider chaque instant d’un roman. Par contre, en coulisses, posez-vous les deux questions suivantes. Premièrement : les choix qu’implique mon thème sont-ils suffisamment exploités dans mon récit ? Et deuxièmement : pour chaque choix majeur, y a-t-il une manière de le lier, même indirectement, au thème ?

Motifs

Un motif, en littérature, c’est une image, une figure, un geste, une phrase, un détail récurrent. Si ça se contente d’être ça, un aspect qui revient dans l’histoire, ça n’a pas beaucoup d’intérêt. Si en revanche, vous vous appuyez là-dessus pour illustrer votre thème, ça peut faire merveille. Dans « Moby Dick », le motif de la baleine blanche est central, et représente l’obsession de vengeance qui ronge le capitaine Achab, jusqu’à prendre la place centrale, au cœur de ses préoccupations. Là, le thème est pratiquement matérialisé par le motif. Dans certains cas, la connexion peut être un peu plus lâche. Le signe de Zorro, ce «Z » qui marque ses adversaires corrompus, est un motif qui vient se connecter au thème de la justice présent dans les histoires de Johnston McCulley.

Attention tout de même : utilisé avec lourdeur, sans subtilité ou avec trop d’insistance, un motif peut plomber votre récit et plonger l’exploitation du thème dans le ridicule. Dans votre roman sur le deuil, si votre héroïne porte le gant de son défunt époux, et que vous passez tout le texte à la décrire en train de frotter de manière mélancolique toutes sortes d’objets de sa main gantée, peut-être qu’il serait judicieux de balancer votre manuscrit à la poubelle.

Symboles

Alors que les motifs existent dans l’univers du roman de manière concrète et ont une signification littérale, les symboles sont des instruments littéraires qui connectent la réalité de cet univers a une interprétation littéraire ou allégorique. En d’autres termes, ce sont des objets, des images, des personnages, des lieux, ou n’importe quel autre élément, qui sont utilisés pour représenter quelque chose d’autre.

À la lecture de cette définition, on se rend bien compte à quel point on a affaire à des instruments précieux quand il s’agit d’évoquer le thème d’un roman. De toutes les techniques qui sont à la disposition d’une romancière ou d’un romancier, l’usage des symboles est la plus directe, parce qu’elle permet d’insérer une notion venue du monde des idées dans le monde de la fiction.

« Hamlet » de William Shakespeare est une pièce qui parle de la mort et de la futilité de l’existence humaine. Il s’agit de son thème principal. Un thème qui est reflété par plusieurs figures qui servent de symboles au cours de l’intrigue : un crâne, une tombe, des fossoyeurs, du poison, etc… Toute la pièce est jalonnée d’éléments symboliques qui ouvrent à une double interprétation thématique des scènes dans lesquels ils apparaissent.

La mise en garde est la même que pour les motifs : n’en faites pas trop. Saupoudrer votre texte de quelques symboles bien choisis va lui conférer de la profondeur. Mais si vous dépassez les limites, vous risquez de basculer dans le grotesque, où la lecture de votre histoire va se transformer en un jeu de piste risible, à la recherche de sens cachés.

Genre

On a eu l’occasion d’évoquer le genre en long et en large sur ce site. J’ajoute ici rapidement qu’il peut également être utilisé comme un instrument de propagation du thème. Car après tout, un genre, c’est une catégorie d’œuvres littéraire, caractérisée par une série de marqueurs thématiques, de préoccupations et de figures récurrentes. Par le simple choix d’un genre, on peut déjà cheminer en direction d’un thème, si on le souhaite.

C’est tout simple : si on souhaite par exemple aborder le thème de l’amour dans un roman, le simple fait de l’inscrire délibérément dans le genre de la romance va offrir un cadre prêt à accueillir confortablement son développement. De la même manière, un récit de guerre va permettre de se pencher sur le thème de la guerre, une histoire judiciaire, au thème de la justice.

Et si vous êtes, comme tant d’auteurs, d’un naturel contradictoire, vous pouvez choisir de faire exactement le contraire, et de créer un contraste entre le genre et le thème. Là, il s’agit de s’attaquer à un roman policier sur le thème de l’amour, ou à une romance consacrée au thème de la justice. Pas sûr que cela puisse être considéré comme un « instrument » du thème, puisque ça va vous compliquer la vie. Mais cela peut malgré tout déboucher sur un résultat intéressant et original.

Enraciner le thème

blog enraciner le thème

Le thème, c’est l’axe d’une histoire, disais-je récemment sur ce site. C’est son cœur, son point d’ancrage, et c’est également une donnée qui va entrer en résonance avec tous les autres éléments constitutifs de la construction narrative et leur conférer de la cohérence.

Quand on le dit comme ça, croyez-le, j’en suis conscient, ça peut paraître abstrait. Alors pour bien comprendre, mettons-nous en situation. Et cherchons à comprendre cette semaine comment une autrice ou un auteur peut enraciner un thème dans son livre, comprenez : comment il peut l’intégrer à tous les étages de l’élaboration littéraire ? C’est une réflexion que chacun peut mener dans son coin, que ce soit au sujet de la structure narrative du livre, de ses enjeux dramatiques, du décor du roman ou de ses personnages.

Le thème et la structure

Voilà deux mots que l’on n’a pas l’habitude de voir très souvent associés l’un à l’autre. Le thème et la structure constituent deux éléments constitutifs de la création littéraires, mais ils se situent aux antipodes l’un de l’autre. Le thème, c’est la substance de l’histoire, sa saveur, la pépite de sens qui rayonne à tous les niveaux de l’œuvre ; la structure, c’est l’architecture de l’histoire, la manière de séquencer les événements et de les enchaîner.

Pourtant, il suffit de reformuler cette proposition pour lui donner un relief différent : le thème, c’est ce qu’on raconte, alors que la structure, c’est comment on le raconte. En le disant comme ça, on se rend bien compte que les deux sont inextricablement liés.

Comment connecter ces deux concepts, dans ce cas ? Lorsque j’ai rédigé des articles sur la structure romanesque, j’ai mentionné un certain nombre de schémas traditionnels qui permettent de construire une histoire. Le plus classique, baptisé la « pyramide de Freytag », postule qu’on a affaire à une montée progressive de l’intensité dramatique jusqu’à un point culminant, suivie par une résolution, au cours de laquelle l’intensité baisse peu à peu.

Un auteur qui souhaiterait coupler aussi efficacement que possible son thème à ce type de structure n’aurait qu’à garder à l’esprit cette structure pyramidale, et s’arranger pour que l’usage du thème soit calqué sur ce schéma. Ainsi le roman commencerait par une phase d’exposition du thème, où on le découvrirait et qu’on prendrait la mesure de son importance dans le récit. Il culminerait par un événement-clé où l’énoncé du thème devient crucial à l’histoire. Et il se terminerait par une partie finale où la résolution de l’intrigue est liée au thème.

Ainsi, un roman dont le thème serait la rédemption pourrait commencer par une série de scènes où le lecteur est amené à découvrir en quoi les personnages principaux ont besoin de rédemption et ce qu’ils font pour l’obtenir. Le point de rupture de l’histoire peut coïncider avec un moment où le protagoniste obtient la rédemption qu’il convoitait, ou au contraire, voit cette chance s’éloigner définitivement, ou alors à un tournant où il commet un acte décisif dans le but d’obtenir cette rédemption. Enfin, le troisième pan de la pyramide peut explorer les conséquences de l’obtention ou de la non-obtention de la rédemption.

Dans une structure de type picaresque, une série de péripéties enchaînées, l’occasion est belle de décliner le thème de différentes manières à chaque fois, à la manière d’un conte moral, et de proposer au lecteur un panorama d’approches différentes autour de cette proposition centrale. « Le Magicien d’Oz », de L. Frank Baum, est par exemple une série d’aventures qui illustrent chacune le thème du roman : « Qu’est-ce qui fait la valeur d’une personne ? »

Enfin, si vous optez pour une intrigue sans structure, avec des enchaînements de type « donc » et « mais », la manière de procéder la plus fructueuse consiste à garder en tête le thème à chaque enchaînement, et de chercher à déterminer s’il est possible de mettre en lumière cet aspect thématique lors de ces points-charnières.

Le thème et les enjeux

Relier thème et enjeux, c’est établir un lien entre deux pans différents de la construction d’un roman. Si le thème concerne la substance de l’histoire, d’une manière très fondamentale, les enjeux, comme on a eu l’occasion de le voir, servent d’articulations à l’intrigue et permettent de faire comprendre au lecteur ce qui se joue dans le récit, sur un plan dramatique.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que oui, un enjeu est un élément qui construit le récit et lui donne une charge émotionnelle, et quand on en saisit les tenants et les aboutissants, ont peut céder à la tentation de l’intégrer de manière un peu mécanique au roman (« Oh non ! Si cet indicateur dépasse 100 gigawatts, tout l’immeuble va exploser ! »), mais il est possible de lui donner une résonance supplémentaire si on l’intègre au thème. Imaginez un roman qui traite des relations mère-fille. Il est tout à fait possible de faire en sorte que cette thématique fasse directement partie des enjeux de certaines scènes (« Si je n’invite pas ma mère à sélectionner ma robe de mariée, elle va m’en faire le reproche jusqu’à la fin de mes jours, mais si je l’invite, c’est moi qui vais devenir folle. »)

En règle générale, les enjeux constituent des portes d’entrées qui permettent facilement d’illustrer les thèmes d’un récit de manière concrète. En procédant de cette manière, vous passez de la théorie à la pratique presque sans fournir d’efforts. En plus, si vous poursuivez ce type de réflexion au sujet de tous les enjeux qui jalonnent votre histoire, votre réflexion autour du thème va conférer une grande cohérence aux moments-clés du roman.

Le thème et le décor

Le décor, on a eu l’occasion d’en parler assez longuement sur ce site, c’est le worldbuilding, soit le souci porté à imaginer l’univers fictif dans lequel évoluent les personnages, mais qui n’est pas directement lié à eux, ou à l’intrigue. Et bien une manière d’établir une connexion plus solide entre ces éléments d’arrière et d’avant-scène, c’est de faire appel au thème.

En d’autres termes, le décor peut servir de chambres d’échos au thème, voire même l’illustrer directement. Si vous rédigez un roman sur le thème du regret, n’hésitez pas à jalonner les lieux où il se situe d’œuvres inachevées et d’occasions qui n’ont pas été saisies. Le protagoniste qui n’a pas su saisir sa chance avec la femme de sa vie peut par exemple vivre dans une maison qu’il n’a jamais terminé de peindre, ou alors il ne cesse de travailler sur la même pièce de musique, en modifiant constamment la composition sans jamais être satisfait du résultat.

Parfois, ces décalques directs du thème, trop littéraux, peuvent être un peu lourdingues, donc à vous de trouver le bon équilibre. Mais si c’est bien mené, se servir du décor pour illustrer le thème peut donner l’impression d’un récit enchanté, où toute la chair littéraire de l’histoire est animée d’un seul élan.

Le thème et les personnages

Appliquer le thème aux personnages, c’est presque trop évident. En réalité, c’est à eux que l’on pense en premier lorsqu’on réfléchit aux manières d’inscrire le thème dans un récit. Après tout, une histoire, c’est une série d’événements qui arrivent à des personnages, et qui tournent autour d’un thème. Donc le véhicule naturel du thème, c’est bien là qu’il faut aller le chercher. Si vous explorez dans votre roman le thème de l’amour, il serait très étonnant que votre protagoniste ne tombe pas amoureux, ou ne soit pas concerné par la vie amoureuse d’une manière ou d’une autre.

Donc ça, c’est évident. Ce qui l’est moins, c’est que vous pouvez étendre ce principe à tous vos personnages, pas seulement à celui qui est concerné le plus directement. Chacun d’entre eux peut être considéré comme une facette différente d’un prisme, qui est porteur d’une interprétation distincte du thème.

Dans « Uranus », Marcel Aymé décrit les règlements de compte de la période de l’épuration dans l’après-guerre. Ses nombreux personnages reflètent tous de manière différente le thème de l’occupation, qu’ils soient des héros, des lâches, des menteurs, des salauds ou des inquisiteurs auto-proclamés. Ils fonctionnent donc comme des agents incarnés du thème, qui permettent, par leurs actes, d’en explorer toute la profondeur.

Vous n’êtes pas obligés d’opter pour une approche aussi extensive que celle-ci, mais pour le moins, posez-vous la question : votre thème, de quelle manière chacun de vos personnages s’y rapporte ? La réponse vous permettra de faire coup double, et d’approfondir à la fois les figures qui peuplent votre roman, et sa construction thématique.

Apprends à écrire

blog apprends a écrire

On y est. Nous y voilà. C’est le centième article posté sur ce blog, en-dehors des critiques, des interviews et d’autres billets secondaires, et donc il est plus que temps pour moi, en ce lieu consacré à l’écriture, de me mettre à vous apprendre à écrire.

Je vous taquine. Bien sûr, vous savez déjà écrire. Pour certains d’entre vous, vous savez à peu près, comme moi, avec de grosses lacunes à combler et une belle marge de progression. D’autres s’en sortent bien mieux, que ce soit grâce à leur travail ou à leur talent, et d’autres encore sont des surdoués qui savent tous et ont tous les talents – que faites-vous sur ce blog, au fait ?

En réalité, j’aurais dû intituler ce billet « Apprends à apprendre à écrire. » Parce que oui, en littérature, comme dans toutes les autres formes d’expression artistique, il y a toujours des choses à perfectionner, des techniques à découvrir, des compétences à parfaire. Apprendre est un processus qui ne cesse qu’avec la mort. Vous souhaitez être auteur, pourquoi ne pas avoir l’ambition de devenir le meilleur auteur que vous puissiez être ?

Certains auteurs, qui ne manquent pas une occasion de défendre leur point de vue sur les réseaux, ne souscrivent pas à ce point de vue. Pour eux, la littérature est quelque chose de si personnel qu’elle échappe à tout jugement de valeur. Ils estiment que chacun doit être libre d’écrire ce qu’il veut et comme il veut, qu’il n’existe aucune règle à suivre, et que toute tentative de corriger, de conseiller un auteur, ou simplement d’émettre un point de vue est une violation de sa créativité personnelle, accueillie dès lors avec hostilité.

Selon moi, ceux qui pensent cela ont à la fois raison et tort.

Ils ont raison parce que oui, chaque personne qui écrit procède comme elle veut, choisit les mots qu’elle veut, traite les thèmes qu’elle veut et met en scène les thèmes qu’elle veut pour raconter les histoires qu’elle veut, auxquelles elle donne la structure qu’elle veut. En littérature, il n’y a pas de lois, il n’y a pas de crime, et si le but poursuivi se limite au simple plaisir d’écrire, pour son épanouissement personnel, sans chercher la satisfaction des lecteurs, personne n’a quoi que ce soit à y redire. Quand mes enfants prennent place devant le clavier d’un piano et frappent les touches au hasard, juste pour éprouver la satisfaction de faire naître des sons, je ne les gronde pas sous prétexte qu’ils ne connaissent rien au solfège.

Par contre, ce qu’ils produisent n’est pas de la musique, et ce que produirait un auteur qui écrirait n’importe comment, sans rime ni raison, ne serait pas de la littérature.

Quand Ornette Coleman a inventé le free jazz, il a commencé par prendre le temps d’étudier attentivement la théorie musicale et l’harmonie. Au final, il a fait naître un type de musique que les non-initiés auront peut-être du mal à distinguer des tâtonnements aléatoires de mes enfants, mais pour y parvenir, Coleman a dû oublier une quantité considérable de techniques et d’informations sur la musique, dans le but de s’en affranchir et de créer quelque chose de nouveau, délibérément. La liberté, mais en pleine connaissance des lois de la musique.

Un peu de la même manière, Jackson Pollock a commencé par étudier de manière très formelle la peinture murale, la sculpture et les arts folkloriques amérindiens avant de mettre sur pied, en pleine conscience, une peinture expressionniste basée sur des jets de peinture sur la toile, qui semblent aléatoire. Comme Ornette Coleman, Pollock savait exactement ce qu’il faisait, quelles règles il avait l’intention de respecter, et quelles autres il souhaitait oublier.

On le voit bien à la lumière de ces exemples : ce n’est pas un hasard si le mot « art » vient du latin « ars », qui signifie « habileté, connaissance technique. » L’art, ça n’est pas seulement faire tout ce qui nous passe par la tête. C’est s’appuyer sur le travail de celles et ceux qui nous ont précédé pour raffiner son expression, la perfectionner, lui donner la meilleure forme possible. La littérature ne fait pas exception.

Si vous écrivez, vous êtes dans la même situation que moi : des dizaines de milliers d’auteurs sont meilleurs que vous. La probabilité que vous soyez un prodige, dont l’œuvre est une germination spontanée, inégalée et imperfectible, est très proche de zéro. Dans le passé, des génies en ont oublié plus sur la littérature en un mois que vous n’en apprendrez pendant toute votre vie. Pourquoi ne pas se hisser sur les épaules de ces géants pour, grâce à eux, voir un peu plus loin ?

Oui, l’humilité, c’est aussi, parfois, une qualité qui peut aider un auteur.

Jetez donc un œil attentif aux différents conseils que l’on peut trouver au sujet de la littérature. Pour l’essentiel, ils se recoupent assez souvent. Apprenez à charpenter une intrigue, ce que c’est qu’un personnage, à quoi sert un thème, comment se débrouiller avec l’exposition. Prenez connaissance de quelques principes célèbres de l’écriture, comme « Montrer plutôt que raconter », « Tue tes chouchous » ou encore le fameux « Fusil de Tchekhov. » Jetez un coup d’œil à ma liste d’articles : j’ai abordé la plupart de ces sujets. D’autres que moi en ont parlé et en parlent encore, mieux ou différemment.

Ces principes, ces techniques, existent parce qu’ils fonctionnent. Ils ont été mis à l’épreuve par des milliers de romanciers, dans des milliers de romans, et ont donné de bons résultats. Comme le contrepoint ou la théorie des couleurs, dans d’autres arts, elles constituent des bases solides sur lesquelles vous pouvez asseoir votre créativité et en libérer tout le potentiel.

Toutes ces règles, prenez en connaissance, apprivoisez-les, essayez-les, tordez-les, ignorez-les si vous le devez. Il ne s’agit pas des commandes d’un langage informatique : ce sont des suggestions, des sentiers tracés dans la jungle de la créativité, qui permettent de se repérer et de tracer son propre chemin. D’autres cultures, d’autres époques, avaient une esthétique différente et avaient foi en d’autres règles, et même les créateurs d’aujourd’hui s’autorisent à tordre le cou aux vaches sacrées, au besoin : les mythes antiques n’ont ni descriptions, ni dialogues ; les contes n’ont rien qu’on puisse réellement identifier comme des personnages ; il existe apparemment des feuilletons chinois comme « Doupo Cangqiong » dans lesquels chaque personnage est partie prenante dans quatre ou cinq intrigues différentes, ce qui paraît un peu confus à nos yeux d’occidentaux ; lorsque le scénariste Russel T. Davies a repris la série britannique « Doctor Who », il a délibérément piétiné la règle du « fusil de Tchekhov » à plusieurs reprises, sortant des révélations de son chapeau, parce qu’il estimait que parfois, la surprise doit l’emporter sur la construction dramatique.

Bref, les lois de la littérature sont davantage un genre de lignes de conduite que de véritables règles. Mais elles ne sont pas arbitraires pour autant et ne sortent pas de nulle part. S’astreindre à les suivre, c’est bien souvent un moyen de repérer les failles d’un texte et de parvenir à les combler, bref, de mieux écrire, et de satisfaire encore plus les lecteurs.

Si vous avez l’ambition d’ignorer une de ces règles, de la trahir ou de la modifier, ne le faites pas par ignorance, mais en toute connaissance de cause, en anticipant ce que cette décision aura comme conséquences sur votre texte, afin de produire l’effet que vous désirez. Oui, on peut très bien rédiger une histoire sans personnages, sans dialogue, sans structure, sans thème, ou tout est raconté et où l’action est constamment interrompue pour laisser la place à de l’exposition, mais il faut le faire délibérément. Et si votre texte ne fonctionne pas, s’il est bancal, s’il est incompréhensible ou déplaît aux lecteurs, reprenez-le et demandez-vous si certaines des lois que vous avez choisi de briser n’étaient pas, finalement, nécessaires.

⏩ La semaine prochaine: Apprends à accepter la critique

L’exposition

blog exposition

Ingrédient indispensable mais redouté de tout roman et de toute fiction, l’exposition peut être définie comme l’outil littéraire qui permet de transmettre au lecteur des informations sur le monde, les événements, les personnages, ou tout autre élément nécessaire à comprendre l’histoire. Impossible de s’en passer pour qui souhaite rendre son intrigue compréhensible. De même, une bonne partie du décor va se matérialiser à travers l’exposition, raison pour laquelle je prends la peine d’évoquer cette question ici, dans le prolongement de billets consacrés au worldbuilding.

L’exposition pose un problème facile à comprendre mais délicat à résoudre avec élégance. En deux mots : afin que le lecteur comprenne ce qui se passe dans l’histoire, l’auteur a besoin de lui transmettre un certain nombre d’informations. Mais pour éviter de le barber avec des détails qui n’apparaîtront pas immédiatement comme pertinents, il souhaite communiquer ces informations sans donner l’impression que c’est ça qu’il est en train de faire. C’est un peu comme au lycée, quand vous souhaitiez dire à quelqu’un qu’il faisait battre votre cœur, mais sans lui dire, parce que c’est trop la honte.

Précisément, si l’exposition risque d’être perçue comme rébarbative, c’est en raison de son côté scolaire. Il s’agit d’expliquer des choses au lecteur, un lecteur qui s’engage dans la lecture d’un roman pour vivre à travers les personnages, pour ressentir des émotions, pour être dépaysé, pour être intrigué, amusé, mais certainement pas pour qu’on lui fasse la leçon. Mal amenée, l’exposition consiste à interrompre le narratif pour le remplacer par des informations, dont, qui plus est, le lecteur ne percevra pas immédiatement l’utilité. Si l’on s’y prend avec lourdeur ou si l’on fait preuve de maladresse, l’exposition peut tuer un roman.

L’exposition consiste à transmettre au lecteur des éléments du décor indispensables à comprendre l’intrigue

Hélas, elle est presque toujours indispensable. Pour que les événements du roman aient un impact, il est nécessaire d’en faire comprendre les enjeux, et pour y parvenir, il faut à un moment les rendre explicites. Votre histoire met en scène un employé d’une mairie qui détourne de l’argent public ? Afin que le lecteur comprenne les difficultés d’une telle entreprise, il faut s’intéresser au fonctionnement des finances municipales, et afin que les enjeux émotionnels soient clairs, il faut se pencher sur la vie du fonctionnaire et sur ce qu’il risque de perdre s’il se fait prendre. En deux mots : l’exposition, ça consiste à transmettre au lecteur des éléments du décor indispensables à comprendre l’intrigue. On ne peut généralement pas s’en passer complètement.

Une fois qu’on a dit ça, il faut bien se rendre compte qu’il existe plein de façons différentes d’amener les choses, des plus maladroites aux plus habiles. Idéalement, la bonne exposition doit être invisible tout en étant mémorable : le lecteur ne réalise même pas que vous venez de lui transmettre une information cruciale pour la bonne compréhension de l’histoire, mais il la retient malgré tout.

Heureusement, il existe des techniques qui permettent de faire passer la pilule dans la plupart des cas. Le premier aspect à considérer, pour que l’exposition soit naturelle, c’est le contexte. Imaginez que vous rencontrez un de vos amis et qu’il se mette à vous expliquer que le champignon le plus dangereux pour l’homme sous nos latitudes est l’amanite phalloïde. Vous allez probablement trouver sa conversation un peu étrange. À présent, représentez-vous le même ami qui tient les mêmes propos alors que vous dégustez tous les deux une bonne plâtrée de champignons. L’anecdote est un peu inattendue, mais elle ne sort pas de nulle part. Enfin, troisième cas de figure : vous êtes dans la forêt en train de cueillir des champignons et votre ami vous empêche de cueillir une amanite en vous expliquant le risque mortel que vous encourez. Là, non seulement il a une bonne raison de vous en informer, mais il vous rend service en le faisant. La transmission d’information est naturelle et un lecteur qui découvrirait la scène n’y trouverait rien d’insolite.

Il y a des limites à la quantité d’informations qu’une scène peut contenir

Une information pertinente n’est jamais déplacée. Reste à créer les conditions qui la rendent pertinente. Hélas, plutôt qu’attendre le bon moment ou de créer les conditions idéales, beaucoup d’auteurs sont trop pressés et ils se contentent de chercher le premier prétexte qui se présente pour balancer à la tête du lecteur toute l’exposition qu’ils estiment nécessaire.

Vous en avez certainement déjà fait l’expérience dans un roman où, alors qu’on introduit un nouveau personnage, on apprend dans la foulée comment il s’appelle, ce qu’il fait dans la vie, d’où il vient, ses liens avec tous les personnages, son opinion sur différents sujets, ainsi qu’une référence à ce mystérieux accident de bateau qui l’a laissé amnésique. Trop, c’est trop : il y a des limites à la quantité d’informations qu’une scène peut contenir. Il faut agir avec davantage de naturel.

Apprenez à être patient et à avoir le cran d’attendre le moment opportun pour l’exposition d’un aspect de votre intrigue. Toutes les informations mentionnées ci-dessus peuvent être ventilées en plusieurs scènes : le protagoniste peut d’abord croiser ce personnage en vitesse, après quoi on l’informera qu’il s’agit du directeur des ressources humaines de l’entreprise où se situe l’action du roman ; dans une autre scène, il fera formellement sa connaissance, apprendra son nom, et celui-ci mentionnera peut-être ses relations avec d’autres personnages de l’histoire (« Je parie que Donna et Robert vous ont raconté que j’étais complètement cinglé, pas vrai ? Toujours à comploter, ceux-là ») ; enfin, dans une scène plus tardive, le protagoniste s’apercevra par lui-même de ses trous de mémoire (quant au mystérieux accident de bateau, est-il indispensable de le mentionner, pour la bonne compréhension de votre histoire ?)

Quand un personnage doit continuellement se faire expliquer des choses simples, le lecteur va finir par le prendre pour un idiot.

Parmi les méthodes qui permettent d’amener cette exposition sans que ça se remarque trop, on peut mentionner le dialogue. On vient d’en avoir un exemple avec l’histoire de l’amanite phalloïde. Quelqu’un explique quelque chose à quelqu’un d’autre, et le lecteur, qui est témoin de la scène, reçoit ces informations au même moment. Si c’est amené avec élégance, il s’agit d’une manière simple et efficace de parvenir à ses fins.

Cela nécessite toutefois qu’il existe une asymétrie du niveau de connaissances parmi les personnages. Typiquement, pour une raison ou pour une autre, le protagoniste sera un peu largué, et ceux qui l’entourent devront lui expliquer toutes sortes de choses. Voilà pourquoi, dans les littératures de l’imaginaire, on compte tellement de personnages principaux qui sont des petits nouveaux (Harry Potter), des individus qui ont vécu une vie isolée (Frodo) ou qui débarquent carrément d’un autre monde (Alice).

Naturellement, cette option fonctionne moins bien pour expliquer au lecteur des choses que, dans l’univers de votre roman, tout le monde sait (« Comme tu le sais fort bien, Luke, notre galaxie est contrôlée par un implacable Empire Galactique. ») Par ailleurs, soyez vigilants : quand un personnage doit continuellement se faire expliquer des choses simples, le lecteur va finir par le prendre pour un idiot.

En-dehors du dialogue, une excellente approche pour amener de l’exposition de manière naturelle, c’est par l’intrigue elle-même. De l’action, ça vaut toujours mieux qu’une explication. Votre histoire se situe dans un pays contrôlé par une dictature militaire où les femmes sont traitées comme des citoyens de second plan ? Ne le dites pas à vos lecteurs, montrez-le : mettez en scène des défilés militaires et montrez à quel point vos personnages féminins ont du mal à se faire entendre. Les lecteurs ne sont pas des imbéciles : s’ils voient comment votre monde fonctionne, vous n’aurez pas besoin de le souligner ostensiblement avec de longues explications. C’est le bon vieux principe du « Montrer plutôt que raconter. » Même si vous êtes fiers du monde que vous avez créé, résistez à l’envie d’expliquer chaque détail de manière démonstrative : vous êtes écrivain, pas guide touristique.

Il suffit d’augmenter légèrement l’intensité d’un conflit pour que vos personnages s’envoient à la figure des éléments d’information

Une astuce qui fait des miracles pour rendre l’exposition invisible, c’est le conflit. Si deux personnages ont des intérêts divergents, un contentieux, des comptes à régler, s’ils font partie de deux organisations rivales, cela vous fournit une série d’excellents prétextes pour apprendre toutes sortes de choses au lecteur au sujet de ces personnages, et, plus largement, du décor. Il suffit d’augmenter légèrement l’intensité d’un conflit, sous la forme d’une dispute par exemple, pour que vos personnages s’envoient à la figure des éléments d’information qu’ils connaissent parfaitement, mais qu’ils rappellent dans le cadre de leur argumentaire (« Je te rappelle que mon mari a un cancer du poumon ! Oui, bien sûr que je dois passer du temps à l’hôpital, imbécile ! »)

Imaginons que, dans votre roman, vous mettiez en scène deux sœurs dont l’une est policière et l’autre, directrice d’une entreprise privée de sécurité, et que les conceptions divergentes de leurs métiers les ont amenés à entretenir au fil des années une rivalité conflictuelle. Rien que sur ce postulat de base, vous avez un socle sur lequel bâtir de l’exposition pour révéler, par contraste, qui sont ces deux femmes, ce qui les sépare et ce qui les réunit, le fonctionnement de la brigade de police et celui de l’entreprise de sécurité, ainsi que les dynamiques familiales qui se sont construites autour de cet antagonisme. Le lecteur, captivé par le potentiel dramatique de la situation, ne s’apercevra même pas que vous êtes en train de lui fourguer de l’exposition en douce…

Autre source majeure d’exposition : la documentation. C’est tout bête mais tout ce qui peut être utilisé pour informer les gens dans la vie de tous les jours peut aussi servir à livrer de l’exposition dans un roman : les affiches, les articles de journaux, les émissions de radio, les lettres, les textos, les courriels, factures, panneaux indicateurs, prescriptions médicales, dépositions, journaux intimes, blogs, graffitis, etc… Tout ce qui peut potentiellement contenir des infos précieuses peut être simplement décrit comme n’importe quel élément de décor et apporter au lecteur des indications nécessaires à la compréhension du roman.

Le narrateur peut communiquer directement des informations au lecteur

Enfin, il faut mentionner, après les sources extérieures, les sources intérieures. En deux mots : le narrateur peut communiquer directement des informations au lecteur. Je conseille de ne pas trop abuser de cette approche, cela dit, qui risque d’aboutir à un résultat très artificiel et renvoie à une manière d’aborder la littérature qui est passée de mode au début du 20e siècle.

S’il s’agit d’une narration à la 1e personne, il va falloir justifier vis-à-vis du lecteur que le narrateur-protagoniste (si on a bien affaire à ce genre de cas de figure), consacre du temps à expliquer par écrit des éléments de décor qui doivent lui apparaître à lui comme des évidences (« Je me rendis aux bureaux de ComStar, l’agence spatiale mondiale pour laquelle je travaillais. ») À moins d’y mettre du doigté, cela risque de réveiller l’incrédulité du lecteur. Cela dit, un narrateur au ton confessionnel, ou qui adresse son texte à un autre personnage, peut rendre viable cette démarche.

Si on a affaire à un narrateur omniscient à la troisième personne, c’est encore pire. Certains auteurs choisissent d’émailler la narration d’anecdotes, voire de les reporter en notes de bas de page (« Il avait une odeur de wukfor, un de ces ruminants à six pattes autour desquels toute l’économie des tribus zürl tournait depuis des siècles »). Ces inserts ont toute leur place dans le Guide du Routard, mais elles sont selon moi déplacées dans un texte littéraire, où elles interrompent le cours du narratif et nuisent à l’immersion des lecteurs.

⏩ La semaine prochaine: Exposition – quelques astuces

À quoi sert le décor

blog à quoi sert décor

Comme on a eu l’occasion de s’en apercevoir dans un billet précédent, le décor – le fameux worldbuilding – existe dans n’importe quel texte d’essence romanesque. Et même s’il n’a peut-être pas l’importance de premier plan que certains lui prêtent, il s’agit néanmoins d’un outil précieux et remarquablement polyvalent, qui peut, s’il est bien utilisé, agrémenter une histoire et en rehausser les aspects les plus importants.

Car le décor n’est pas une simple toile de fond dressée derrière les personnages pour mettre un peu de couleur. Un décor n’est pas une décoration, juste là pour faire joli, inerte, insipide. Il s’agit d’une construction littéraire complexe, vivante, évolutive, et entre de bonnes mains – les vôtres par exemple – celle-ci peut interagir de nombreuses manières différentes avec les principaux éléments de votre histoire : les personnages, l’intrigue, le thème et le style.

Le décor et les personnages

La première idée qui vient à l’esprit, lorsque l’on évoque les relations entre le décor d’un roman et ses personnages, c’est qu’il permet un enracinement de ces derniers. Les personnages, presque malgré eux, vont trouver une place dans le décor. Ils vont être de quelque part, d’un lieu, d’une époque, d’un contexte socioculturel. Comme si le décor était une décalcomanie, il va laisser sa marque sur les personnages, de manière différente pour chacun d’entre eux, ce qui va permettre de les caractériser, de les différencier les uns des autres tout en leur fournissant un référentiel commun, de leur offrir des origines et des perspectives immédiatement compréhensibles pour le lecteur.

L’action de votre roman se situe sur une île ? Les personnages qui y sont nés seront distincts de ceux qui sont venus y habiter, et différents encore de ceux qui en sont repartis avant d’y revenir. Il y aura ceux qui s’y sentent à l’aise et ceux qui veulent s’enfuir, ceux qui veulent améliorer les lieux, ceux qui veulent tout casser et ceux qui ne veulent toucher à rien, ceux pour qui les lieux participent de la manière dont ils définissent leur identité et ceux pour qui il s’agit d’un lieu comme d’un autre, pour lequel ils n’ont pas d’attachement particulier. Rien qu’à travers cette simple relation, vous disposez d’un outil précieux pour caractériser vos personnages.

Naturellement, je prends ici le mot « décor » dans son sens le plus étroit, celui qui l’apparente à un lieu. Mais on peut étendre cette réflexion à d’autres aspects du décor. Comment les personnages de votre histoire se situent-ils par rapport à un événement historique, passé ou contemporain ? Quelles sont leurs relations à une organisation qui joue un rôle majeur dans l’intrigue ? Quels rapports entretiennent-ils avec certaines valeurs : famille, honneur, religion, argent ? Il n’y a pas un seul aspect du décor qui ne puisse pas être mis à contribution pour enrichir les figures qui peuplent votre roman.

En plus de permettre de définir les personnages, le décor offre l’occasion de les définir les uns par rapport aux autres. Mettons que l’action de votre roman se situe dans une organisation non-gouvernementale à vocation humanitaire. Chaque personnage pourra avoir, vis-à-vis de celle-ci, une attitude différente, de l’idéalisme jusqu’au cynisme en passant par le pragmatisme. Dans une histoire où un élément de décor comme celui-ci joue un rôle central, il constitue bien souvent l’axe principal de la personnalité des personnages principaux. On le voit très bien dans les films de guerre les plus introspectifs, où les figures sont différenciées principalement par leur attitude vis-à-vis du conflit et de l’armée.

Naturellement, en opérant ce type de distinction, cela permet de manière simple de clarifier les différences qui existent entre les personnages, qui peuvent constituer autant de sources de conflit et de désaccords entre eux, qu’il suffit d’exploiter pour donner du relief à l’histoire.

Le décor, il faut le noter, n’est pas un élément inerte. On peut le considérer comme un personnage à part entière, qui défend des valeurs, se montre actif et surtout, évolue au fil de l’histoire. Alors que le décor imprime sa marque sur les personnages, ceux-ci eux aussi font évoluer le décor. Ça fonctionne dans les deux sens. Dans un roman réussi, bien souvent, les personnages principaux auront réussi à changer des éléments du décor de manière spectaculaire entre le début et la fin de l’histoire, ne serait-ce que parce qu’ils ont mis fin au règne du Maître des Ténèbres.

Le décor et l’intrigue

S’il influence les personnages, le décor, le worldbuilding, a également un impact majeur sur l’intrigue de votre histoire. En effet, un des éléments centraux de tout décor romanesque, c’est l’ensemble des lois qui régissent ce monde de fiction. On le voit de manière très claire dans Harry Potter, où l’autrice passe beaucoup de temps à expliquer comment fonctionne la magie, de quelle manière celle-ci est réglementée, et comment la société des magiciens s’est constituée.

Toutes ces règles constituent autant de points d’appui pour bâtir une intrigue. En d’autres termes : il est fort probable que le cœur de l’histoire que vous souhaitez raconter s’appuie sur les éléments les plus saillants de votre décor. Un polar qui raconte la croisade d’un flic intègre contre la corruption de ses supérieurs va se baser sur des éléments de décor qui concernent les équilibres de pouvoir au sein de la hiérarchie du commissariat, les liens et les compromissions des officiers, etc…

Le décor, tout simplement, peut offrir un problème à résoudre, qui sert de première clé à l’intrigue : voilà ce qui se passe, donc voilà ce qu’on va faire. Notre royaume est envahi par les trolls, donc je vais prendre mon épée et les bouter hors du territoire ; notre époque est figée dans la misère sociale et le désespoir, donc je vais trouver une raison personnelle d’exister en-dehors de ce que celle-ci a à m’offrir ; dans le monde pourri de Hollywood, ce riche producteur de cinéma ne va jamais remarquer une pauvre petite secrétaire de production comme moi, donc il faut que je fasse quelque chose pour me démarquer et conquérir son cœur, etc…

On le comprend avec ces exemples : ce mécanisme est sans doute la manière la plus simple de bâtir une intrigue, quel que soit le genre. Il est parfois simpliste mais comporte le grand avantage d’apporter de la cohérence à une œuvre, puisque les personnages principaux et le décor vont avancer ensemble, et évoluer de concert, ce qui est généralement satisfaisant pour les lecteurs quand c’est bien amené.

Attention quand même à observer cette règle (qui comme la plupart des règles comporte son lot d’exceptions) : le décor sert l’histoire, l’histoire ne sert pas le décor. Une intrigue qui est bâtie sur les aspects les plus marquants du décor sera solide et cohérente. A l’inverse, si votre intrigue n’est qu’un prétexte à faire visiter le décor au lecteur, c’est que vous n’avez rien à raconter, et il n’y a rien de pire. Les lecteurs souhaitent qu’on leur raconte des histoires, pas qu’on les balade, comme dans un bus touristique.

Le décor et le thème

Le décor, dans toute sa complexité, peut également servir de chambre d’écho au thème de votre histoire. En d’autres termes, si vous avez pris la décision de construire votre roman autour d’un ou plusieurs thèmes forts, ceux-ci ne seront que plus prégnants si vous saisissez chaque opportunité pour les illustrer à travers chaque élément du décor.

Par exemple, un roman axé sur un thème comme l’impossibilité des humains à communiquer entre eux va bien sûr refléter ce thème à travers ses personnages, mais il y a toutes sortes de possibilités de l’illustrer également au moyen d’éléments de décor. Ce qui va exister au niveau micro entre les personnages va se manifester au niveau macro dans le décor : on pourra y mettre en scène des institutions incapables de communiquer efficacement, des technologies qui éloignent les individus les uns des autres, des mouvements qui prétendent permettre la communication avec les défunts ou les extraterrestres, sans y parvenir réellement, etc… Dans le film « The Darjeeling Limited » de Wes Anderson, trois frères qui n’arrivent pas à se parler font ensemble un voyage en Inde, un pays dont ils ne parlent pas la langue et dont ils ne comprennent pas les usages.

Ce thème va même pouvoir être reflété également dans les détails : le haut-parleur du téléphone d’un des personnages ne fonctionne plus, son chat qui ne miaule plus, ou alors il s’inquiète parce que ses voisins qui passaient leur temps à se quereller sont soudain silencieux.

Il vaut mieux éviter de placer des reflets du thème partout, parce que ça finirait par être assommant, mais le décor offre d’innombrables possibilités d’illustrer celui-ci de manière subtile et ludique. Et puis souvenez-vous qu’en littérature, les choses peuvent être exprimées clairement, ou entre les lignes : les personnages le peuvent, mais le décor aussi. Parfois, les expressions du thème vont s’y nicher dans le non-dit ou dans le sous-entendu.

Le décor et le style

Dernière possibilité de se servir du décor dans l’expression littéraire : le style. Tous les éléments qui forment le décor peuvent être, si l’auteur le décide, mis au service de ses choix stylistique.

Un roman dépouillé pourra avoir un décor dépouillé, un roman baroque, un décor baroque ; pour l’aider à établir un style familier et direct, un romancier pourra prendre la décision de décrire avant tout des aspects de la vie quotidienne, et d’écarter tout ce qui éloignerait le lecteur des préoccupations les plus pragmatiques ; désireux d’évoquer l’émerveillement ou l’exotisme, il pourra, dans ses descriptions, privilégier les aspects les plus déconcertants de son décor.

Et puis tout peut se conjuguer : un style bavard peut mettre en scène des personnages bavards dans un monde bavard, à une époque bavarde, qui travaillent pour des organisations bavardes ; un écrivain qui se voit comme un iconoclaste au niveau stylistique peut délibérément situer son histoire dans un monde où les règles sont en train de voler en éclats.

Cela dit, dans le domaine du style, peut-être davantage encore qu’avec les autres catégories, il peut être intéressant de choisir au contraire de jouer le contraste : un décor dépouillé pour un style ampoulé, ou l’inverse.

⏩ La semaine prochaine: Profession décorateur