Les effets du hors-champ

Être conscient de l’existence du hors-champ en littérature permet à un auteur de produire des effets intéressants. Certains argumenteront que c’est enfin l’article qu’on souhaitait lire depuis le début de la série, mais il était nécessaire d’établir tout le reste avant d’en arriver à ce stade. Dans cet article, je détaille quelques unes de ces techniques, mais n’hésitez pas à en mentionner d’autres en commentaire, si vous en avez fait l’expérience ou que vous avez la conviction que ça peut fonctionner.

Le hors-champ et la phase de tri

Dans mon article intitulé « Écrire un roman accueillant », (que d’ailleurs je n’ai écrit que pour pouvoir y faire référence ici), j’ai mentionné ce que j’ai appelé « la phase de tri », cette période qui intervient lors des premières dizaines de pages d’un roman, où une lectrice ou un lecteur cherche à déterminer de quels personnages, éléments d’intrigue et de décor il va avoir besoin de se rappeler pour suivre l’histoire que vous lui racontez, et lesquels sont juste là pour mettre un peu de couleur, et peuvent plus ou moins être oubliés immédiatement. Doser correctement la limite entre les deux n’est pas facile.

Pour y parvenir, être conscient que cette phase de tri existe représente un bon début, et comprendre que le hors-champ peut y jouer un rôle est précieux. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’inconsciemment, le lecteur va le plus souvent ranger sur la pile « pas important » ce qui est hors champ, pour se concentrer sur le reste. Cela signifie que si vous souhaitez mettre toutes les chances de votre côté pour qu’il se souvienne d’un aspect de votre livre, il vaut mieux éviter de le présenter hors champ.

À ce sujet, j’ai une anecdote. Dans mon roman « Révolution dans le Monde Hurlant », dans un des premiers chapitres, j’introduis une femme énigmatique qui se fait appeler Briselâme, et qui devient ensuite un des personnages majeurs de l’histoire. Dans la première version de la scène dans laquelle elle fait son apparition, elle mentionnait en passant le fait qu’elle avait deux sœurs. Sachant que celles-ci allaient jouer un rôle crucial plus tard dans le roman, j’espérait que cette indication allait suffire pour que le lecteur s’en souvienne…

Mais ça ne fonctionnait pas du tout : le fait que cette information soit présentée hors-champ avait pour conséquence que les lecteurs-tests ne la retenaient pas. J’ai remanié la scène pour que les deux sœurs en question y soient physiquement présentes (dans le champ, donc). Même si elles n’y avaient qu’un rôle minime, les lecteurs retenaient qu’ils avaient affaire à trois sœurs, et ils les triaient sur la pile « à retenir ».

C’est loin d’être une science exacte, tout ça. Mais pensez à la plupart des romans et des films que vous connaissez et vous constaterez que les éléments qui comptent vraiment sont rarement présentés hors-champ. On peut très bien imaginer que le premier « Star Wars » s’ouvre avec les pérégrinations des deux droïdes sur la planète désertique : il ne manquerait pas vraiment d’information. Par contre, le fait d’avoir inclus Vador et Leia à l’écran dans les premières scènes a laissé une impression qui persiste pendant tout le reste du film. À garder en mémoire lorsque vous rédigez les premiers chapitres de votre prochain livre.

Agrandir l’univers

Quelle que soit la forme qu’il prend, le hors-champ existe en-dehors de l’espace sur lequel l’auteur inscrit l’essentiel de son action. Cela signifie qu’on peut s’en servir pour donner de l’envergure, de l’ampleur à une histoire, lui conférer des dimensions supplémentaires. Imaginez une scène où votre protagoniste se balade dans un souk magnifique, bruyant et envahi par une foule immense. Pour décrire cette balade, vous pouvez choisir de privilégier exclusivement ce qui est dans le champ, en alignant une série d’éléments descriptifs et de rencontres. Ça serait déjà pas mal. Mais pensez que vous pouvez agrémenter tout cela de hors-champ suggéré : des odeurs capiteuses, brièvement senties, qu’on ne parvient pas à identifier, les pleurs d’un enfant qu’on n’aperçoit pas, des percussionnistes qu’on entend avant de les voir, les vibrations dans le sol d’un gros camion de livraison.

La même approche fait merveille, par exemple, dans la description d’une bataille, ou le pauvre soldat est entouré d’explosions dont il ignore l’origine, qu’il entend des ordres braillés de derrière les collines, en les comprenant à moitié, qu’il sent des odeurs dont il ignore si elles sont liées à un gaz de combat… Et si le champ de bataille était l’ancien village natal du soldat, et que vous incluiez hors-champ des informations sur ce qu’étaient les bâtiments traversés avant d’être réduits à l’état de ruines ?

Utilisé avec imagination et parcimonie, le hors-champ peut conférer à vos scènes-clé l’équivalent d’une dimension supplémentaire.

Le suspense

C’est en quelque sorte une extension de la catégorie précédente : le hors-champ, cet assemblage d’informations mineures, ou qui ne sont pas entièrement perceptibles dans l’immédiat, peut faire merveille pour générer du suspense. Comme j’ai eu l’occasion de l’écrire dans un article précédent, le suspense, c’est une technique grâce à laquelle l’auteur installe dans l’esprit du lecteur deux scénarios : un positif, souhaitable, heureux, attendu, et un scénario négatif, dangereux, craint, catastrophique. Si c’est bien fait, cela suscite une forte envie de rapidement découvrir de quelle manière cette tension se dénoue.

Pour mettre en place cette technique, le hors-champ est un allié précieux. Tout ce qui est du registre du hors-champ suggéré fournit au lecteur des informations partielles qui suscitent une incertitude, génératrice de suspense. Ce hurlement venu du bout du couloir, était-ce un cri de douleur, le râle d’une bête blessée ou quelque chose de bien plus sinistre encore ? Quelle est cette odeur fétide qui vient de la salle de bain ? Pourquoi entend-on des pas au grenier, alors qu’il devrait être vide ? Cette méthode fonctionne très bien dans le domaine de l’horreur.

Le hors-champ raconté ou rapporté peut également être utilisé pour générer du suspense, par exemple en fournissant des informations qui semblent être en porte-à-faux avec la réalité telle qu’on la perçoit dans le champ narratif. Comment s’expliquer ces différences ? Qui a raison ? N’hésitez pas, par ailleurs, à vous servir du fait que le lecteur a généralement tendance à accorder moins de poids au hors-champ qu’au champ. Les informations que vous avez communiquées à travers du hors-champ de contexte, sont-elles dignes de foi ? Avez-vous essayé de les cacher, de faire croire qu’elles ne sont pas importantes alors que c’est tout le contraire ? Oui, on peut rendre un lecteur parano avec cette approche.

Casser le rythme

Un usage possible du hors-champ est stylistique : être capable de l’identifier et l’utiliser avec économie dans un texte peut permettre de casser le rythme de la lecture. On ne réagit pas de la même manière à des scènes d’action ou de tension dans le champ qu’à de l’exposition hors-champ. Vous pouvez utiliser des éléments hors champ insérés dans le texte à la manière des barres de bore dans le réacteur d’une centrale nucléaire : pour faire baisser la pression. Vous pouvez aussi utiliser un insert hors-champ après une révélation ou un autre moment significatif sur lequel vous souhaitez que le lecteur médite un petit peu. Pour le dire autrement : champ et hors-champ n’ont pas la même viscosité et passer de l’un à l’autre modifie le rythme de narration et la manière dont la lecture est perçue.

Rien n’est hors champ / tout est hors champ

Est-il possible de se passer complètement de hors-champ ? Cela peut, en tout cas, représenter un intéressant parti-pris esthétique, ainsi qu’une manière de réaliser à quel point le hors-champ va se loger un peu partout, dans un texte littéraire. On pourrait tenter cette approche, par exemple, dans un roman où le personnage principal (et focal) est quelqu’un de centré sur lui-même, et peu attentif à ce qui l’entoure. Son narcissisme se manifeste subtilement par le fait qu’absolument aucun élément n’est inclus s’il n’est pas dans le champ, ce qui pourrait créer un sentiment d’isolement, voire d’asphyxie, à la lecture.

Quant au pari inverse, celui qui consiste à ne constituer une histoire qu’avec du hors-champ, il paraît bien plus difficile à tenir. Ce type d’expérience pourrait être tenté dans le cadre d’une nouvelle, probablement pas d’un roman. Il pourrait s’agir d’un portrait un creux, un individu dont le narrateur ne s’approche jamais et dont on ne découvre pas les agissements est décrit par ce qui l’entoure, charge au lecteur d’assembler ces informations lui-même.

La productivité

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Comme on l’a vu récemment dans le billet où je vous encourageais à écrire tous les jours (mais pas de la manière dont on l’entend habituellement), le processus d’écriture, c’est quelque chose de personnel. Tout le monde n’a pas le même temps à disposition, pas la même capacité de travail, pas les mêmes ambitions.

Difficile, dans ces conditions, de proposer des conseils qui conviennent à chacun. C’est peut-être pour cette raison que certains se sentent tellement agressés lorsque d’autres auteurs leur donnent des conseils : ils estiment que ceux-ci ne s’appliquent pas à leur situation. Ils réclament du sur-mesure et on ne leur file que des modèles génériques.

Comment faire, dès lors, pour parvenir à être aussi productif que possible ? Comment faire en sorte d’utiliser son temps au mieux pour écrire autant et aussi bien que possible, avec le temps que l’on a à disposition ?

Ce qu’il convient de faire, pour commencer, c’est d’être au clair au sujet de vos objectifs : quel rythme de parution envisagez-vous ? Cinq romans par an, comme certains auteurs de romance ? Une sortie annuelle, comme les auteurs de polars ? Un gros bouquin tous les deux ou trois ans, comme les auteurs de fantasy ? Pour répondre à cette question, il faut prendre en compte toute une série de facteurs, qui vont de la fréquence de vos sorties, à l’épaisseur de vos livres en passant par votre capacité d’écriture.

Comme une jeune pousse dans un pot de fleur

Si vous vous sentez capables, par exemple, de pondre trois cents pages de fiction par année, en assurant la promotion derrière, cela vous donne une idée du rythme qu’il va vous falloir adopter. Oui, ça fait 25 pages par mois, mais 25 pages terminées, relues, définitives. Si vous faites partie des personnes qui ont besoin de se fixer des objectifs chiffrés, mieux vaut diviser ce nombre par deux, en tout cas dans les premiers mois.

Il n’y a qu’à l’usage que l’on peut procéder au réglage du rythme fixé au départ, et de savoir s’il convient de le freiner ou de l’accélérer. Car la grande majorité des écrivaines et des écrivains ne le sont pas à temps plein, et ont l’obligation de concilier l’activité de leur plume avec un ou plusieurs emplois, leur vie familiale et affective, voire même, soyons fous, leur vie sociale, leurs hobbys, leurs loisirs.

Afin que l’écriture, dans votre vie, ne se laisse pas ensevelir au milieu de tout ça, il faut lui laisser un peu d’espace, comme à une jeune pousse dans un pot de fleur. Cela signifie que les personnes dont vous partagez l’existence doivent saisir l’importance que la littérature occupe dans votre vie, et comprennent quelles conditions vous sont nécessaires, tant au niveau du temps que vous comptez y consacrer qu’au cadre qui vous est nécessaire. C’est peut-être un hobby, mais pour le mener à bien, cela réclame de pouvoir s’y consacrer avec sérieux. Et si c’est votre travail, c’est encore plus crucial. Si vos proches ne comprennent pas, réexpliquez, montrez-leur ce que vous faites. Si vraiment ils ne captent pas, vous pouvez me les envoyer. Et puis au besoin, faites vous-mêmes un compromis et revoyez vos ambitions à la baisse.

Il faut parfois savoir viser petit

Ménager une place pour l’écriture dans sa vie, cela peut passer par une routine : un rendez-vous pris avec vous-même où vous vous consacrez à votre projet. Pour certains, ces passages obligés sont stimulants. D’autres les vivent au contraire comme des contraintes, donc il peut être utile de tester plusieurs formules avant de trouver celle qui vous convient. Si cela vous convient mieux, les phases d’écriture peuvent être régulières sans nécessairement être planifiées ou même toujours aux mêmes horaires.

Et puis pour être productif, il faut parfois savoir viser petit. S’asseoir devant son écran et produire cinq pages, c’est très bien. Une page, même, peut parfaitement suffire. C’est mieux, de toute manière, que de regarder votre traitement de texte en chien de fusil sans y toucher pendant des mois.

Cela dit, pour viser une efficacité maximale, je vous recommande de procéder à un peu de préparation mentale. Pendant des années, j’ai passé trente minutes par jour à écrire, au travail, pendant ma pause repas. Littéralement, j’arrêtais de travailler une seconde, la seconde suivante, je rédigeais pendant une demi-heure, puis je reprenais mon travail, sans perdre un seul instant.

Tout le monde n’en est pas capable, en tout cas, pas sans préparation. Pour y parvenir, il est impératif de savoir exactement ce que vous avez à faire. La préparation mentale est votre alliée : pendant les moments creux de votre existence, sous la douche, au volant, entre deux portes, pensez à votre prochaine session d’écriture et à ce que vous allez devoir y réaliser. Structurez vos pensées, imaginez des phrases. Prenez des notes, au besoin. Si vous êtes efficaces, la phase d’écriture en elle-même ressemblera à de la dactylo.

Les conseils, dans ce domaine, n’ont pas beaucoup d’intérêt

Comment faut-il s’organiser ? À quoi doit ressembler votre espace de travail ? Comment doit se dérouler votre session d’écriture ? Combien de temps doit-elle durer ? Devez-vous vous ménager des pauses ? Faut-il pratiquer l’écriture d’entraînement ? S’il est important de trouver des réponses à ces questions, celles-ci sont personnelles et ne peuvent provenir que de votre pratique. De même, certains auteurs ressentent le besoin de s’isoler, d’éviter tout ce qui risque de les déconcentrer, à commencer par leur smartphone et leur connexion au web. À vous de voir si c’est important pour vous ou pas.

Ces irruptions dans l’écriture, les appels téléphoniques, les rencontres, les curiosités, les réseaux, votre chat, la musique, vous pouvez également, si vous en avez l’inclination, les incorporer dans votre processus afin d’y puiser de l’inspiration ou d’en profiter pour prendre du recul. C’est pourquoi certains auteurs affectionnent un environnement de travail moins policé, plus chaotique, parce qu’ils trouvent ça stimulant.

Les conseils, dans ce domaine, n’ont pas beaucoup d’intérêt, à moins que vous soyez complètement largués et que ça vous aide de savoir comment font les autres. Par contre, le conseil suivant est important : réfléchissez à votre fonctionnement, et trouvez la méthode de travail qui vous garantisse la productivité maximale. Ce n’est qu’en vous organisant, mentalement et matériellement, que vous pourrez produire le nombre de romans que vous ambitionnez, et que vos projets vont se concrétiser.

Une nouvelle : « La dame penchée »

blog le petit plus

En ce moment, je caresse l’idée d’écrire un roman d’horreur, autour du thème de la maison hantée. Naturellement, je n’ai aucune expérience dans ce domaine, et c’est d’ailleurs une partie de l’attrait de cette idée à mes yeux : apprendre, et explorer un secteur de la littérature que je ne connais pas bien.

Parmi les étapes qui me mèneront (peut-être) à la réalisation de ce projet, il y a cette courte nouvelle horrifique, « La dame penchée », que je vous propose de découvrir ici.

😱 Nouvelle La dame penchée

Au delà de l’envie de raconter cette histoire, ma motivation ici a été de m’essayer à un certain nombre de techniques et d’éléments de style que je compte utiliser plus tard, en particulier des questions de rythme, de choix de vocabulaire, de méthode d’exposition et de construction du suspense. Si vous avez le temps de lire cette courte histoire et de me proposer des retours, j’en serais très heureux (vraiment, je peux tout entendre).

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Écrire le combat

blog écrire le combat

De temps en temps, dans les romans, il y a de la bagarre. Quelqu’un est très fâché contre quelqu’un d’autre, et pour bien le lui faire comprendre, il lui file un coup de poing, le frappe avec sa hallebarde, ou lui tire dessus avec une mitraillette. Si, dans le monde réel, il est navrant que deux individus ne parviennent pas à résoudre leurs différends par un autre moyen que la violence, dans la littérature, un combat peut constituer un passage exaltant à lire, pour peu qu’on sache comment s’y prendre.

La première chose à savoir, c’est que toutes les bagarres ne sont pas dignes qu’on s’y attarde. Pour qu’un auteur prenne la peine de consacrer du temps à une scène de combat, il faut que celle apporte quelque chose au roman. Elle doit avoir du sens en tant que scène, la simple excitation générée par le combat ne suffit pas. En d’autres termes : il faut que la scène en question ait des enjeux clairs, que le personnage principal ait quelque chose à gagner si l’emporte et quelque chose à perdre s’il se fait battre, que ce face-à-face génère du suspense et que le cours du narratif soit bouleversé par ces événements.

Une règle simple à observer, c’est que si la scène de combat pourrait être retirée sans que cela change le cours du roman, celle-ci est superflue.

Il existe de nombreux moyens de s’assurer qu’une scène de combat justifie son existence, en faisant en sorte qu’elle ait des conséquences : à la suite de cette passe d’arme, le statut du protagoniste change, par exemple il est capturé, il acquiert une réputation, bonne ou mauvaise, ou il gagne ou perd des alliés ; il peut être diminué d’une manière ou d’une autre, sous la forme d’une blessure ou d’une mutilation, d’une hémorragie, ou par exemple en perdant une partie de ses possessions ; il obtient des informations, ou prend conscience de quelque chose qui va changer son attitude par la suite ; il commet des actes qui modifient la perception que ses proches ont de lui ou qui génèrent un traumatisme ou une honte durable, etc…

Un roman se nourrit de situations conflictuelles et de moments de crise

Si ni votre intrigue, ni vos personnages ne ressortent transformés d’une scène de combat, il faut la repenser. Pourquoi est-ce si important ? Déjà parce qu’on peut en dire autant de toutes les autres scènes d’un narratif : si elle n’a ni enjeux ni conséquences, elle n’a pas sa place dans l’histoire, qu’il s’agisse d’une scène de combat, de sexe ou de dialogue. Par ailleurs, un roman se nourrit de situations conflictuelles et de moments de crise. Y inclure une altercation violente entre plusieurs personnes sans en profiter pour tirer parti de ce moment de tension, c’est du gâchis. Enfin, si vous incluez une scène de combat dans votre histoire et qu’elle ne mène à rien, cela va faire retomber l’intérêt du lecteur, qui cessera de se préoccuper du sort de ces personnages principaux qui semblent ne courir aucun danger.

Attention : ce qui précède ne signifie pas que dès qu’un combat est mentionné dans votre livre, il doit chambouler toute votre intrigue. On peut très bien imaginer une histoire riche en action dont le personnage principal passe son temps à se battre contre toutes sortes d’adversaires. Si c’est votre choix, très bien, mais ne prenez pas la peine de décrire ces combats que s’ils ont des enjeux. Si le mousquetaire qui est votre personnage principal se défait rapidement d’une demi-douzaine de gardes pour pénétrer dans la forteresse du marquis, nul besoin de vous attarder là-dessus, vous pouvez vous contenter de le mentionner en une phrase (« Après s’être débarrassé sans peine des sentinelles, il poursuivit son chemin vers le grand escalier. ») Par contraste, cela ne donnera que davantage de relief aux scènes que vous prendrez la peine de développer : le duel contre le marquis, par exemple, qui risque de donner davantage de fil à retordre à notre mousquetaire et au cours duquel les enjeux émotionnels seront bien plus grands.

En clair : savoir écrire le combat, c’est comprendre quelles bagarres méritent d’être au cœur d’une scène, construite et développées, et lesquelles ne doivent être que mentionnées.

Ce principe est valable également pour la construction de la scène en elle-même. Ce qui compte, ce qui intéresse le lecteur, ce sont les émotions vécues par les personnages au cours de la scène, ce qu’ils ont à perdre ou à gagner, pas les détails techniques. La nature des coups qu’ils portent, leurs mouvements, le fonctionnement de leurs armes, sont des informations qui peuvent être nécessaires pour la bonne compréhension de la scène, mais ce n’est pas d’elles que dépend l’impact dramatique d’une bonne séquence de combat. Vous risquez même d’ensevelir la scène sous les détails inutiles.

Renoncez à décrire votre scène action par action

Imaginons que le personnage principal de votre roman de fantasy se batte avec une arme originale, la Langue de Feu, une sorte de tentacule vivant constitué de lave. Au début du roman, il sera nécessaire d’en faire comprendre le fonctionnement au lecteur, d’en détailler les avantages et les inconvénients et la manière dont elle peut être utilisée en combat, et interagir avec les armes des adversaires. Mais une fois que c’est fait, plus la peine d’y revenir : concentrez-vous sur les enjeux du combat, sur ce que vivent vos personnages, sur les conséquences de leurs actes, et laissez de côté les descriptions techniques, qui vont barber tout le monde.

Un bon moyen de réaliser cet objectif, et donc de vous concentrer sur ce qui a de l’importance pour le lecteur, c’est de renoncer à décrire votre scène action par action. Prenez de la distance avec le cinéma hollywoodien, dans lequel chaque passe d’arme est bien visible à l’écran. En littérature, ce n’est pas la seule manière de procéder, et c’est même rarement la meilleure. Plutôt que détailler chaque coup, racontez le combat en termes généraux, en utilisant une phrase pour décrire plusieurs actions : qui prend l’ascendant, qui cède du terrain, quelle tournure prend le combat, etc… Ne conservez les descriptifs d’actions spécifiques que pour les occasions où cela a du sens (par exemple lorsqu’un coup fatal est porté, ou qu’un combattant se retrouve dans une situation particulièrement périlleuse). Regardez comme Stendhal procède:

« Le combat semblait se ralentir un peu ; les coups ne se suivaient plus avec la même rapidité, lorsque Fabrice se dit : « À la douleur que je ressens au visage, il faut qu’il m’ait défiguré. » Saisi de rage à cette idée, il sauta sur son ennemi la pointe du couteau de chasse en avant. »

Stendhal, « La Chartreuse de Parme »

Autre conseil : même quand vous choisissez de vous attarder sur une passe d’arme spécifique, privilégiez le champ lexical des émotions et des sensations, plutôt que celui des techniques d’escrime ou de tir. Écrivez « la force du coup fut telle que les genoux d’Éléonore se mirent à trembler. Elle était furieuse », plutôt que « le spadassin engagea en septime, une parade qui permit à Diego de lui décocher un fouetté. » Il est plus important que le lecteur sache ce que ressentent les personnages qui participent à l’action plutôt qu’il ait une idée précise de la position de leur corps ou de leurs mouvements dans l’espace.

Cela dit, vous, l’auteur, rien ne vous empêche de connaître exactement tout le déroulement du combat, chaque coup et chaque mouvement. Il est même sans doute souhaitable d’avoir les idées claires sur la géographie de la scène, de la distance qui sépare les belligérants, de savoir qui peut voir qui et qui est en situation de toucher qui avec son arme. Ces détails, utilisez-les pour donner de la cohérence à la scène, mais n’en faites pas étalage sur le papier à moins qu’il soit crucial que le lecteur comprenne ces détails.

De manière générale, il est salutaire de comprendre qu’un combat s’insère dans un lieu et à un moment précis. Il y a beaucoup de questions qui méritent d’être posées au moment de planifier une séquence de ce genre. Où se trouvent les combattants au début de la scène ? Ont-ils de la place pour se déplacer ou sont-ils gênés dans leurs mouvements ? Le terrain complique-t-il ou favorise-t-il les déplacements de l’un ou l’autre des belligérants ? Y a-t-il des meubles, des objets, des véhicules ou d’autres éléments mobiles autour des combattants qui sont susceptibles de jouer un rôle dans la scène, ou d’être utilisés par un des participants, tels que des tentures, des cordages, des chariots ou n’importe quoi qui puisse venir épicer la scène et rompre la monotonie d’un échange de coups d’épée ou de coups de feu ? Est-ce que les combattants sont seuls, ou sont-ils entourés de monde ? Qui sont les personnes qui les entourent, et quel rôle peuvent-elles jouer dans la scène : témoins innocents, otages, alliés, obstacles ? Est-ce que les participants se déplacent au cours de la scène, et de quelle manière ce mouvement modifie les circonstances du combat ? Est-ce que les conditions de départ sont les mêmes que celles de la fin de la scène, et de quelle manière se modifie-t-elles en cours de route (par exemple, deux personnages isolés arrivent au milieu d’une foule ; un orage éclate ; tous les moyens d’éclairage sont détruits ; le face-à-face se transforme en course-poursuite ou inversement ; des renforts arrivent, etc…)

Soyez attentifs à la rythmique de la scène

Plus vous rajoutez d’éléments extérieurs aux combattants et à leurs actions, plus votre scène sera intéressante et mémorables. Là, c’est un domaine où je ne peux que vous conseiller de vous inspirer du cinéma : la pratique des setpieces, ces scènes planifiées dans les moindres détails où toutes les potentialités de l’environnement sont exploitées pour rendre l’action aussi excitante que possible, mérite d’être imitée. Quoi que vous fassiez, cela dit, conservez à l’esprit les enjeux de la scène, focalisez-vous sur les émotions de vos personnages principaux, et faites en sorte que tout soit clair pour le lecteur.

Écrire le combat, cela dit, ce n’est pas qu’une question de construction, c’est aussi une question de style. On ne rédige pas une scène de flingage comme une scène de séduction, ni du point de vue du vocabulaire, ni du point de vue de la ponctuation.

Soyez attentifs à la rythmique de la scène. Multiplier les phrases courtes, voire très courtes, dans les moments de tension aide à intensifier l’impact de la scène. Parfois, un seul mot peut être encadré par deux points. N’écrivez pas toute la scène de cette manière, cela dit, sans quoi elle deviendra désagréable à lire et difficile à suivre, mais permettez-vous des changements de rythme et donc des variations de longueur dans vos phrases et vos paragraphes pour souligner les effets et marquer les moments les plus tendus. Cela passe également par un bon choix de vocabulaire : des mots courts, ou même des mots qui présentent des sonorités percussives, propres aux allitérations, peuvent être vos alliés dans la description des moments les plus haletants de la scène. Envisagez de renoncer aux virgules, pour ne ponctuer la séquence qu’avec des points.

Si votre protagoniste-narrateur vient d’être blessé, ou se retrouve désorienté au cœur du combat, vous pouvez vous permettre de piétiner les règles de la grammaire et d’aligner des phrases sans verbe, ou à la syntaxe déconstruite pour faire correspondre l’état intérieur du personnage à la manière dont vous rapportez ses états d’âme. Lorsqu’il reprend des forces, recollez alors aux règles conventionnelles de la langue.

Une bonne scène de combat se façonne également lors de la phase de relecture

Souvenez-vous également que toutes les scènes de combat ne doivent pas avoir le même ton, et adaptez votre style pour qu’il corresponde à l’effet qui est adapté au roman que vous êtes en train d’écrire. Dans une histoire de guerre, le combat est âpre et douloureux et ses conséquences tragiques ; dans un récit contemporain réaliste, l’irruption de la violence est souvent vécue de manière traumatique, celle-ci est courte, chaotique et bouleversante ; dans un roman d’aventure, une scène de combat peut au contraire être enlevée, exaltante et pleine de panache ; dans une comédie, la bagarre est principalement marquée par des erreurs, des tâtonnements, et des retournements de situation inattendus, qui mènent au ridicule.

Une bonne scène de combat se façonne également lors de la phase de relecture. Lorsqu’on n’a pas trop l’habitude d’écrire ce type de séquence, on a tendance à en faire trop et il peut être utile de limiter ses ambitions.

Dans ce domaine, laissez-moi vous transmettre une technique qui a fait des miracles dans mes romans et qui pourrait se révéler utile pour bon nombre d’auteurs inexpérimentés dans l’écriture de ce type de scène : lorsque vous relisez et corrigez une scène de bagarre, supprimez une action sur trois. Mécaniquement, vous comptez une action, deux actions, et une fois arrivés à la troisième, vous l’enlevez tout simplement. Vous constaterez que non seulement la scène est plus courte et a davantage d’impact, mais qu’elle ne perd pas énormément en cohérence. En général, une fois appliquée cette règle des trois actions, un simple petit raccommodage final suffit pour obtenir une scène raccourcie et plus efficace que celle qu’avait produite votre premier jet.

⏩ La semaine prochaine: Le corps-à-corps

La structure d’un roman: la phrase

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Et si on continuait notre voyage au pays des unités structurelles du roman ? Après les parties, les chapitres et les paragraphes, nous voici descendus au niveau de la phrase.

Ici, je persiste à me pencher sur la phrase purement sous l’angle structurel. Il n’est pas question de style, mais uniquement de la fonction que remplit la phrase au sein d’un texte.

Une phrase, à quoi ça sert ? Comme on a eu l’occasion de le voir, l’unité de sens, dans un récit en prose, c’est le paragraphe. Un paragraphe, c’est une idée. Il en ressort qu’une phrase, c’est un fragment d’idée : ce sont les briques qui servent à construire des paragraphes.

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Certaines d’entre elles contiennent des concepts entiers, d’autres des morceaux incomplets, mais quoi qu’il arrive, elles ne sont pas faites pour exister toutes seules, indépendamment du texte qui les entoure. La phrase est un animal grégaire : elle s’épanouit en groupe, mais laissez-là sortir toute seule et elle ne fera que des bêtises. Une phrase sans son contexte, c’est comme un poisson sans son océan.

Si vous le voulez bien, profitons-en pour piétiner un de vos souvenirs d’enfance. Vous vous souvenez qu’à l’école, votre professeur a lourdement insisté pour que vous compreniez qu’une phrase était invariablement constituée d’un sujet, d’un verbe et d’un complément ? Et bien ce professeur avait tort. Oubliez ce qu’il a dit. C’est peut-être valable pour l’école, mais certainement pas pour l’écriture, en tout cas pas au 21e siècle.

Oui, il est parfaitement possible d’écrire une phrase sans verbe

Une phrase, c’est ce qui est contenu entre deux points : voilà la seule définition dont nous avons besoin en tant qu’auteur.

Oui, cela signifie qu’il est parfaitement possible d’écrire une phrase sans verbe. Allez-y, ne vous gênez pas. Il ne va rien lui arriver, elle pourra s’appuyer sur les phrases qui l’entourent pour trouver son sens. Une phrase sans verbe, c’est généralement un complément de la phrase qui précède, qu’on peut comparer à une image arrêtée dans un film : on ne décrit pas une action, mais on insiste sur un détail qui fait partie de l’action. Le bruit des gouttes sur le pare-brise. Partout, une odeur de mort. L’impression d’avoir oublié quelque chose.

Oui, cela veut dire également qu’on a le droit d’écrire une phrase constituée d’un ou deux mots. Une manière d’insister sur une seule information à la fois, qui va automatiquement la rendre plus émotionnelle : Le couteau. Il arrive. Peur. Mal. Ces micro-phrases sont de pures vignettes d’émotion, déconnectées de tout aspect cérébral.

Une très longue phrase permet d’évoquer une scène suspendue dans le temps

A l’inverse, une phrase longue, voire même une phrase extraordinairement longue, va forcer le lecteur à ralentir, à se concentrer, quitte à se perdre dans un voyage de lecture dont le sens risque de s’effilocher. S’il n’est pas conseillé d’en abuser, la très longue phrase permet d’évoquer une scène suspendue dans le temps, mais que l’on prend le temps d’examiner dans le moindre détail. Il s’agit aussi d’une approche qui évoque la rêverie, ou l’hallucination.

Varier la longueur des phrases permet d’éviter la monotonie. Une succession de phrases de même longueur va finir par induire chez le lecteur un état de léthargie qui le fait peu à peu quitter le texte pour s’en désintéresser:

Cette phrase comporte cinq mots. Et voici encore cinq mots. Et pourquoi pas cinq mots? Sauf que la monotonie s’installe. Regardez ce qui se passe. On tombe dans un schéma. Ce style devient très ennuyeux. Ça ressemble à un bégaiement. Le cerveau réclame du changement.

A présent, regardez. Il suffit de varier la longueur des phrases et soudain, on se sent respirer. L’écriture devient musicale. Son rythme est plus varié et maintient notre intérêt. Tout simplement. Par moment, j’écris des phrases qui contiennent énormément de mots, de détails, et des sonorités à ne plus pouvoir qu’en faire, jusqu’à tester la patience du lecteur. J’écris également des phrases de taille moyenne. Ou courtes. Tout devient plus équilibré.

La manière dont les éléments de la phrase sont agencés va également modifier le rythme de lecture et l’impact que chaque élément peut avoir. Évitez autant que possible d’aligner une succession de phrases qui commencent toutes par le même mot – typiquement, le sujet « il » – cela rend la lecture monotone et on risque d’y perdre le lecteur.

A la place, variez la composition des phrases : bien sûr, n’hésitez pas à en commencer certaines par le sujet, c’est l’approche la plus directe et la plus digeste. Mais vous pouvez également tourner la phrase au passif, ce qui permet d’apporter un regard extérieur sur les personnages. Une autre possibilité est d’entamer la phrase par une proposition contenant un adverbe ou un participe présent, typiquement pour qualifier l’état d’esprit d’un personnage.

Ainsi, le texte suivant :

Il entra dans la chambre de ses parents. Il n’avait plus mis les pieds ici depuis bien longtemps. Il jeta un regard vers les meubles couverts de poussière. Il posa sa main sur la commode et eut le cœur rempli de nostalgie.

Gagne en dynamisme s’il est corrigé de cette manière :

Il entra dans la chambre de ses parents. Cela faisait bien longtemps qu’il n’y avait plus mis les pieds. Les meubles étaient couverts de poussière. Le cœur nostalgique, il posa sa main sur la commode.

Enfin, s’il n’y avait qu’un conseil à retenir, cela serait le suivant : la bonne phrase est celle qui donne envie de lire la phrase suivante. En écrivant, il ne faut pas considérer chaque phrase comme une unité scellée et indépendante des autres, mais comme un pas suivi d’autres pas, qui forment le parcours d’une longue promenade. Plus les phrases contiennent des éléments grammaticaux repris des phrases précédentes, plus la lecture sera fluide ; de même, plus chaque phrase génère du suspense, des attentes, des promesses au lecteur, plus la motivation de poursuivre la lecture sera grande.

Atelier : prenez un paragraphe que vous avez écrit. Réécrivez-le, mais en doublant le nombre de phrases, sans en modifier le sens. Puis réécrivez-le à nouveau, mais en une seule, longue phrase. Est-ce que le résultat est le même ? En quoi l’expérience du lecteur est-elle différente ?

📖 La semaine prochaine: les mots