Personnages: les outils

blog personnages outilsDans cette série consacrée à l’exploration de la fonction des personnages en fiction, après avoir passé en revue certaines règles et certains conseils, il est temps de s’attarder sur un certain nombre d’outils que le romancier a à sa disposition pour donner forme à ses personnages de manière pratique et convaincante.

Les fiches

Pour s’y repérer, et en particulier dans un gros roman où il y a énormément de personnages importants, il peut être pratique de doter chacun d’eux d’une fiche qui contient toutes les informations pratiques à son sujet et qui peut servir de référence tout au long de la rédaction du livre. Certains romanciers considèrent qu’il s’agit d’un passage obligé, le complément naturel au plan du roman, qui est, à leurs yeux, tout aussi essentiel que celui-ci. Au fond, quelle que soit l’importance qu’on leur donne, les fiches ne sont qu’un outil pour organiser vos pensées au sujet de vos personnages.

Comme le plan, il existe d’innombrables manières de créer une fiche de personnage. À chacun de trouver l’approche qui lui convient le mieux. Une bonne manière d’aborder la question, c’est de commencer comme s’il s’agissait d’un formulaire administratif, avec les données de base : noms, surnoms, âge, nationalité, lieu d’origine et de résidence, profession, liens familiaux, etc… Ensuite, vous pouvez consacrer une section à la description physique, en mentionnant autant de détails que ça vous paraît nécessaire : taille, poids, apparence, origine ethnique, mais aussi accent, gestuelle, style vestimentaire, etc… De la même manière, vous pouvez décrire un personnage du point de vue mental et intellectuel : niveau d’intelligence, éducation, force de volonté et de concentration, maladies et troubles mentaux, capacité d’apprentissage, etc… Une section peut être consacrée à la description émotionnelle : forces et faiblesses, introverti(e)/extraverti(e), comment le personnage réagit à la tentation, à la tristesse, au conflit, au changement ? Qu’est-ce qui lui fait peur ? Qu’est-ce qui lui fait envie ? Quelles sont ses croyances, sa spiritualité ? Enfin, décrivez l’arc narratif du personnage, la manière dont il évolue au cours de l’histoire et ses relations-clé avec d’autres figures marquantes du roman.

La fiche de personnage est une affaire de dosage. Certains auteurs aiment tout savoir des individus qui traversent leurs romans, et rédigent des fiches longues et complètes. D’autres zappent complètement cette étape. Cela dit, ne perdez pas de vue qu’il s’agit d’un document de travail, qui doit présenter une dimension pratique : dans ces conditions, connaître la taille de chaque personnage au centimètre près et détailler le cursus scolaire de tout le monde risque de vous encombrer plutôt que de vous aider.

Les questionnaires

En complément ou à la place de tout ou partie de la fiche de personnage, vous pouvez choisir de remplir un questionnaire pour chacun des personnages importants de votre roman.

Pour que ça soit efficace et que cela permette de les comparer et de les contraster les uns aux autres, il convient d’utiliser les mêmes questions pour chacun d’entre eux. Par contre, le choix des questions vous appartient et dépend de vos priorités. Vous pouvez y répondre en adoptant un point de vue extérieur (« Samantha pense que la vie est une série de rencontres ») ou comme si le personnage lui-même répondait aux questions (« J’ai toujours vu la vie comme une série de rencontres »)

En comparaison avec la fiche, le questionnaire se veut moins une référence qu’un outil de développement. En répondant aux questions, vous pourrez « tester » le personnage, le situer par rapport à certains dilemmes moraux et existentiels, voir, en somme, de quelle étoffe il est fait.

Ainsi, je suggère de prévoir une série de questions très ouvertes, d’ordre psychologique ou social, destinées à en révéler autant que possible sur la nature profonde d’un être. En voici une petite sélection, mais sentez-vous libres bien entendu de partir dans une direction complètement différente : « Qu’est-ce qui fait que vous accordez votre confiance à quelqu’un ? », « Quelle est votre définition de l’honneur ? », « Êtes-vous capable de pardonner ? », « Que seriez-vous prêt à sacrifier par amour ? » ou encore « Quelle est la chose la plus précieuse que vous possédez ? »

En établissant une grille de questions dans ce genre-là, avant d’entamer la rédaction du roman, cela devrait vous permettre d’explorer un peu la psyché des personnages et de tenter de comprendre de l’intérieur comment ils réagissent aux situations de conflit : en procédant de la sorte, on peut leur donner de la cohérence et de l’épaisseur.

Les questionnaires n’ont pas beaucoup d’intérêt en tant que référence à suivre lors de l’écriture, mais c’est un outil exploratoire qui peut générer des idées et vous aider à développer vos personnages, les arrimer au thème de votre roman et les contraster les uns avec les autres.

Dix choses

Une technique qui donne un peu les mêmes résultats que celle des questionnaires, même si elle fonctionne d’une manière très différente, c’est celle qui consiste à établir une liste de dix choses, informations, anecdotes, révélations au sujet de chacun de vos personnages importants, mais attention : rien de tout cela ne sera mentionné, même de manière oblique, dans le texte proprement dit.

Cynthia ne sait pas bien lire l’heure sur une montre à aiguilles. Quand elle était adolescente, elle faisait semblant de lire le journal parce qu’elle pensait que ça lui donnait l’air intelligent. Son beau-père a tué son chien quand elle était petite. La première fois qu’elle s’est rendue à un entretien d’embauche, elle avait oublié ses chaussures et portait des pantoufles. Elle a vu le film « Full Metal Jacket » à quarante-deux reprises. Lorsqu’il neige en hiver pour la première fois, elle a l’habitude de faire un vœu. Elle a une cicatrice sur la jambe causée par un accident de VTT. Elle a passé un an en couple avec un garçon qui la rabaissait constamment. Elle rêve de devenir végétarienne mais n’y arrive pas. Elle aurait toujours voulu avoir un deuxième prénom.

À quoi est-ce que ça peut servir de garnir ainsi la vie de vos personnages de détails qui ne seront jamais utilisés ? Ça va vous être utile à vous, l’auteur.

Pour commencer, cela vous apprend à mieux connaître vos personnages et à les considérer comme des individus pleinement réalisés, qui ont une existence, même fictive, en-dehors de l’intrigue de votre roman. Cela vous habitue à entrer dans la peau de ces personnages et à tenter de découvrir ce qui les fait réagir, ce qui les touche et ce qu’ils ont traversé.

Par ailleurs, il s’agit d’un processus créatif qui, paradoxalement, peut vous révéler des aspects qui vont vous surprendre vous-mêmes et qui vont vous amener à développer leur rôle dans des directions inattendues. Enfin, même si ça n’est pas évident de prime abord, procéder de la sorte aide à renforcer la crédibilité de vos personnages, puisque lorsque vous les utiliserez, vous aurez dans un coin de votre tête toute une foule d’informations qui les humanisent.

Les nuages de qualificatifs

Cet outil-ci est un peu différent : il vous permet de mieux définir un personnage, oui, mais il vous fournit également une aide pour l’écriture du roman proprement dit. Il consiste, pour chaque personnage que vous jugez important, à constituer une liste d’adverbes et d’adjectifs que vous allez utiliser pour le décrire : un nuage de qualificatifs.

En se préparant de la sorte, vous allez fourbir les armes qui vont vous permettre, à travers les mots que vous utilisez, de caractériser un personnage et de lui donne de la cohérence sur toute la longueur du roman. Chacune des figures centrales de votre histoire se verra ainsi rattachée à un champ lexical, une famille de mots qui contribuera à lui donner une tonalité propre.

Dans le roman contemporain, on consacre moins de temps qu’autrefois à décrire précisément les personnages, leur apparence et leurs habitudes. On préfère généralement laisser leurs actes les définir, et il est tout à fait possible d’écrire tout un bouquin sans mentionner la couleur des cheveux du protagoniste. Dans ces conditions, établir un nuage de qualificatifs qui lui sont rattachés permet de renforcer la typologie d’un personnage sans tomber dans le piège des descriptions minutieuses et barbantes.

Pour créer un nuage de qualificatifs, pensez aux mots dont vous aurez besoin pour décrire l’attitude de votre personnage, son langage corporel, sa voix, ses gestes, son regard. Se comporte-t-il avec calme ou de manière frénétique ? Sa gestuelle rappelle-t-elle celle d’un clown, d’un mannequin, d’un crapaud ? Sa personnalité est-elle comparable à un bolide, un train régional, un avion ? À titre d’exemple, j’inclus ici le nuage de qualificatifs que j’ai établi pour S, la Chevalière Luminar, un des personnages de mon roman « Merveilles du Monde Hurlant » :

Puissante, digne, fière, dure, féline, léonine, guerrière, disciplinée, honnête, sincère, vigoureuse, robuste, aguerrie, intègre, ferme, solide, sévère, amazone, militaire, chevaleresque, franche, sérieuse, droite, loyale, décidée, inflexible, empathique, vraie, fiable, loyale, décidée, furieuse, rugissante, noble, intransigeante, fermée, froide, hautaine, redoutable, brusque

Les collages

Si votre imaginaire est tourné vers le visuel, il y a un outil dont vous pouvez vous servir et qui servira à la fois à vous inspirer et à ancrer vos personnages dans leur identité propre : les collages.

L’idée est de constituer une image composée de différentes photos, dessins et autres sources iconographiques qui constituent vos principales sources d’inspiration pour l’un de vos personnages. Le collage vous servira ensuite de générateur d’idée, mais aussi de référence pour conserver une ligne esthétique propre au personnage en question. Libre à vous de procéder de la sorte pour un seul de vos personnages, tous les personnages principaux, voire même absolument tous les personnages du roman (même si ce dernier cas me paraît un peu excessif : ne feriez-vous pas mieux d’écrire ? Hmmm ?)

Vous imaginez le flic de votre roman policier comme un mélange entre Vincent Cassel et Colin Farrel ? Mettez des photos de ces deux acteurs. L’atmosphère qui se dégage d’un tableau d’Edward Hopper se rapproche d’une des scènes-clé qui implique ce personnage ? Ajoutez-en une image à votre collage. Le dilemme auquel il fait face dans l’histoire le rapproche d’une figure historique ou d’un personnage de fiction ? Là aussi, trouvez une illustration qui vous parle et insérez-là dans votre image composite.

Réaliser un collage pour inspirer la création d’un personnage de roman n’est pas une démarche intellectuelle : laissez-vous guider par votre instinct, et ne vous fixez aucune règle. Tout type d’image est le bienvenu. Surtout, soyez attentifs à ce qui se passe en vous pendant que vous collectionnez ces différents éléments : des idées pourraient surgir qui vous seraient utiles par la suite.

Même si, à titre personnel, j’ai constaté que cette approche ne me convient pas trop, je vous propose ci-dessous, à titre d’exemple, un collage réalisé pour Matyas, un des personnages du roman que je suis en train d’écrire :s

collage matyas

Les diagrammes

Dernier outil dont vous pouvez vous servir, les diagrammes ne servent pas à décrire les personnages eux-mêmes, mais à les situer les uns par rapport aux autres.

Pour procéder, ce n’est pas bien compliqué : inscrivez les noms de vos personnages principaux sur une feuille (réelle ou virtuelle), et tracez entre eux des flèches qui correspondent à la nature de leurs relations. Je suggère d’utiliser un code couleur, pour, en fonction de vos besoins, traduire l’intensité de leur relation (de l’amour à la haine), le degré de confiance ou, par exemple, les liens familiaux ou professionnels. Vous pouvez également rajouter un mot (ou plusieurs) au-dessus de la flèche pour préciser la nature de la relation (« mépris », « intrigué », « ne sait pas sur quel pied danser ») Si les gens vous prennent pour un fou, persévérez: ils sont jaloux.

Rien n’empêche de tracer ainsi plusieurs diagrammes, chacun correspondant à un type de relation différent, en fonction de vos besoins. Vous pourrez ainsi détailler les affinités affectives entre vos personnages sur une première feuille, et leurs relations hiérarchiques sur une autre, par exemple. Je suggère également de prévoir un diagramme montrant les relations entre les personnages au début du roman, et un second à la fin, pour retracer l’évolution qui doit intervenir au cours de l’histoire.

Ici, je parle principalement de personnages, mais il peut être utile d’ajouter au diagramme des groupes ou institutions qui jouent un rôle dans l’intrigue, et avec qui les personnages peuvent également tisser des liens (« les yakuzas », « les croisé », « le FBI », « le parti socialiste », etc…)

📖 La semaine prochaine: Personnages – le protagoniste

Le narrateur: la 1e personne

blog narrateur 1e

Après avoir examiné le plus populaire des choix de narrations, soit la narration à la troisième personne, ou le point de vue du récit est proche de celui de l’auteur, passons à la deuxième option la plus fréquente : la narration à la 1e personne du singulier. Les personnages qui vivent l’histoire sont aussi ceux qui la racontent…

Il y a des variantes sur lesquelles je vais revenir, mais en général, quand on fait ce choix, c’est le personnage principal qui sert de narrateur. L’avantage principal de cette approche est évident : l’immersion. On découvre l’histoire avec le protagoniste, on souffre avec le protagoniste, on partage ses joies, ses doutes et on assiste impuissant aux moments où il commet des erreurs de jugement.

Tout ce que lit le lecteur provient directement du cerveau du personnage principal

Il y a une intimité dans la narration à la première personne qui est sans égale, et la promesse de moments émotionnellement très intenses. Tout ce que lit le lecteur provient directement du cerveau du personnage principal et de ses cinq sens.

Attention tout de même de ne pas trop en faire : résistez à la tentation de vous faire l’écho de toutes les pensées qui traversent l’esprit du protagoniste. Dans ce mode narratif comme dans les autres, il reste préférable de découvrir un personnage à travers ses actes plutôt que par un déluge de commentaires et d’opinions. Autre piège à éviter : ne commencez pas toutes les phrases par « je » : décrivez simplement les événements de la perspective du narrateur, sans avoir à constamment nous rappeler qui il est.

On le voit bien : réussir une histoire avec un point de vue à la première personne nécessite quelques réglages subtils. Cela comporte également quelques pièges à éviter. En particulier, si le personnage principal est passif ou a une personnalité déplaisante, cela risque d’embourber tout le récit. Le succès d’un roman à la première personne dépend en grande partie de la nature du narrateur. Mieux vaut privilégier un tempérament curieux, aventureux, voire sceptique : autant de traits de caractère qui vont mener le personnage à se frotter de près à l’intrigue et à l’univers du roman.

La narration à la 1e personne favorise un seul point de vue

Ce choix narratif comporte également des points faibles, dont il vaut mieux être conscient avant de se jeter dans l’écriture. Pour commencer, il se prête mal à une situation dramatique où de nombreux personnages vivent et interagissent ensemble, chacun avec sa personnalité. Comme tout est vu par une seule perspective, tenter de décrire les états d’âme de tous les personnages secondaires risque de mener à des lourdeurs.

De même, par définition, la narration à la 1e personne favorise un seul point de vue. Ce n’est pas le meilleur moyen, par exemple, pour humaniser un antagoniste, puisque le lecteur n’aura aucun accès à ses pensées et ne le verra agir qu’à travers les yeux du narrateur-protagoniste. Ainsi, écrire à la première personne un roman policier dans lequel un flic enquête sur un tueur en série ou un roman où un chevalier rêve d’occire le Maître du Mal va réclamer des efforts particuliers pour donner de l’épaisseur aux méchants de l’histoire : à travers des témoignages rapportés, des rumeurs, des traces écrites ou matérielles laissées par l’intéressé. Sans cela, on risque de tomber dans la caricature.

Autre faiblesse de ce point de vue : ce n’est pas l’idéal pour faire découvrir un monde complexe au lecteur, que ce soit dans un récit de voyage ou dans les littératures de l’imaginaire. Lorsqu’on écrit à la 1e personne, on reste toujours à la hauteur du sol, difficile de prendre de la hauteur ou du recul. C’est pourquoi tant de protagonistes de romans de fantasy sont des jeunes naïfs et inexpérimentés : cela permet de leur expliquer tout ce qu’ils doivent savoir sur le monde, et à travers eux, d’en informer le lecteur…

Le narrateur peut sciemment égarer le lecteur

Malgré ces avertissements, la narration à la première personne ouvre des options qui n’existent pas ou pas vraiment avec la narration à la troisième personne. Elle permet de faire coller le style à la personnalité du narrateur, par exemple. Le choix de vocabulaire, les tournures de phrase reflètent le caractère et les origines du protagoniste, qui, du coup, est « incarné » dans l’ensemble du texte : un jeune utilisera des tournures issues du langage parlé, un homme réservé fera des phrases courtes, etc… Attention, là encore, de ne pas trop en faire : il faut colorer le texte, pas le rendre illisible.

Autre possibilité : le narrateur à la première personne peut être faillible. Il peut se tromper, ne pas avoir toutes les informations pour forger son opinion et donc nous induire en erreur sans le faire exprès, il peut même sciemment égarer le lecteur… Jouer ainsi avec un narrateur dont on ignore si on peut s’y fier est une des richesses de ce point de vue, où la subjectivité est reine.

Jusqu’ici, j’ai pris comme acquis que le narrateur était le personnage principal. C’est l’option la plus évidente, mais c’est loin d’être la seule. Un personnage secondaire peut très bien assumer le rôle de narrateur, à l’image de John Watson dans les aventures de Sherlock Holmes, ou d’Owen dans « L’Étoile du matin » de David Gemmel, pour prendre un exemple plus récent.

Un narrateur qui peut être un simple témoin

Le narrateur peut être mystérieux, et son identité peut faire l’objet de spéculations jusqu’à la fin du roman. Il peut aussi être un simple témoin, éloigné de l’action : dans le roman « Shriek, an Afterword » de Jeff Vandermeer, le narrateur est une femme qui enquête sur la disparition de son frère, et tente de reconstituer les aventures de celui-co par fragments et témoignages rapportés (et ses notes sont par la suite retrouvées et annotées par son frère, ce qui rajoute une voie narrative supplémentaire).

D’ailleurs, la temporalité est une question qu’il est nécessaire de se poser, lorsqu’on écrit à la première personne : quand est-ce que le narrateur parle ? Est-il en train de nous raconter l’histoire alors qu’elle lui arrive ou est-ce qu’il la rédige après coup ? Dans le deuxième cas, il peut être intéressant de se demander à quel point le narrateur aura changé entre le début de ses aventures et le moment où il prend la plume

Atelier : comme la semaine dernière, il peut être intéressant de transformer un texte à la troisième personne en texte à la première personne, ou inversement. Et si un de vos romans préférés était raconté par quelqu’un d’autre ? Pour revenir à Sherlock Holmes, la nouvelle « Le soldat blanchi » est le cas rare d’une aventure de Sherlock Holmes dont le narrateur est le détective lui-même.

📖 La semaine prochaine: autres choix de narration

Qu’est-ce qu’une histoire?

blog histoire

Plus d’une dizaine de billets déjà dans ce blog et je n’ai même pas encore commencé à parler de l’écriture proprement dite. Nous avons abordé plusieurs questions liées à l’inspiration et à la naissance des idées, mais nous n’avons pas encore pris la plume.

Rassurez-vous, on y vient… prochainement.

Pour le moment, il nous reste une question à aborder. Une question qui est, vous allez le voir, plutôt fondamentale pour qui souhaite écrire de la fiction, puisqu’il s’agit de « Qu’est-ce qu’une histoire ? »

Vous souhaitez écrire ? Vous pensez avoir une idée qui vous motive suffisamment pour prendre la plume ? Commencez par la rédiger. Une phrase ou deux, pas plus, couchez-là sur le papier et réfléchissez-y. C’est ce qu’on appelle « l’argument » ou « le pitch » : un résumé en une phrase des enjeux et du contenu du récit que vous avez en tête. Est-ce intéressant ? Est-ce que cette phrase donne envie d’en lire davantage ? Est-ce que c’est original ? Pouvez-vous y ajouter ou en retirer quelque chose pour l’améliorer ?

Vous pouvez utiliser votre pitch comme boussole pour retrouver le cap

Une fois que vous en êtes satisfaits, c’est très bien : vous avez votre pitch. Il va vous servir à ancrer tout votre travail d’écriture, et vous pourrez l’utiliser comme boussole pour retrouver le cap quand votre muse vous aura emmené au loin, hors de la vue de l’histoire que vous souhaitiez raconter (oui, ces choses-là arrivent plus souvent que ce que l’on pense).

« Un pantin menteur qui marche et qui parle échappe à son créateur et vit des aventures dans le but de devenir un vrai petit garçon » : c’est l’argument de « Pinocchio. » Pouvez-vous résumer l’histoire que vous avez en tête en si peu de mots ? Parvenir à le faire peut vous aider à clarifier vos idées et à comprendre plus précisément l’histoire que vous êtes réellement en train de raconter.

Pour compléter votre pitch, même si ce n’est pas une obligation, songez à formuler un thème. Un seul mot peut suffire, ou une courte phrase. C’est cela qui va guider vos choix en ce qui concerne la signification profonde de votre roman, le message que vous souhaitez faire passer. Dans le cas de Pinocchio, le thème, c’est tout simplement la nature de la vérité. Nous parlerons des thèmes un peu plus en profondeur dans un prochain billet.

L’étape suivante consiste à produire un résumé. En deux mots, racontez toute votre histoire, du début jusqu’à la fin, en mentionnant tous les personnages principaux et tous les points forts de l’intrigue. Idéalement, il ne faut pas que cela dépasse une page. Ce document est précieux : il va vous servir à bâtir votre plan (nous y reviendrons prochainement).

De nos jours, il est rare de trouver de la fiction dans laquelle le personnage principal ne change pas

Reste à répondre à la question cruciale que nous nous posons cette semaine : votre projet, est-ce une histoire ?

Une histoire, c’est un récit au cours duquel le personnage principal change.

Il peut s’agir d’un changement physique ou extérieur : une blessure, la mort, une métamorphose ; cela dit, en général, cela dit, il s’agit plutôt d’un changement intérieur : il apprend une leçon, il change d’opinion, il subit un traumatisme, il prend conscience d’une de ses failles, il fait un constat décisif sur le monde qui l’entoure, etc… et en général, tout cela est lié au thème central que l’auteur aura sélectionné.

De nos jours, il est bien rare de trouver de la fiction contemporaine, que ce soit dans les livres, au cinéma, à la télévision, dans laquelle le personnage principal ne change pas. C’était davantage le cas autrefois, en particulier dans les récits mettant en scène un personnage récurrent : dans les histoires de Sherlock Holmes ou de Conan le Cimmérien, le protagoniste ne progresse pas, et il est rare que les aventures qu’il vit laissent des traces durables sur sa personnalité. Dans ces récits, le changement est exclusivement extérieur, et presque anecdotique : une énigme est résolue, un péril est évité.

Il est à relever que de nos jours, lorsque l’on entreprend d’adapter des œuvres de ce genre, on s’arrange pour y ajouter une dose supplémentaire de développement du personnage. Ce n’est d’ailleurs pas uniquement pour se plier aux modes du moment ou, comme on l’entend parfois, pour injecter du « soap opera » dans des genres qui n’en avaient pas besoin. En réalité, le changement est l’ingrédient essentiel à l’équilibre d’une histoire.

« Pourquoi diable est-ce qu’on m’a raconté cette histoire? »

Lorsque l’on est auteur, ce qui peut arriver de pire, c’est qu’un lecteur parvienne à la fin de votre livre en se disant « Pourquoi diable est-ce qu’on m’a raconté cette histoire ? » Il peut arriver en effet qu’en refermant un livre, on soit saisi d’un sentiment de flottement, ne comprenant pas très bien quels pouvaient être les enjeux du récit, comme si rien de tout ce qu’on a lu n’avait d’importance.

En règle générale, on ressent cette confusion quand le personnage principal n’apprend rien, ne se transforme pas, ne subit aucun changement. On est amené alors à se demander, explicitement ou non, pour quelle raison c’est cette partie de sa vie sur laquelle on s’est concentré, plutôt qu’une période de changement, par nature plus essentielle.

Les moments de transformation ne sont pas nombreux dans une vie, ce sont ceux qui sont les plus déterminants pour forger le caractère et pour trouver sa place au sein de la société, et ce sont de plus les périodes qui sont thématiquement les plus riches et émotionnellement les plus mouvementées : bref, une histoire, c’est le récit d’un changement, et un changement, c’est un bon point de départ pour une histoire.

A l’inverse, un récit où le personnage est parfait dès le départ, n’apprend aucune leçon, ne souffre pas de manière significative, ne rencontre personne de marquant, et vient au bout de ses embûches sans sacrifice et en restant le même qu’il était au début, ça n’est pas réellement une histoire. L’expression qui convient pour qualifier ce genre de récit, c’est « une perte de temps. »

Atelier : Dans les livres, les films, et autres histoires que vous découvrez, demandez-vous dans quelle mesure le personnage principal change (même question pour les personnages secondaires). Si vous avez un projet de livre, est-ce que vous avez prévu que le protagoniste connaisse une transformation ? De quel ordre ?