Critique : Le Maître et Marguerite

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Le diable, qui se cache sous l’identité d’un magicien de music-hall nommé Woland, ainsi que ses sinistres assistants, persécutent une confrérie d’écrivains moscovites de l’entre-deux-guerres, en leur jouant toute une série de tours cruels ou burlesques. En parallèle, il donne un coup de pouce à Marguerite, une jeune femme mariée à un auteur, le Maître, mis au ban de la société pour avoir rédigé un roman sur Ponce Pilate, dont des extraits s’interpénètrent avec la trame principale du livre.

Pour l’anecdote, j’ai écrit cette critique en 2018 et pour des raisons qui m’échappent, je ne l’ai jamais postée sur mon site. Donc la voici, même si le mystère reste entier sur les raisons pour lesquelles ce texte est resté inédit jusqu’ici.

Titre : Le Maître et Marguerite

Auteur : Mikhaïl Boulgakov

Editeur : Domaine public (ebook)

Il y a une scène dans « Le Maître et Marguerite » qui ne résume pas le roman, car aucune scène ne saurait contenir une telle avalanche d’imaginaire, de personnages et de situations cocasses, mais qui offre un aperçu de mon opinion au sujet de ce texte. On y voit Marguerite, une pure jeune fille qui vient d’accepter de signer un pacte avec le Diable et de devenir sorcière, profiter de ses nouveaux pouvoirs pour entrer au domicile d’un influent critique qui a, dans le passé, massacré le roman du Maître, le mari écrivain de la jeune femme. Pour le punir, elle saccage l’appartement avant de s’en aller, satisfaite du devoir accompli.

Il y a quelque chose de vindicatif dans « Le Maître et Marguerite ». Le livre est considéré comme un classique, une évocation mordante de la Russie stalinienne et une exaltation des vertus de l’imaginaire face au rigorisme et à la lâcheté des dictatures. Tout cela est vrai, et le roman a des qualités innombrables : un style impeccable, une grande drôlerie, un sens de l’image qui frappe, un auteur érudit qui constelle son texte de références musicales et littéraires, une imagination débridée, un narratif aux multiples niveaux de lecture, etc… Il n’a tout simplement pas son pareil dans toute l’histoire de la littérature.

Cela dit, c’est aussi le roman d’un écrivain frustré par la société liberticide dans laquelle il vit, un écrivain bien décidé à régler ses comptes à travers ce texte dont il sait qu’il ne sera jamais publié (il le sera longtemps après sa mort). À ce titre, le lecteur contemporain risque bien de se retrouver désemparé face à ce texte qui ne retient des horreurs staliniennes que les souffrances des artistes bâillonnés par le pouvoir. Oui, « Le Maître et Marguerite » fonctionne comme une satire de cette époque sombre de l’histoire russe, mais c’est une satire qui ne s’intéresse aux goulags et aux assassinats de dissidents que de manière oblique.

Qui plus est, Boulgakov ne déploie pas beaucoup d’efforts à rallier le lecteur à sa cause : l’ignominie des serviteurs du pouvoir soviétique est considérée comme allant de soi, elle n’est que peu illustrée dans le roman, et c’est malgré tout l’unique angle d’approche du texte.

Bien entendu, toute personne qui connait un tant soit peu cette page sombre de l’histoire n’aura aucune sympathie pour Staline, mais quant à étendre cette inimitié à la myriade de fonctionnaires et d’artistes officiels tournés en ridicule dans le roman, c’est plus délicat. On est prié de se réjouir des mauvais tours que leur fait subir Woland, mais comme ces figures ne sont qu’esquissées, certaines scènes manquent de l’impact émotionnel qu’elles pourraient avoir. Comment se réjouir des malheurs de personnages qu’on connaît à peine ?

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Les protagonistes n’ont pas beaucoup plus de substance. D’ailleurs, il est difficile de parler de protagonistes à proprement parler : Woland est le moteur de l’action, mais il reste dans l’ombre pendant une bonne partie du roman, et le lecteur n’a aucun accès à son intériorité ; le Maître est absent du premier tiers du roman, après quoi il reste passif, simple spectateur des événements ; quant à Marguerite, elle se montre plus dégourdie, mais, n’apparaissant pas avant la seconde moitié du livre, il est malaisé de la voir comme le sujet central de l’histoire.

Au final, la figure dont le lecteur est le plus proche est celle de Ponce Pilate, protagoniste du roman-dans-le-roman, dont on en vient par moment à souhaiter que celui-ci existe pour de vrai et qu’on puisse le lire dans son intégralité.

On pourrait encore parler des ruptures constantes de ton, qui passe des pitreries les plus grossières aux considérations philosophiques, en passant par des scènes de pure inspiration fantastique, sans oublier le recours à la satire. L’effet produit est une désorientation, où l’on ne sait plus trop s’il faut rire ou pleurer, craindre pour les personnages ou se désintéresser de leur sort, en on en vient à s’éloigner du roman, pour ne plus le considérer que comme une curiosité.

« Le Maître et Marguerite » est le roman illisible d’un esprit brillant, fécond, érudit : il est constamment surprenant, riche en idées et en références, drôle et piquant, profond et léger à la fois. Hélas, en ce qui me concerne, même si le texte a ravi mon intellect, il m’a laissé froid sur tous les autres plans.

2 réflexions sur “Critique : Le Maître et Marguerite

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