Critique: Baise-moi

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Deux jeunes femmes paumées, au parcours tortueux, se rencontrent par hasard et entreprennent de sillonner le pays en tirant sur tout ce qui bouge.

Titre: Baise-moi

Autrice: Virginie Despentes

Editeur: Grasset (ebook)

Critiquer un roman polémique, des années après sa parution, c’est s’exposer à répéter ce que tout le monde a déjà raconté mille fois. À l’inverse, cela permet aussi de donner son avis à tête reposée, et de s’intéresser au texte lui-même plutôt qu’au panache de fumée soulevé par la controverse.

Donc « Baise-moi », oui, c’est un livre coup de poing, un livre brutal, parfois racoleur. Oui, si on plisse les yeux et qu’on regarde les choses sous un certain angle, on peut considérer que c’est un livre féministe, mais il l’est principalement parce qu’on n’a pas tellement l’habitude de voir des personnages féminins tenir les premiers rôles d’un road-movie de flingage.

Pour le reste, le roman brosse un portrait de la violence quotidienne infligée aux femmes et à la manière dont la société normalise celle-ci. Mais il ne s’agit pas d’un plaidoyer ni d’un livre à thèse : les faits sont juxtaposés, et le lecteur est laissé libre de tirer les conclusions qu’il souhaite. Des femmes qui ont connu la violence infligent la violence à leur tour, mais elles ne le font pas par conviction politique, ou pour exercer une vengeance délibérée. Elles le font, tout simplement.

C’est d’ailleurs ça qui caractérise ce roman plus que quoi que ce soit d’autre : « Baise-moi » est un roman viscéral, où les personnages agissent mais ne se posent pas énormément de questions. Il y a une certaine pureté dans la manière dont l’autrice évite de prêter à ses personnages des intentions idéologiques. Elles se situent dans l’action, tout le temps, agissent par pulsion et les rares fois où l’une des deux fait mine de réfléchir à ce qu’elle est en train de faire, l’autre se moque d’elle immédiatement, comme si elle s’était trompée de roman. On peut être tenté d’y voir un message aux lecteurs.

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C’est donc le contraire d’un roman cérébral, et l’inverse également d’un roman moral. S’il est facile de s’horrifier du déferlement de violence qui sert de trame principale à l’histoire, ce n’est pas ainsi que les protagonistes le vivent. Elles tuent parce qu’elles en ont envie, et que cela soit considéré comme bien ou pas bien par d’autres, elles s’en balancent. C’est peut-être cette absence totale de toute forme de pensée morale qui est ici la plus déconcertante, comme si ces deux femmes venaient d’une autre planète où ces normes n’existent pas (et d’une certaine manière, c’est le cas).

C’est le point faible du livre, d’ailleurs : la simplicité de son propos, qui lui confère tellement de puissance, finit par engendrer quelques frustrations. Au final, on n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent au niveau de la substance, et après quelques jours, il ne reste presque plus rien en mémoire. C’est comme un coup de colère, qui semble irréel une fois qu’on est parvenu à se calmer.

Virginie Despentes est une styliste extraordinaire. Ses dialogues confèrent à son histoire un vernis, non pas de réalisme, parce qu’ils ne singent pas la réalité, mais de vécu, ce qui est bien plus précieux. Faussement simple, la structure de son histoire est en réalité complexe et sous contrôle de bout en bout, l’autrice jouant avec la temporalité du récit avec une grande dextérité. Qu’on ne s’y trompe pas : elle sait parfaitement ce qu’elle fait, et la maîtrise formelle est par moment éblouissante.

Même si Virginie Despentes a écrit de meilleurs romans, « Baise-moi » n’est pas la pire introduction à son univers. C’est un livre à la forte personnalité, presque élémentaire mais bien exécuté, qui déplaira à certains mais laissera une trace sanglante dans la mémoire des autres.

Critique : Le Pacte des Frères

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Dans ce troisième volume des « Mémoires du Grand Automne », la situation de l’Arbre-Mère Alkü et de la civilisation des Alkayas est devenue critique. Trois frères à la destinée exceptionnelle font le serment de sauver l’arbre qui donne la vie à leur peuple, quoi qu’il en coûte. Leurs idéaux vont se confronter à la réalité de manière dramatique et inattendue.

Titre : Le Pacte des Frères

Auteur : Stéphane Arnier

Éditeur : Bookelis (ebook)

La série « Mémoires du Grand Automne » correspond exactement à ce qu’on rêve de lire quand on est amateur de fantasy. J’ai déjà eu l’occasion de m’attarder dans mes critiques des deux tomes précédents sur la richesse et la grande cohérence de l’univers et sur la singularité exceptionnelle des peuples, des cultures et des traditions qui jalonnent ces livres, sans que celles-ci ne donne au lecteur une sensation d’étrangeté rédhibitoire.

On retrouve ces mêmes qualités dans ce troisième tome, qui est le meilleur de cette excellente série. Oui, si Stéphane Arnier s’était contenté de donner naissance à ce monde peuplé d’Arbres-Mères et de leur progéniture, cette idée aurait à elle seule suffi à justifier la lecture de ces romans. Mais l’originalité du décor n’est qu’une des qualités qu’offre cette saga.

Ce qui frappe en lisant « Le Pacte des Frères », comme d’ailleurs les romans précédents, c’est à quel point l’auteur fait preuve de retenue. Il a mis au point un univers riche et cohérent, et avec une rigueur jésuitique, il refuse d’ajouter des jouets à ceux dont il disposait au départ. On ne trouvera donc dans ce tome aucun nouveau lieu, pas de menace surprise venue de l’extérieur, pas de bouée de secours, aucune révélation qui vient contredire les règles admises jusqu’ici. On reste là où on était, on fait avec ce qu’on a, tous les éléments nouveaux s’appuient sur ce qui était déjà connu, et on affronte la situation telle qu’elle était dans le volume précédent.

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Le renouvellement provient non pas du décor mais de l’intrigue. Comme à chaque fois dans la série, celle-ci s’axe autour d’un mystère que les personnages doivent résoudre. On a donc affaire à un whodunit à la Agatha Christie, sauf que c’est le sort de toute une civilisation qui est dans la balance. La structure de ce roman est particulièrement bien maîtrisée, puisqu’elle contient plusieurs révélations qui, en restant parfaitement logiques avec ce qui précède, forcent le lecteur à remettre en cause des vérités considérées comme acquises, et à se repasser le fil de l’histoire sous une perspective différente.

En-dehors de l’intrigue, seuls les personnages changent, soit qu’ils aient vieilli dans les années qui se sont écoulées entre les tomes, soit qu’ils soient nés dans l’intervalle. Le protagoniste, Veli, est le plus réussi des personnages jamais créé par son auteur. Il est à la fois attendrissant et exaspérant, altruiste et narcissique, et à chaque fois, le lecteur doit bien constater que les traits de caractère qui le rendent attachant sont indissociables de ses plus gros défauts. Mettre en scène une figure aussi nuancée est un numéro d’équilibriste risqué pour un romancier, qui risque de s’attirer l’antipathie des lecteurs. Ici, l’exercice est parfaitement maîtrisé.

« Le Pacte des Frères » est un roman poignant, plus viscéral et émotionnel que les deux tomes précédents, dont la perfection horlogère empêchait parfois Stéphane Arnier d’aller chercher la substance crue des sentiments de ses personnages. On sent ici la patte d’un auteur qui ne cesse de parfaire son art. Ce roman est aussi une brillante exploration de certains thèmes, en particulier de la ligne fine qui sépare l’héroïsme du fanatisme. Enfin, il s’agit du troisième acte de ce qui est, fondamentalement, une tragédie, et dont la mélancolie sous-jacente se fait de plus en plus palpable avec chaque page qui se tourne.

Critique : Mémoires d’Exoterres

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Les destins de deux frères sont liés par un caprice de la biologie ; un guerrier bafoue les coutumes de son clan pour protéger son enfant ; un soldat est envoyé à la recherche d’un dragon sur une comète ; un bûcheron acariâtre recherche quelqu’un qui lui est cher, sur un monde régulièrement envahi de créatures belliqueuses ; une femme part en quête d’une forme de vie sur une planète envahie par un champignon gigantesque.

Titre : Mémoires d’Exoterres

Auteur : Fabrice Pittet

Éditeur : Kadaline

Il y a deux manières d’aborder ce recueil. La première, c’est de considérer chaque histoire pour elle-même, comme on le ferait d’ordinaire pour un ensemble de nouvelles. Si c’est ainsi que l’on procède, on va au-devant de plaisantes surprises : chacune de ces histoires est de qualité, il n’y a pas de point faible, et chaque texte convient bien au format de la nouvelle, n’étant ni trop long, ni trop court.

Il est facile de se laisser charmer par la créativité de l’auteur : les cinq nouvelles que compte le recueil conjurent chacune un monde original, entre la science-fiction et la fantasy. Ceux-ci sont tous très différents les uns des autres, juste assez élaborés pour les besoins de l’histoire, mais avec suffisamment de substance pour créer l’illusion d’un monde vivant, où de nombreux autres récits pourraient prendre place. On n’est pas dans un imaginaire de carton-pâte, on voit bien que pour l’auteur, nous faire visiter ces différents univers fait partie du plaisir. En même temps, on ne se sent jamais perdu, on ne s’égare pas dans des détails incompréhensibles. Ce sont donc cinq décors de fiction solides, riches et attachants.

L’autre manière de considérer ce recueil, c’est qu’à parcourir ces nouvelles, malgré le fait qu’elles prennent place dans des univers distincts, on est plus frappé par ce qui les relie que par ce qui les différencie. Fabrice Pittet a clairement un certain nombre de thèmes qui lui sont chers, et qu’il a envie d’explorer à travers ces cinq fables : l’amour, la différence, l’interdépendance, l’individu face à la société. Chaque récit s’empare d’un ou plusieurs de ces thèmes, ce qui confère une grande cohérence à l’ensemble. Même si on n’a pas tout à fait affaire à cinq variantes d’une même histoire, cinq exercices de style, le fait de se retrouver confronté de différentes manières aux mêmes thèmes vus sous des angles différents donne l’impression d’être en présence d’un projet artistique homogène, qui vaut plus que la simple somme de ses parties. C’est très réussi.

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Même si cette richesse m’a beaucoup plu, j’ai été moins séduit par la substance du texte. Chaque nouvelle s’apparente à un conte moral, et les leçons qu’elles contiennent ne m’ont pas toujours convaincu. Non pas qu’elles soient mal amenées, loin de là, mais elles explorent des territoires déjà bien connus: il est important d’être solidaire ; les enfants sont précieux ; il faut voir au-delà des différences, etc… J’ai parfois eu l’impression que l’auteur enfonçait des portes ouvertes, et j’aurais été davantage séduit si les messages avaient présenté davantage de nuances ou de surprises.

Deux mots encore du style. Fabrice Pittet est un gourmand des mots, et il est évident qu’il choisit son vocabulaire avec énormément de soin. Cela ravira sans doute une grande partie des lecteurs, qui seront séduits par le foisonnement et la méticulosité du verbe de l’auteur. En ce qui me concerne, toutefois, je dois avouer que j’aime quand les choses simples sont décrites simplement, et quand je lis « Un médecin affublé d’une indémodable blouse blanche se tenait sous le chambranle », ça ne me dérangerait pas de lire plutôt « Un médecin entra. » Par ailleurs, j’ai l’impression que ces récits très personnels auraient gagné à être formulés dans une narration à la troisième personne focalisée plus stricte, qui aurait contribué à nous mettre encore davantage dans la peau des personnages. Il s’agit purement de mes préférences personnelles, je l’admets.

Malgré ces quelques réserves formelles, « Mémoires d’Exoterres » est une belle réussite, et la porte d’entrée vers l’univers d’un auteur plein d’imagination et de talent.

Critique : Babylon Babies

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Toorop, un mercenaire, est embauché par la mafia sibérienne, par l’intermédiaire des services secrets russes, pour escorter une jeune femme prénommée Marie jusqu’au Québec et veiller sur elle. Au passage, il va se frotter à un imbroglio qui voit s’opposer sectes, gangs de motards et sociétés de hackers, avec pour enjeu l’avenir de l’espèce humaine.

Titre : Babylon Babies

Auteur : Maurice Dantec

Éditeur : Folio (ebook)

Pour celles et ceux qui n’auraient jamais entendu parler de ce livre, le résumé que j’en livre ci-dessus donne un aperçu de l’ambition extraordinaire de l’auteur. Au fil de ces quelques centaines de pages, il balade le lecteur à travers une foule de concepts complexes qu’il ne cesse d’entrecroiser, de l’intelligence artificielle au chamanisme en passant par la schizophrénie.

Pour le regretté Maurice Dantec, c’est apparent dans chaque page de ce roman, tout est connecté, et chaque chose est d’une infinie complexité. Partant de ce double principe, sa plume ne se repose jamais, et il n’y a pas un seul personnage, un seul concept, un seul lieu cité dans le livre qui ne fasse pas l’objet d’une digression pour nous expliquer d’où il vient et comment il s’entrecroise avec tous les autres aspects du roman. Rien n’est anecdotique, tout est chargé de sens, tout se perd dans une complexité labyrinthique, à l’infini, comme dans « Tristram Shandy », sauf qu’ici tout est très sérieux.

Pour qui est amateur de littérature à fort contenu conceptuel, ici, on se régale : la manière dont l’auteur connecte entre eux des morceaux de théorie scientifique, de croyances et de géopolitique pour donner naissance à des hyperobjets littéraires, presque trop complexes pour tenir en entier dans le cerveau du lecteur, force l’admiration.

Pour ancrer cette explosion d’informations autour de quelque chose que le lecteur soit capable d’identifier et d’apprivoiser, la trame principale épouse la forme familière d’un thriller, avec un homme d’action revenu de tout qui est mandaté pour protéger une femme mystérieuse. L’histoire en elle-même, cela dit, si on devait la raconter, occuperait probablement moins d’une centaine de pages. Mais comme chaque événement, et en particulier une scène spectaculaire au milieu du livre, nous est raconté de manière fragmentaire, via des points de vue différents, des documents, des pièces rapportées, des conjectures, au final, chaque action occupe une place monumentale. Si on y ajoute de longues séquences hallucinatoires jubilatoires mais touffues, il y a de quoi avoir le vertige.

Qu’au final, on ne soit jamais perdu, et qu’on referme le livre avec des réponses à toutes les questions qu’on pouvait se poser, est à porter au crédit de l’auteur, qui réussit un tour de force. Si on se souvient que le roman constitue une sorte de suite de deux autres ouvrages de Dantec, avec lesquels il partage un univers fictif et dont il reprend les personnages, on ne peut qu’être admiratif que tout cela soit, au final, aussi compréhensible. Un lecteur pourra sans difficultés commencer ici, sans avoir l’impression d’avoir manqué quelque chose.

« Babylon Babies », c’est presque inévitable pour un roman aussi expérimental, souffre de quelques gros défauts. Pour commencer, les concepts avec lesquels jongle Dantec sont si complexes, et il les trouve visiblement si fascinant, que la deuxième moitié du livre est presque entièrement constituée d’explications. Soit le narrateur omniscient nous décrit longuement des situations ou des aspects de l’intrigue, soit un personnage explique longuement à un autre un élément du narratif qui nécessite d’être éclairci. L’intrigue, à ce moment-là, fait pratiquement du surplace. On est à fond dans l’ornière d’une histoire racontée plutôt que montrée.

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La boursouflure des concepts est telle que les personnages n’ont presque plus d’espace pour exister. Le protagoniste, Toorop, est plutôt bien dessiné, et c’est le cas de plusieurs autres figures croisées au fil de l’histoire, mais le livre ne porte absolument aucun intérêt à les faire exister les uns par rapport aux autres. Si, chez Dantec, tout est connecté, les personnages font exception : ils n’ont pas de sentiments les uns pour les autres, ne partagent rien, leurs relations n’évoluent pas. Ce sont des automates qui s’observent de loin, sans se connaître. Ils ne sont là que pour demander ou pour se fournir des explications les uns aux autres. C’est embêtant, parce que, en particulier dans les dernières longueurs du livre, le livre cherche à s’appuyer sur la complicité entre Toorop et Marie, mais celle-ci n’a pas du tout été établie au fil de l’histoire, ce qui fait qu’une bonne partie de l’impact émotionnel souhaité tombe à plat.

Dernier défaut, dont on ne fera pas grief à l’auteur : le livre est daté. Écrit dans les années 90, il est constellé de références culturelles à cette époque, alors que l’action du roman est censée se dérouler en 2013-2014. Certains éléments récurrents, comme la guerre dans les Balkans, les sectes, les hackers, sont ceux qui fascinaient le grand public à cette période, et ancrent résolument l’œuvre dans les années de sa parution plutôt que dans celle où est censée se dérouler l’action. Par ailleurs, Dantec n’a pas su prévoir l’omniprésence des réseaux et de la téléphonie mobile, aussi le futur antérieur qu’il nous présente se retrouve parfois en porte-à-faux avec notre vécu actuel. Ça n’est pas grave : la raison d’être de la science-fiction est de parler du présent, pas de l’avenir. On notera aussi un sexisme léger mais omniprésent, où tous les personnages féminins sont décrits en fonction de leur potentiel de séduction, ce qui permet de mesurer à quel point nous avons cheminé en vingt ans.

« Babylon Babies » est une œuvre géniale mais imparfaite, constamment fascinante mais souvent frustrante, plus facile à admirer qu’à adorer, mais si singulière qu’elle est propre à laisser une marque durable dans la mémoire du lecteur.

Critique : Fable – Les deux princes

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Tartisco, le prince des hommes-chats, est envoyé par son père accomplir une quête afin de prouver sa bravoure. En chemin, il va croiser le chemin de Tasse-Dent, l’héritier du trône, et de ses compagnons de voyage, qui eux aussi poursuivent des objectifs tout à fait grandioses.

Titre : Fable – Les Deux Princes

Auteur : Lucien Vuille

Éditeur : Stellamaris

Nous ne méritons pas Lucien Vuille. Lorsque j’avais publié ici une critique du premier tome de sa série « Fable », je l’avais qualifiée de « plus réussi que nécessaire. » C’est encore le cas avec cette suite, en tous points égale en qualité au premier volume.

Je ne vais pas réécrire ce que j’ai déjà dit du premier volume, mais en deux mots, « Fable » offre au lecteur un livre humoristique de grande qualité doublé d’un livre de fantasy de grande qualité. Jamais l’un n’empiète sur l’autre, jamais un des aspects n’est mis entre parenthèses pour favoriser l’autre : les deux coexistent sur chaque page, dans un type d’équilibre impossible propre à faire rêver la plupart des écrivains. Pour le dire clairement : si les aventures qui nous sont racontées étaient médiocres, les personnages fades et le monde sans intérêt, « Les Deux Princes » serait malgré tout un livre très drôle, et mériterait d’être lu pour cela ; à l’inverse, si l’humour tombait à plat, on aurait malgré tout affaire à un roman de fantasy réussi, qui, là aussi, justifierait pleinement son existence. Que les deux aspects soient aussi accomplis l’un que l’autre tient du miracle.

Lucien Vuille ne se fixe aucune limite en matière d’humour. Au détour des pages, on a affaire à de la comédie de situation, de la comédie de caractère, du burlesque, du nonsense, de la parodie, des calembours, des anachronismes, et probablement encore une demi-douzaine d’autres formes de comédie. Les dialogues sont constamment savoureux. Quel que soit la sensibilité du lecteur, il y a fort à parier qu’il trouvera quelque chose susceptible de le faire rire. En ce qui me concerne, le roman a suscité chez moi un premier éclat de rire avant même de l’ouvrir, en découvrant le quatrième de couverture.

Le monde de « Fable » est régulièrement surprenant, riche de trouvailles qui semblent aller de soi lorsqu’on les rencontre au fil des pages, mais qui sont souvent puissamment originales, et détonnent dans un paysage de la fantasy où de nombreux auteurs se contentent souvent de raconter des histoires avec des Elfes et des malédictions. Là, oui, il y a des Elfes et des malédictions, mais il y a aussi des hommes-chats qui vénèrent la Grande Pelote, des goules qui s’interrogent sur leurs conditions de vie, des poussins explosifs, des guerriers-mineurs Nains. La quantité d’idées admirables est ici un peu plus faible que dans le premier volume, mais c’est parce que le livre est plus court et que l’intrigue est plus ramassée et se prête moins aux digressions.

D’ailleurs, la structure du livre est un tour de force, qui parvient à raconter une histoire distincte de celle du premier tome, et qui peut être appréciée pour elle-même, mais qui, par une série de tours de passe-passe narratifs, parvient malgré tout à intégrer pleinement celle-ci dans le déroulement plus large de la série. En d’autres termes : ce qu’on nous raconte n’est pas tout à fait ce qu’on croyait qu’on nous racontait, on ne s’en rend compte qu’à la fin, sans pour autant se sentir floués.

Dans un monde juste, la série « Fable » serait considérée comme un classique du genre. Faisons de notre mieux pour que cela soit le cas.