Dix types de ton

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Partant du principe que certaines choses sont plus claires quand on les illustre, dans cette série consacrée au ton en littérature, maintenant qu’on a eu l’occasion de détailler la partie théorique, je vous propose d’examiner une dizaine d’exemples de tons que vous pouvez adopter pour votre roman.

On pourrait en citer énormément, mais j’ai retenu ces dix exemples parce qu’ils correspondent à ceux qui, à mon avis, sont les plus courants et peuvent être les plus immédiatement utiles pour les romanciers.

Notez que rien ne vous oblige d’aller puiser un de ces exemples dans la liste afin de l’appliquer à votre histoire en cours. Un romancier qui s’intéresse à réfléchir aux questions stylistiques pourra être tenté d’opter pour un ton principal distinctif et peu courant, qui ne figure pas sur la liste. Pourquoi ne pas rédiger un manuscrit au ton anxieux ? Confiant ? Hostile ? Solennel ? Ardent ? Un tel choix pourrait conférer à une œuvre un incomparable vernis d’originalité.

Humoristique

Le comique, la comédie, l’humour et le ton humoristique sont des notions qui s’entrecroisent mais qui n’ont pas tout à fait la même signification. Le comique est un registre, la comédie un genre, l’humour un sens aussi bien qu’une discipline, quant au ton humoristique, et bien c’est un ton. Plus précisément, celui qui vise à faire rire ou sourire le lecteur, par des juxtapositions de sens, des jeux de mots, des surprises, des répétitions, de la caricature, des sons amusants, etc.. Il peut prendre une forme ludique, spirituelle, ironique, burlesque, etc…

Un bon exemple de ton humoristique en littérature est le roman « Le guide galactique » de Douglas Adams.

Optimiste

Écrire une histoire au ton optimiste revient à chercher à conférer à son écriture un sens de l’espoir, à porter un regard positif sur l’avenir. Cela ne signifie pas qu’un tel roman n’aura pas d’enjeux ou que ses personnages ne feront face à aucune difficulté, mais qu’en relatant l’intrigue, on mettra un point d’honneur à mettre en avant les aspects réconfortants ou édifiants, à donner de l’inspiration aux lecteurs et des aspirations aux protagonistes. Une figure de style comme l’hyperbole, le superlatif, un vocabulaire familier, l’usage du point d’exclamation font partie des techniques qui peuvent aider à exprimer un ton optimiste.

Le roman « Pour un garçon » de Nick Hornby offre un bon exemple d’un texte au ton optimiste.

Léger

Un ton léger va chercher à raconter une histoire en réclamant aussi peu d’efforts que possible au lecteur, que cela soit des efforts intellectuels ou émotionnels. Ainsi, les mots utilisés seront courts, courants et faciles à comprendre, les phrases longues sont exclues et les effets de style les plus démonstratifs sont à éviter. De plus, un roman au ton léger est un roman où rien n’est vraiment grave, ou on évite de s’attarder sur les peines et les traumatismes des personnages et où aucune émotion n’est jamais poussée à son extrême.

Même si ça n’a rien d’obligatoire, de nombreux auteurs de littérature jeunesse choisissent d’écrire dans un ton léger. « Le Magicien d’Oz » de L. Frank Baum s’inscrit dans cette tradition : pour un roman qui parle de tyrannie, de guerre et de personnages névrosés, tout est amené avec une remarquable absence de gravité.

Sarcastique

À distinguer de l’humour, le sarcasme constitue un regard très différent sur une œuvre et ce qui s’y déroule. Là où le ton humoristique cherche à souligner et à accompagner la drôlerie naturelle des situations et des personnages, le ton sarcastique choisit de prendre de la distance et de juger l’œuvre, souvent négativement. Opter pour cette approche consiste à grossir les petits défauts des protagonistes de manière critique, voire mordante, à souligner leurs contradictions et leur hypocrisie, et à décortiquer avec acidité le fonctionnement de la société dans laquelle ils s’inscrivent. L’auteur se sert d’exagérations, de comparaisons, mais aussi de figures d’oppositions, telles que l’antiphrase (« Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. »)

Pour avoir une idée de ce à quoi cela pourrait ressembler, je suggère la lecture du « Candide » de Voltaire.

Sec

Présent aussi bien en littérature que dans la correspondance ou même dans la conversation, le ton sec est celui qui se caractérise par une approche tranchante, sans affect ni concession. L’auteur qui adopte cette attitude peut le faire en optant pour des phrases courtes, sobres, pauvres en adverbes et autres ornements. Le ton sec est celui qui ne s’excuse jamais d’exister. L’idée est de s’approcher de la vérité, ou d’une vérité, sans chercher le moins du monde à se montrer aimable ou agréable. Contrairement au sarcasme, il ne s’agit pas ici de juger, juste de prendre ses distances avec la moëlle émotionnelle de l’humanité.

On en trouvera de bons exemples dans les romans de Michel Houellebecq, et en particulier dans « Extension du domaine de la lutte », que j’ai examiné sur ce site.

Nostalgique

Comme son nom l’indique, une œuvre au ton nostalgique est celle qui porte sur le passé un regard à la fois fasciné et attendri. Dans ce genre de roman, les événements d’autrefois servent de référence et projettent leur ombre sur le présent. Tout est présenté en fonction de ce filtre : rose et ému lorsqu’on évoque le passé ; sombre, affecté, affamé ou résigné lorsqu’on parle du présent. Plus que d’autres attitudes du romancier vis-à-vis de son texte, celle-ci fonctionne constamment sur un double registre émotionnel, l’un idéalisé, l’autre critiqué.

L’autrice mexicaine Laura Esquivel a signé un chef d’œuvre du roman nostalgique avec « Chocolat amer ».

Triste

Les romans qui adoptent un ton triste sont ceux qui présentent avec empathie la perspective des personnages à travers leurs souffrances et leurs tourments. Les mots utilisés sont lourds, sombres, sérieux et chargés de pathos. Tout est abordé sous un angle pessimiste, morose, maussade ou découragé. L’idée est d’émouvoir le lecteur et de lui faire ressentir la douleur des protagonistes, et, ainsi de s’assurer son implication dans l’histoire qui lui est racontée. La meilleure manière de procéder consiste à dépeindre l’intrigue avec compassion, tout en laissant entendre qu’il n’existe ni espoir, ni échappatoire. Des outils qui fonctionnent bien sont le lyrisme, l’hyperbole, les comparaisons, les phrases interrogatives.

Critiqué en son temps sur cette page, « La route » de Cormac McCarthy, est un roman très triste.

Effrayant

De même qu’il faut distinguer comédie et ton humoristique, il est tout aussi pertinent d’apprendre à faire la différence entre un genre : l’horreur ; un sentiment : la peur ; et le ton effrayant. Celui-ci correspond aux textes littéraires dont l’auteur souhaite qu’ils inspirent la peur. Naturellement, il est tout à fait possible d’aménager des passages effrayants au sein de genres qui n’ont rien à voir avec l’horreur.

En termes littéraires, l’élaboration de l’horreur se confond avec l’évocation du suspense, qui, poussé à son paroxysme, peut être source d’anticipation, voire de terreur chez le lecteur. Pour cela, l’usage de figures de style comme l’ellipse ou la litote, les points de suspension, des ruptures de rythme dans la construction des paragraphes peuvent aider à faire fonctionner l’imagination du lecteur et à susciter des sueurs froides.

« Simetierre », de Stephen King, est un livre exemplaire par sa capacité à évoquer l’effroi.

Mélancolique

Situé à l’intersection du plus lourd des désespoirs et de l’inspiration la plus fertile et la plus transcendantale, la mélancolie occupe un registre bien à elle, pas toujours facile à définir, mais qui offre au romancier les clés d’un des sentiments les plus représentatifs des complexités de l’âme humaine. Ici, il s’agit d’émouvoir le lecteur, et d’aller chercher la joie qui se cache dans le chagrin et la tristesse qui se loge dans le bonheur. Pour y parvenir, l’auteur fera usage de métaphores et de comparaisons, d’antithèses, voir même d’apostrophes quand personnages et narrateurs s’adressent aux sphères cosmiques pour les prendre à témoins.

À titre d’exemple, « La peau de chagrin » d’Honoré de Balzac est un grand roman mélancolique.

Pompeux

Terminons cette énumération d’une dizaine de possibilités de tons littéraires par un intitulé qui peut paraître péjoratif : le ton pompeux. La pompe, c’est le cortège, la procession, et, par extension, l’apparat qui caractérise ceux-ci. Le style pompeux, c’est donc celui qui exacerbe les aspects émotionnels les plus démonstratifs : l’héroïsme, le drame, le sacrifice, le pathétique. C’est une composante essentielle d’une partie de la littérature populaire, dans des registres aussi divers que la fantasy, la romance, le pulp ou le fantastique contemporain.

Le ton pompeux fonctionne par emphase, suscitée par l’hyperbole, mais aussi les énumérations, les superlatifs, les métaphores et les anaphores, ainsi que les adverbes d’intensité. Longues phrases, longs paragraphes et longues descriptions sont non seulement autorisés, mais vivement encouragés, de même que les paginations à rallonge.

« Autant en emporte le vent » de Margaret Mitchell représente une bonne illustration de ce ton.

Le thème comme structure

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Afin de conclure cette série d’articles consacrés au thème en littérature, je vous propose d’examiner un cas particulier qui s’éloigne des chemins battus. Ce n’est pas le genre de réflexion susceptible d’intéresser tous les auteurs, mais peut-être qu’il va aiguillonner votre curiosité, et, pourquoi pas, nourrir de futures créations.

Tout part d’un constat : le thème, j’ai eu l’occasion de le dire ici, est l’un des piliers de la création d’un roman, aux côtés de la structure, de la narration, des personnages. Cela dit, quand ils lisent ça, la plupart des écrivains hochent la tête l’air entendu, persuadés que oui oui, le thème, c’est très bien, mais enfin ça reste en queue de liste de leurs priorités. En d’autres termes, s’il était un des Beatles, le thème serait Ringo Starr.

Et si on renversait cette hiérarchie ? Et si, délibérément, on plaçait le thème au sommet de la pile, devant les personnages, devant la structure, devant tout le reste ?

Ce n’est pas juste une vue de l’esprit ou un exercice intellectuel. Je suis moi-même principalement auteur de littérature de genre, comme le sont bon nombre des habitués de ce site, et la plupart des écrivains qui rentrent dans cette catégorie – ce n’est en aucun cas un reproche – ont une vision de la littérature très conventionnelle. Peu intéressés aux explorations formelles, ils privilégient les structures narratives classiques, et, qu’ils connaissent ou non la nomenclature précise, ils vont vous parler de la construction d’une histoire en termes d’enjeux, de tension, de suspense, d’exposition. Certains d’entre eux vont même jusqu’à affirmer que toute histoire concerne un conflit et a besoin d’un antagoniste.

Le thème, et rien que le thème

Mais ce n’est pas le cas. Dans la littérature blanche, des romans, nombreux, à succès, s’affranchissent sans complexe des structures classiques, souvent sans même que les lecteurs s’en aperçoivent. Et une des approches qu’ils utilisent consiste à se servir du thème comme structure.

Qu’est-ce que ça veut dire exactement ? C’est vrai que ce n’est pas très intuitif. Le thème est un concept nébuleux, la structure, c’est tout le contraire. Comment substituer l’un à l’autre ? Et bien justement : cette approche consiste à laisser de côté la montée de la tension que l’on trouve dans les constructions littéraires classiques, la progression des personnages, la construction du suspense, la percolation méticuleuse de l’exposition, pour leur substituer le thème, et rien que le thème.

Comment ça marche ? Dans son roman « Extension du domaine de la lutte », Michel Houellebecq met en scène un cadre moyen déprimé par son célibat. Le thème du livre, c’est les relations entre les femmes et les hommes, et l’isolement des êtres conditionné par les valeurs du libéralisme. Ce thème, l’auteur l’illustre par une série de vignettes et de scènes courtes. Il y a peu de continuité entre les scènes, qui pourraient s’enchaîner dans un ordre différent sans que cela ne nuise à la lecture. Il n’y a pas non plus d’enjeu ou de tension : le protagoniste ne change pas et ne nourrit aucune illusion sur sa capacité à révolutionner le monde. Au bout d’un moment, l’histoire s’arrête, sans avoir vraiment progressé.

L’intérêt du lecteur est maintenu par la perspective singulière que le livre propose au sujet de ce thème et par le ton sarcastique adopté par l’auteur. Tout le reste, tout ce qui nous parait si important, à nous les auteurs, est jeté à la poubelle. Et pourtant, ça fonctionne. Et pourtant, c’est bel et bien une histoire. Mais plutôt que de tenir sur les différentes fondations auxquelles nous sommes habitués, elle est en équilibre sur un unique pilotis, celui du thème.

Plus courant que ce que l’on croit

Écrire un livre « existentiel », qui ne fait que confronter un protagoniste à un thème, c’est plus courant que ce que l’on croit, à un degré ou à un autre. Paul Auster le fait dans sa « Trilogie new-yorkaise », Céline l’a fait dans « Voyage au bout de la nuit », Charles Bukowski a récidivé tout au long de sa carrière. Je suis sûr que d’autres exemples vous viennent à l’esprit. D’ailleurs, même au sein de la littérature de genre, on trouve certains exemples, comme « Les dieux incertains » de M. John Harrison ou « Dead Astronauts » de Jeff Vandermeer.

Attention, s’engager dans cette voie n’est pas donné à n’importe qui. Les règles de la construction littéraire classique n’existent pas par accident : non seulement il s’agit de méthodes éprouvées pour soutenir l’attention du lecteur, mais en plus elles font partie de la définition de ce que c’est qu’une histoire depuis toujours. Vouloir s’en passer, c’est courir le risque que le lecteur se sente perdu, qu’il ne comprenne pas où on veut en venir, et qu’il arrête sa lecture en raison de l’absence d’enjeux ou de suspense.

Rédiger une « non-histoire », guidée par le thème, réclame donc un certain nombre de précautions. D’abord, le texte doit être court. Un roman long écrit sous cette forme s’effondrerait rapidement sous son propre poids. Il s’agit de présenter son argument et ses personnages de manière succincte, et de s’en aller avant de ne plus être le bienvenu.

Les doigts sur le pouls de la société

Ensuite, le thème doit être très clair dans la tête de l’auteur, et tous les aspects du texte doivent s’y référer. L’unique intérêt de ce type de texte, c’est qu’il permet d’explorer une thématique plus en profondeur que dans un roman ordinaire, sinon, ça n’est pas la peine. Lors de l’écriture ou des corrections, retirez donc tous les aspects qui n’ont pas de rapport avec le cœur de votre livre, jusqu’à l’épure.

L’originalité est plus importante que dans un roman ordinaire, afin, une fois de plus, de retenir l’attention du lecteur. Idéalement, attaquez-vous à un thème inédit, ou peu courant, mais qui est tout de même d’intérêt général, ou qui possède une résonance particulière dans l’actualité. Cela nécessite d’avoir les doigts sur le pouls de la société, afin de mettre en lumière une vérité qui sera à la fois considérée comme évidente et surprenante.

À défaut d’un thème révolutionnaire, c’est votre approche qui peut l’être : un ton qui détonne, des personnages déconcertants, une forme particulièrement adaptée au thème choisi, peu importe. L’essentiel, c’est d’intriguer le lecteur, et de faire en sorte de maintenir cet état pendant assez longtemps pour qu’il referme le livre après l’avoir terminé (plutôt qu’avant), si possible avec une expression perplexe sur le visage.

Critique: Extension du domaine de la lutte

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Un informaticien est mandaté par son entreprise pour assurer le suivi d’un projet gouvernemental en lequel il ne croit pas du tout. Ce faisant, il se fait l’observateur des mœurs de ses collègues et de tous ceux qui l’entourent, se montrant à la fois fasciné et blasé par leur misère affective.

TITRE : Extension du domaine de la lutte

AUTEUR : Michel Houellebecq

EDITEUR : Flammarion

Rien n’a d’importance aux yeux du narrateur d’« Extension du domaine de la lutte. » Il jette sur ses contemporains le regard de l’entomologiste sur une colonie de fourmi, épinglant leur médiocrité, les mensonges qu’ils se racontent pour continuer à exister, ainsi que les systèmes de pensée qui les emprisonnent. Cette critique au vitriol de notre époque est rendue plus désarçonnante encore par le fait qu’au fond, il ne s’y intéresse pas vraiment, ne recherche aucune solution, ne tente même pas à échapper aux mécanismes qu’il observe. L’humanité est formée d’automates pitoyables, et le protagoniste s’en fiche. Voilà, en apparence, la thèse principale du livre.

Ceux qui ne verront dans ce livre qu’une longue complainte déprimante seront passés à côté du texte, selon moi. « Extension du domaine de la lutte » est un roman souvent drôle, même si l’admettre nécessite au préalable de la part du lecteur qu’il s’extraie d’une lecture au premier degré et mette de côté les sentiments d’agacement qu’il fait nourrir au sujet de l’auteur. Grinçant, cynique, le livre se fait l’observateur des travers de toute une époque et brosse un grand nombre de portraits savoureux de personnages prisonniers de leurs illusions, voire de leur aveuglement. Le narrateur n’y échappe pas – il s’inclut d’ailleurs dans ce portrait au vitriol, dont il est à la fois l’observateur, l’auteur et la plus parfaite illustration.

À cela s’ajoute un niveau de lecture supplémentaire : le lecteur est mis à demeure de se situer par rapport à la galerie de personnages pathétiques qu’il croise au fil des pages. Suis-je meilleur qu’eux ? Mes espoirs sont-ils plus réalistes ? Ce qui me pousse en avant a-t-il de la substance ou ne suis-je qu’un robot, prisonnier d’atavismes incontrôlables et d’une société qui veut faire de moi un élément constitutif de la chaîne, sans se soucier aucunement de mon épanouissement ? Est-ce qu’un réel individu, ça existe ou ne sommes-nous que des souris de laboratoire qui cherchent en vain la sortie inexistante du labyrinthe ?

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L’efficacité de cette mise en abîme proposée par « Extension » est encore renforcée par le tour de passe-passe génial de l’auteur : celui qui consiste à nous faire croire qu’il se confond avec le narrateur, qu’il partage son regard anesthésié sur l’humanité, comme s’il était possible qu’un personnage de ce genre écrive un roman tel que celui-ci. Ne soyons pas dupe : si les gens sont des cons, celui qui ne fait rien d’autre que contempler leur médiocrité est encore plus con qu’eux, comme le démontre l’échec ultime de la démarche du protagoniste.

Si vous êtes écrivain, il y a des leçons à tirer de la lecture de ce roman très réussi, en particulier pour les auteurs de littérature de genre, dont je fais partie, et qui sont perpétuellement en train de penser à leur intrigue et à la meilleure manière de la rendre aussi efficace que possible. Voici un récit qui ne contient presque pas d’éléments d’intrigue, et qui se moque ouvertement de ceux qu’il inclut. Il se focalise presque exclusivement sur les deux seules choses qui ont réellement de l’importance : le thème d’abord, et ensuite les personnages. J’aimerais voir davantage d’œuvres de littérature de genre faire preuve d’une telle audace.

La littérature jeunesse

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Comme nous avons, lors de billets précédents, exploré les différents moyens de mettre en scène des enfants ou des thèmes liés à l’enfance dans un roman, et que nous avons enchaîné avec des conseils pour écrire des personnages d’enfants et d’adolescents, il ne nous reste plus qu’à boucler la boucle et à nous intéresser aux livres destinés à être lus par de jeunes lecteurs.

Qu’on ne s’y trompe pas : le thème mériterait qu’on lui consacre un blog tout entier, avec des articles hebdomadaires destinés à en explorer les différents aspects. Ce billet est donc nécessairement incomplet : c’est une invitation à explorer davantage ces thèmes, si cela vous intéresse.

La littérature pour la jeunesse se caractérise par le public qu’elle vise, pas nécessairement par le public qui la lit. Il est ainsi tout aussi possible pour un adulte de lire un roman de la collection « Chair de poule » de R.L. Stine, comme il est possible pour un adolescent de se perdre dans la lecture du dernier roman de Michel Houellebecq. Certains ouvrages transcendent les limites d’âge qui sont artificiellement érigées par les maisons d’éditions pour des raisons promotionnelles, et deviennent des classiques qui peuvent être appréciés à tout âge, comme « Les aventures d’Alice au Pays des Merveilles », « Le Petit Prince » ou « L’Attrape-Cœur. »

Néanmoins, ce public-cible dont l’existence est fréquemment supposée dans ce type d’ouvrages conditionne en grande partie la forme, les thèmes, les personnages et tous les autres aspects des romans de littérature jeunesse, jusqu’à donner à celle-ci, par certains aspects, les caractéristiques d’un genre littéraire à part, régi par toutes sortes de règles spécifiques.

Traditionnellement, la littérature jeunesse est divisée en deux grandes catégories : la littérature pour enfants et la littérature pour adolescents. Sont venus s’y ajouter, ces dernières années, deux autres catégories : le Young Adult et le New Adult.

Littérature pour enfants

La littérature pour enfants est sans doute, de toutes celles qui sont examinées dans ce billet, celle qui présente la plus grande diversité formelle et stylistique. On parle ici d’une littérature dont tout un segment est constitué de livres illustrés, destinés à un public de lecteurs qui ne savent pas lire par eux-mêmes, et à qui on doit raconter les histoires ; il y a aussi des livres de contes, eux aussi enrichis d’images, qui revisitent les classiques ou inventent de nouvelles histoires faits pour être dites à voix haute ; des livres pour les très jeunes lecteurs, destinés à leur donner le goût de la lecture ; des ouvrages thématiques de nature éducative, destinés à sensibiliser les jeunes à des thèmes de la vie de tous les jours, dont certains sont graves (deuil, divorce, violence).

Malgré cette diversité, les livres pour enfants ont un certain nombre de points communs. Premièrement, les protagonistes sont le plus souvent eux-mêmes des enfants, ou des créatures (animaux, peluches, extraterrestres) qui se comportent comme des enfants, qui ont des problèmes d’enfants et des réflexions d’enfants. Deuxièmement, ces ouvrages sont courts et écrits gros, afin de satisfaire un public qui n’a pas beaucoup de patience, ni beaucoup de pratique de la lecture. Le vocabulaire utilisé est simple, faisant grand usage des répétitions (cela n’interdit pas une certaine ambition, comme en témoignent les livres pleins de jeux de mots de Pef). Surtout, tout est basé sur des concepts simples et originaux, qui rendent chaque livre ou chaque série instantanément identifiable.

De tous les secteurs de l’édition, celui des livres pour enfants est peut-être celui dont le niveau de qualité moyen est constamment le plus élevé, avec des textes inventifs et de haute qualité, une recherche du ton juste, souvent assisté par des professionnels de l’enfance, et des illustrateurs qui font partie des meilleurs du marché. Il n’est pas particulièrement aisé d’y faire sa place.

Littérature pour adolescents

Ce qu’on appelle aujourd’hui la « littérature pour adolescents » a subi ces dernières années une sorte de réajustement, causée par l’apparition de nouvelles catégories et d’une nouvelle dynamique venue du monde anglo-saxon où ce segment de l’édition a toujours été vivace. Autrefois, on l’aurait défini comme l’ensemble des publications visant un public de 13-18 ans, et on aurait pensé en premier lieu à quelques séries populaires comme « Le Club des Cinq » ou « Alice » (« Nancy Drew »), auxquels on aurait ajouté quelques classiques tels que les romans de Jules Verne.

Aujourd’hui, la littérature pour adolescents proprement dite s’est retranchée sur des âges plus précoces. On la conseillerait plutôt aux lecteurs de 10-15 ans. C’est devenu un segment de l’édition très actif, et surtout varié.

Dans cette tranche d’âge, on trouve des romans dans tous les genres : de l’aventure, du polar, de la fantasy, mais aussi de l’horreur ou du thriller. Il y a également pas mal de romans écrits dans une veine réaliste, qui permettent au lectorat jeune de découvrir de l’intérieur des situations sociales contemporaines (la drogue, la sexualité, l’argent, le succès) présentées de manière simple et accessible, voir le quotidien de jeunes qui vivent, dans des pays lointains, des situations très différentes des jeunes d’ici. En réalité, en germe, on trouve absolument tous le panorama de la littérature contemporaine, ce qui permet au jeune lecteur curieux de forger ses goûts.

Il y a tout de même des constantes. Les protagonistes des romans de littérature pour adolescents sont eux-mêmes des adolescents. Le langage est simple, avec parfois une intention didactique d’expliquer certains termes, les livres ne sont pas bien épais et les plus populaires peuvent se décliner en séries au très long cours, empruntant parfois les codes de la catégorie supérieure.

Young Adult

Le terme « Young Adult » est apparu dans le sillage du succès sidérant de la saga Harry Potter, lorsque des hordes de jeunes ont découvert le plaisir de lire et que le secteur de l’édition a cherché à satisfaire à leur demande, en produisant des romans susceptibles d’aborder les thèmes et les ambiances qui leurs sont chers.

Le résultat est une catégorie un peu hybride. On présente souvent les livres « Young Adult » comme étant ceux qui s’adressent à un public présentant des âges compris entre 15 et 30 ans, soit les lecteurs qui commencent à se lasser de la littérature pour adolescents classique, auxquels on ajoute les lecteurs qui ne trouvent pas de satisfaction dans les romans destinés au lectorat adulte, et qui préfèrent prolonger les plaisirs de lecture développés pendant leurs jeunes années.

En réalité, c’est un peu plus compliqué que ça, car le Young Adult est à la fois une catégorie d’âge, et, d’une certaine manière, un genre. Ou en tout cas, un ensemble de genres qui ont des points communs entre eux – tous les types de littérature ne sont généralement pas considérés comme Young Adult. Les romans réalistes ou éducatifs évoqués ci-dessus n’ont que rarement leur place dans les rayons estampillés « YA », au bénéfice de toutes sortes de romans dont le point commun est la volonté d’évasion (l’« escapism » anglo-saxon), le suspense, les sensations fortes et le divertissement.

Rien n’empêche d’aborder des tons graves, mais dans son ensemble, la littérature Young Adult privilégie les littératures de l’imaginaire – fantasy, urban fantasy, bit lit et compagnie. Même si les définitions n’ont rien d’officielles et sont très fluctuantes selon la personne que l’on interroge, le polar pour adolescent, par exemple, n’est généralement pas considérée comme faisant partie de cette catégorie.

Quel que soit leur âge, les lecteurs de littérature Young Adult sont de gros consommateurs de livres, mais aussi d’autres formes de divertissement, tels que séries télé ou jeux vidéo. Ils sont exigeants mais fidèles, et, lorsqu’ils ont découvert un certain type de romans ou d’auteurs qui leur plaît, ils ont tendance à chercher à multiplier cette sensation à l’infini.

C’est d’ailleurs ce qui leur vaut une partie de leur mauvaise réputation : la qualité moyenne des œuvres estampillées Young Adult n’est pas à mettre en cause, mais elles favorisent la fidélité de leurs lecteurs, dont certains finissent par manquer de curiosité et à lire encore et encore le même type de livres. On peut se réjouir de voir des jeunes qui lisent et applaudir le succès de ce segment du marché, mais le fait de chercher à satisfaire à des désirs très spécifiques se fait parfois au détriment de l’ambition littéraire et de la personnalité des œuvres.

D’ailleurs, un auteur qui souhaiterait œuvrer dans le domaine Young Adult se rendrait rapidement compte que pour s’y illustrer, il doit produire des œuvres très formatées, et que chaque pas de côté, chaque originalité, risque de l’en éloigner.

New Adult

Apparu ces dernières années, le segment « New Adult » a d’abord été présenté comme le prolongement naturel de la catégorie précédente. En deux mots, on aurait tout simplement affaire à une nouvelle catégorie de transition, qui serait donc réservée aux lecteurs amateurs de Young Adult qui, décidément, ne souhaiteraient pas laisser derrière eux ce type de littérature en gagnant en âge.

Donc à la base, le New Adult, c’est supposé être des romans destinés aux 18-30 ans, avec le même accent mis sur l’évasion que dans le Young Adult, le tout rehaussé d’une touche de maturité en plus. « Twilight », mais avec davantage de scènes de sexe. Le New Adult met généralement en scène – on l’aura deviné – des jeunes adultes, qui font face à des difficultés existentielles ou qui se trouvent à un tournant de leur vie. Ces romans sont souvent écrits à la première personne et comportent des éléments de soap opera dans leur style, ainsi, bien souvent qu’une certaine fascination pour tout ce qui provient de l’aire culturelle anglo-saxonne.

En réalité, même si certains adhèrent toujours à cette définition, le New Adult ne s’est pas tout à fait développé de cette manière. Il est rapidement devenu une catégorie presque exclusivement destinée aux lectrices, et fortement teintée de romance, ce qui fait qu’aujourd’hui, une partie des ouvrages qui sont vendus avec cette estampille sont presque impossibles à distinguer des romances traditionnelles.

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – le sexe