Critique: Extension du domaine de la lutte

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Un informaticien est mandaté par son entreprise pour assurer le suivi d’un projet gouvernemental en lequel il ne croit pas du tout. Ce faisant, il se fait l’observateur des mœurs de ses collègues et de tous ceux qui l’entourent, se montrant à la fois fasciné et blasé par leur misère affective.

TITRE : Extension du domaine de la lutte

AUTEUR : Michel Houellebecq

EDITEUR : Flammarion

Rien n’a d’importance aux yeux du narrateur d’« Extension du domaine de la lutte. » Il jette sur ses contemporains le regard de l’entomologiste sur une colonie de fourmi, épinglant leur médiocrité, les mensonges qu’ils se racontent pour continuer à exister, ainsi que les systèmes de pensée qui les emprisonnent. Cette critique au vitriol de notre époque est rendue plus désarçonnante encore par le fait qu’au fond, il ne s’y intéresse pas vraiment, ne recherche aucune solution, ne tente même pas à échapper aux mécanismes qu’il observe. L’humanité est formée d’automates pitoyables, et le protagoniste s’en fiche. Voilà, en apparence, la thèse principale du livre.

Ceux qui ne verront dans ce livre qu’une longue complainte déprimante seront passés à côté du texte, selon moi. « Extension du domaine de la lutte » est un roman souvent drôle, même si l’admettre nécessite au préalable de la part du lecteur qu’il s’extraie d’une lecture au premier degré et mette de côté les sentiments d’agacement qu’il fait nourrir au sujet de l’auteur. Grinçant, cynique, le livre se fait l’observateur des travers de toute une époque et brosse un grand nombre de portraits savoureux de personnages prisonniers de leurs illusions, voire de leur aveuglement. Le narrateur n’y échappe pas – il s’inclut d’ailleurs dans ce portrait au vitriol, dont il est à la fois l’observateur, l’auteur et la plus parfaite illustration.

À cela s’ajoute un niveau de lecture supplémentaire : le lecteur est mis à demeure de se situer par rapport à la galerie de personnages pathétiques qu’il croise au fil des pages. Suis-je meilleur qu’eux ? Mes espoirs sont-ils plus réalistes ? Ce qui me pousse en avant a-t-il de la substance ou ne suis-je qu’un robot, prisonnier d’atavismes incontrôlables et d’une société qui veut faire de moi un élément constitutif de la chaîne, sans se soucier aucunement de mon épanouissement ? Est-ce qu’un réel individu, ça existe ou ne sommes-nous que des souris de laboratoire qui cherchent en vain la sortie inexistante du labyrinthe ?

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L’efficacité de cette mise en abîme proposée par « Extension » est encore renforcée par le tour de passe-passe génial de l’auteur : celui qui consiste à nous faire croire qu’il se confond avec le narrateur, qu’il partage son regard anesthésié sur l’humanité, comme s’il était possible qu’un personnage de ce genre écrive un roman tel que celui-ci. Ne soyons pas dupe : si les gens sont des cons, celui qui ne fait rien d’autre que contempler leur médiocrité est encore plus con qu’eux, comme le démontre l’échec ultime de la démarche du protagoniste.

Si vous êtes écrivain, il y a des leçons à tirer de la lecture de ce roman très réussi, en particulier pour les auteurs de littérature de genre, dont je fais partie, et qui sont perpétuellement en train de penser à leur intrigue et à la meilleure manière de la rendre aussi efficace que possible. Voici un récit qui ne contient presque pas d’éléments d’intrigue, et qui se moque ouvertement de ceux qu’il inclut. Il se focalise presque exclusivement sur les deux seules choses qui ont réellement de l’importance : le thème d’abord, et ensuite les personnages. J’aimerais voir davantage d’œuvres de littérature de genre faire preuve d’une telle audace.

6 réflexions sur “Critique: Extension du domaine de la lutte

  1. Les romans de Houellebecq sont des exemples à cet égard… Il nous embarque avec des personnages qu’il est impossible de ne pas trouver ringards, voire de détester… un goût de chiottes parfume sa prose… quel con, non mais quel con, sommes-nous tenter de penser, en englobant bien imprudemment l’auteur dans les travers de ses personnages… mais on ne peut lâcher la lecture parce que ladite prose nous provoque en permanence, nous réjouit par sa franchise, nous fait du bien, pas de chichis ni de blablas… du cru, du profond, du saignant ! Jusqu’au moment où l’on est bien obligé d’admettre que ce mec, ce con, là, sur la page, c’est nous. C’est toi. C’est moi. C’est l’espèce humaine…

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    • Oui, Houellebecq possède cette qualité merveilleuse – ou agaçante – d’intégrer au sein de l’oeuvre le regard sur l’oeuvre, le discours sur l’oeuvre et même la critique de l’oeuvre, qui viennent en alimenter les thèmes et les postures. Lire du Houellebecq, critiquer du Houellebecq, c’est, d’une certaine manière, servir de prolongement à sa démarche littéraire.

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  2. Pingback: Décrire la tristesse | Le Fictiologue

  3. Décidemment, tu es plus intelligent que moi. Je veux dire que tu sais tirer le meilleur de chaque livre.
    personnellement, je n’aime pas Houellebecq. Je lui reconnais le talent d’avoir mis au point un produit commercial bien rodé (lui ; mais en ça il n’est pas le seul) qui exploite la veine déjà bien érodée du romancier-amer-et-critique-qui-explore-le-monde-sans-illusion…(pas le seul non plus). Et pourquoi pas ?
    Non, ce que je n’aime pas chez lui, c’est son profond mépris pour ses propres personnages, et les très grosses ficelles qui lui servent à les plonger dans la misère, misère qu’il attribue ensuite au monde…sau lui.
    deux exemples (j’ai oublié le titre du bouquin, mais c’est de lui) :
    1/ le héros a une vie sentimentale et sexuelle misérable. La raison ? à 14 ans, au cinéma, il s’est fait rabroué par sa même pas petite copine sur la cuisse de laquelle il a posé la main sans trop prévenir (oui, bon, tout le monde ou presque a vécu à cet âge là ce genre de situation humiliante et maladroite. On est rouge de honte et puis on s’en remet, tôt ou tard…). pour Houellebec, la fille est responsable des 20 années de misère sexuelle du héros !
    2/ le même héros, vers la 40aine, rencontre enfin une femme qui l’accepte tel qu’il est, fatigué et usée (et qu’il accepte telle qu’elle est, fatiguée et usée mais décidée à vivre) : commence alors pour eux un peu de bonheur et de plaisir. C’est trop beau, Houellebecq veille au grain : la femme se trouve illico affligée d’un cancer ou d’une maladie osseuse horrible et irrémédiable : voilà bien la preuve que le monde occidental est pourri et que le bonheur est une notion décadente !
    bref (ce qui est une façon de dire pour un aussi long commentaire) : grosses ficelles mélodramatiques (même Musso n’oserait pas) et leçons de morale planétaires, très peu pour moi.

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    • Merci pour ce commentaire enrichissant. Je suis loin d’être un spécialiste de Houellebecq: je n’ai lu que « Extension », son bouquin sur Lovecraft et certains de ses poèmes. Je crois volontiers qu’il ait cédé à la facilité et au cynisme au cours de sa carrière.
      Cela dit, j’ai l’impression qu’une partie de la critique se cantonne dans une lecture au 1er degré de ses œuvres, alors qu’à mon avis le personnage n’est pas aussi cynique qu’il apparaît, et offre bien souvent une mise en abîme par rapport à la misanthropie affichée dans ses romans, y incluant la manière dont celle-ci est perçue et interprétée. Oui, cela veut dire qu’il est cynique à propos de son propre cynisme, mais au moins cela le rend plus complexe qu’on ne pourrait le croire.

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