Critique: Le Secret de Crickley Hall

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Après avoir vécu un drame, une famille se met au vert pendant quelque temps au fin fond de la campagne anglaise, dans une ancienne bâtisse. Très vite, des phénomènes étranges s’y déroulent.

Titre : Le Secret de Crickley Hall

Auteur : James Herbert

Editeur : Bragelonne (traduction, ebook)

En poursuivant ma courte exploration de la littérature de maisons hantée, j’ai été amené à découvrir un roman qui est, en tous points, l’opposé de « La maison hantée » de Shirley Jackson. Alors que celui-ci s’accapare les codes inhérents à ce sous-genre pour les transcender et les mettre au service d’une démarche littéraire singulière, « Le secret de Crickley Hall » prend une direction différente. Il est clair dès les premières pages que l’auteur, James Herbert, ambitionne de signer la version la plus archétypique possible du roman de maison hantée.

On l’a vu, ce genre est principalement marqué par des œuvres qui détonnent, et c’est le cinéma, davantage que la littérature, qui a établi ses codes. Ici, l’auteur se met en tête d’explorer ceux-ci et de s’en servir pour rédiger une sorte d’idéal-type de roman de maison hantée, une référence, un texte qui correspond exactement à ce que l’on s’imagine des livres de cette veine.

Pour y parvenir, il n’y a pas un seul motif classique, pas un seul cliché qu’il n’utilise pas. Ainsi, son roman met en scène une famille déchirée par une tragédie, qui se retranche dans une maison de campagne à l’aspect sinistre. Oui, le chien refuse d’entrer dans la bâtisse ; oui, on entend des pas dans le grenier et quelque chose cogne dans un placard ; oui, le voisinage semble en savoir plus qu’il ne veut bien en dire ; oui, il y a une médium qui peut communiquer avec les esprits. On pourrait continuer longtemps comme ça : on en vient presque penser que l’auteur avait une checklist de tout ce qu’il estimait nécessaire d’intégrer dans un texte pour qu’il corresponde à la définition classique du roman de maison hantée. C’est peut-être pour cela que le bouquin fait plus de six cent pages.

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James Herbert est un bourrin de la littérature. Pour lui, rien ne compte à part l’efficacité. Oui, il sacrifie toute originalité et toute nuance, mais ce faisant, il livre, dans les deux premiers tiers du récit, une montée de tension bien menée, ponctuée par des moments de suspense ou de tension qui arrivent, sans faute, à la fin de chaque chapitre. Ce n’est pas subtil, mais c’est prenant, et c’est déjà très bien.

Hélas, comme le titre le laisse entendre, il y a un secret au cœur de cette histoire. Il ne s’agit pas d’un simple mystère terrifiant, courant dans le roman d’horreur, mais bien d’une intrigue que les protagonistes vont résoudre, à la manière d’une enquête, jusqu’à ce qu’ils soient en possession de toutes les réponses à la fin du livre. On finit par savoir exactement par qui et pourquoi Crickley Hall est hanté, et, pour l’essentiel, par résoudre le problème, ce qui, pour moi, rend l’histoire bien moins terrifiante.

Mais surtout, dans le dernier tiers du récit, l’intrigue part en cacahouète. Herbert ajoute deux personnages importants, qui nous éloignent du cœur de l’histoire : la médium déjà citée, qui n’a aucun rôle à part de débiter de l’exposition, et un personnage ambigu, qui n’existe que pour rajouter un danger physique aux derniers chapitres, et qui nous emmène dans d’interminables digressions qui basculent au final dans le grand guignol et le ridicule.

De manière générale, l’auteur asservit tous les aspects de son roman à son intrigue, de manière mécanique, quitte à endommager en chemin les personnages, les thèmes, l’ambiance et la vraisemblance. Chaque élément de l’histoire ne sert qu’à introduire des enjeux ou des éléments de suspense, en égarant toute humanité au passage.

Par exemple, le couple qui s’établit à Crickley Hall a perdu son fils une année auparavant, et ne sait pas si celui-ci est en vie ou décédé. On pourrait s’imaginer qu’un tel scénario pourrait être idéalement intégré aux thèmes et aux personnages d’un récit de ce type. Ce n’est pas le cas : cette intrigue secondaire n’existe que pour donner à la famille une motivation pour rester un peu plus longtemps dans cette maison de toute évidence hantée (la mère espère que son fils va profiter de la particularité des lieux pour la contacter par télépathie). Une fois cette mission accomplie, elle est vite abandonnée, et est traitée sans sensibilité ni quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à une expérience humaine reconnaissable.

« Le Secret de Crickley Hall » est un cas d’école fascinant : le roman est une mécanique d’une efficacité diabolique au niveau des chapitres et de l’élaboration du suspense, mais pour en arriver là, l’auteur démolit tous les autres aspects de son roman, et nous livre un résultat creux, artificiel et sans vie.

Critique : La maison hantée

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Souhaitant obtenir des preuves scientifiques du surnaturel, le docteur Montague convie deux jeunes invitées et un héritier des lieux à passer l’été dans une demeure connue pour être hantée, Hill House.

Titre : La maison hantée

Autrice : Shirley Jackson

Editeur : Rivages/Noir (traduction, ebook)

Le roman de maison hantée se trouve dans une position singulière, et, il faut le dire, inconfortable, sur la carte des mouvements littéraires. Alors que j’envisageais d’écrire un jour un livre dans cette veine, j’ai entrepris d’en lire quelques-uns.

Premièrement, on parle d’un genre minuscule, un cas d’espèce au milieu des histoires de fantômes, qui ne sont elles-mêmes qu’une veine parmi d’autres dans la littérature d’horreur. On ajoutera que les récits de spectre les plus efficaces sont souvent des histoires courtes plutôt que des romans.

Enfin, les récits de maisons hantées les plus mémorables ne sont pas à chercher dans les livres, mais au cinéma. Ils profitent, pour susciter l’effroi, d’éléments de la grammaire cinématographique qui n’ont pas d’équivalent littéraire, comme le champ-contrechamp, la musique, le montage, ou le choc d’un visuel bien choisi. Pour parvenir au même résultat, un auteur doit régater, et faire du lecteur son complice dans la recherche du frisson, ce qui réclame une construction méticuleuse de l’intrigue, une économie du verbe, tout cela pour obtenir quelque chose qui, bien souvent, ne cause pas le même niveau de peur.

On ne s’étonnera pas, dès lors, que lorsqu’on parcourt les classements des livres qui sont considérés comme les classiques du genre, les trois romans les plus cités sont atypiques, et ne correspondent pas à l’image que l’on se fait du genre.

« Le tour d’écrou », signée Henry James, est un roman psychologique, qui joue sur l’ambiguïté. A-t-on affaire à de véritables phénomènes paranormaux, ou est-ce que tout cela se passe uniquement dans la tête de la protagoniste ? « Shining », de Stephen King, est une allégorie, où l’auteur règle ses comptes avec ses névroses en adoptant la forme du roman de maison hantée.

Le troisième sur la liste, c’est un roman considéré comme tellement classique qu’il est simplement intitulé « La maison hantée » dans sa version française (« The Haunting of Hill House » en VO). Pourtant, il n’y a rien d’académique dans le livre de Shirley Jackson. C’est le produit d’une romancière de talent, qui s’est visiblement interrogée sur ce que la forme littéraire pouvait apporter au genre, et qui a, en parallèle, utilisé certains des schémas classiques de ce type d’histoire pour servir son propos.

Le premier constat, c’est que « La maison hantée » est un livre très maîtrisé, à la structure construite de manière experte, au langage précis et efficace, et aux personnages merveilleusement construits. Honnêtement, on aurait déjà affaire à un roman de qualité, même si la maison n’était pas hantée.

Le personnage central d’Eleanor, dont le roman adopte, très étroitement, le point de vue, est un protagoniste littéraire dans toute sa splendeur. Ses espoirs et ses doutes deviennent ceux des lectrices et lecteurs, ses terreurs aussi, et on l’accompagne à travers ses erreurs de jugement, ses pensées le plus intimes, ainsi que dans son arc narratif qui mène du désespoir à l’espoir, pour en revenir à un désespoir bien plus sombre que le premier.

Eleanor, qui a mis sa vie entre parenthèses, espère que son séjour à Hill House va lui permettre d’ouvrir sa vie à d’autres perspectives, qu’il va représenter pour elle un tournant vers le meilleur, qu’elle s’y fera des amis, vivra une aventure grisante et y trouvera de nouvelles occasions de s’accomplir. Le roman dépeint son désenchantement, alors qu’elle réalise avec horreur qu’on ne lui accorde pas davantage d’importance dans ce nouvel environnement que dans son ancienne vie, que ses nouvelles connaissances ne voient pas grand intérêt à s’ouvrir sincèrement à elle, et que la vie est une chose sombre, vide et solitaire, quel que soit l’endroit ou la perspective.

Quant aux spectres qui hantent Hill House, ils confirment que l’horreur existentielle perçue par Eleanor s’étend à l’au-delà. Le monde est un lieu misérable, et il n’existe pas d’échappatoire. Nous sommes des âmes solitaires, dans notre vie comme dans notre mort.

Shirley Jackson s’y entend pour installer une ambiance de tension, mais les lecteurs qui s’attendent à trouver dans ce livre d’authentiques moments de terreur vont déchanter. Les scènes de ce genre sont rares et ne comptent pas parmi les plus convaincantes du récit. Par contre, ceux parmi les lecteurs qui trouveront en eux assez d’empathie pour entrer dans la tête d’une trentenaire désœuvrée qui fait le pari d’espérer, avant de voir cette espérance piétinée de toutes les manières possibles et imaginables, auront le bonheur de découvrir un livre précieux et riche, qui mérite d’être lu et relu pour en découvrir tous les aspects.

« La dame penchée » – améliorer une nouvelle

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Récemment, sur ce blog, je me suis prêté à un petit exercice, en vous suggérant d’y participer avec moi. J’ai publié une petite nouvelle sur laquelle je travaillais, dans le but d’apprendre à écrire des textes d’épouvante, et en demandant un maximum de retours francs et constructifs.

J’ai été gâté: vous avez été nombreuses et nombreux à me faire part de vos commentaires, par tous les moyens imaginables, de la section commentaires au mail en passant par la messagerie de mon compte Twitter. Les retours reçus ont été précieux et m’ont permis de rédiger une seconde version de la nouvelle, que je trouve bien meilleure. Merci infiniment à vous, si vous avez pris le temps de me faire part de vos remarques. Au passage, vous allez le découvrir, ce dialogue a même engendré un texte supplémentaire.

Comme la raison d’être de ce blog est de progresser ensemble dans le domaine de l’écriture, je vous propose d’en profiter, et d’ausculter ensemble les défauts du texte initial, de partager les remarques qui m’ont été transmises, et de vous expliquer de quelle manière j’en ai tenu compte.

Pour rappel, le texte initial est ici : 👻Nouvelle La dame penchée

La nouvelle version se trouve en bas de ce texte. Avant de la découvrir, voici, par groupes, les remarques qui m’ont été adressées:

La cohérence de l’univers

Je n’ai pas réussi à communiquer de manière convaincante le plan de la maison dans laquelle se déroule toute l’action de la maison. Certains ont pensé qu’il y avait un rez-de-chaussée, un sous-sol, et deux étages, alors que mon intention était de décrire une maison à un seul étage. J’ai donc réécrit certains passages pour que ça soit plus clair.

Dans le même ordre d’idée, plusieurs relecteurs ont paru s’imaginer une cage d’escalier fermée, alors que j’avais en tête un escalier moderne, avec des vides entre les marches plutôt que des contremarches, et des rampes ajourée, ce qui laisse un peu de place pour observer le rez-de-chaussée de certains angles. Là aussi, j’ai amendé le texte en conséquence.

Une remarque qui montre que j’ai été relu attentivement concerne l’aspirateur. Dans le texte initial, Papa mandate Hugo pour aller chercher l’aspirateur au sous-sol. Un lecteur m’a fait remarquer qu’un objet utilisé aussi fréquemment ne serait probablement pas rangé dans un réduit au fond de la cave. Cela m’a poussé à chercher une solution de rechange, et c’est désormais une cireuse à parquet qui fait l’objet de la mission. Chaque détail peut faire ou défaire la cohérence d’un univers pour un lecteur.

De même, j’ai reçu des remarques sur la petite porte en hêtre. Je l’ai décrite ainsi au nom d’un vieux réflexe de meneur de jeu de rôle, en vertu duquel, lorsqu’on décrit de manière trop précise un objet banal, cela attire la suspicion des joueurs (et donc, ici, je l’espérais, des lecteurs). C’est louable, sauf que les adolescents de treize ans sont rarement des spécialistes des essences de bois de construction, et ne savent pas reconnaître le hêtre. J’ai donc opté pour un détail d’un tout autre genre, en lien avec la remarque suivante.

La nouvelle est ponctuée de quelques mentions indirectes de la personne manquante de la famille: la mère. A-t-elle un lien avec la dame penchée, semble demander la nouvelle? En fait, certains lecteurs sont complètement passés à côté, et d’autres ont jugé que ces mentions restaient trop discrètes. Ce dosage est assez difficile à réaliser. J’ai donc ajouté une mention supplémentaire, qui attire davantage l’attention sur elle, sans trop fournir de réponses, et elle est justement liée à cette fameuse petite porte. Je vais vous laisser la découvrir.

La narration

La focalisation du texte (écrit à la seconde personne focalisée), était imparfaite. J’ai donc modifié certains passages pour ne conserver que le point de vue d’Hugo, pour que cela soit plus propre et plus efficace.

On m’a suggéré d’écrire le texte au présent, mais j’ai jugé qu’en plus d’être techniquement plus difficile à rédiger, une telle nouvelle aurait perdu en force évocatoire, les récits au présent ayant selon moi un peu plus de peine à se projeter vers l’avenir et donc à établir du suspense.

La question des enjeux a travaillé plusieurs lectrices et lecteurs, et moi aussi, du coup. En général, la théorie l’affirme et la pratique de l’écriture me l’a confirmé à plusieurs reprises, un texte est meilleur, plus poignant, plus haletant, si les enjeux sont extrêmement clairs (pour le dire simplement: si on comprend ce que le protagoniste a à perdre en cas d’échec). L’ennui d’un texte d’horreur, c’est qu’un des ressorts qui crée la peur, c’est le fait de ne pas savoir, de laisser le lecteur dans l’ombre, de semer des points d’interrogation et de laisser son imagination y répondre par les pires hypothèses possibles. Ces deux impératifs entrent parfois en conflit. J’en ai donc déduit – et un jour j’écrirai un texte plus complet sur le sujet – que dans le genre de l’horreur, on ne s’appuie pas toujours sur des enjeux clairs et palpables, mais souvent sur des enjeux imaginés, des craintes, des scénarios échafaudés par les personnages. Cela permet d’établir la tension nécessaire au bon déroulement du récit, sans dissiper l’ambiguïté propre au genre. Dans la nouvelle version de l’histoire, j’indique ainsi plus clairement ce que risque Hugo, sans me montrer trop explicite pour autant.

Il y a plusieurs passages descriptifs dans le texte, notamment lorsque l’action se déplace dans le sous-sol, où je dresse des listes d’objets. Je pensais que cela créerait de l’anticipation, mais cela a plutôt ennuyé mes lecteurs. J’ai donc raccourci ces passages, et je les ai entrecoupés d’observations émotionnelles, qui montrent ce que cet environnement inspire comme crainte au jeune protagoniste.

Mon intention était d’écrire une tranche de vie, un jour ordinaire dans cette famille pas ordinaire, en laissant le lecteur avec cette pensée: « N’est-ce pas horrible de vivre dans une maison où l’on cohabite avec la dame penchée? Que va-t-il se passer la prochaine fois? » Mes lecteurs ont trouvé ça pas horrible du tout, ils ont trouvé ça ennuyant et frustrant. Après tout, une histoire où rien ne se passe, ça n’est pas une histoire, en tout cas dans la tradition littéraire occidentale, et la nouvelle fin est donc radicalement différente.

Le genre

Deux lecteurs se sont étonnés, lorsque j’ai laissé entendre que j’allais m’essayer à l’horreur, que le résultat ne soit pas violent, sanguinolent, voire gore. C’est une remarque que j’ai laissée entre parenthèses, parce que je suis fermement convaincu qu’on ne peut effrayer les lecteurs qu’avec ce qui nous effraye nous-mêmes. Moi, les tripes et les boyaux, les dangers physiques, ça ne me touche pas du tout, et ce n’est absolument pas le genre d’éléments que je souhaite explorer. En ce qui me concerne, l’idée qu’un intrus puisse vivre chez moi, et qui plus est, un intrus dont la nature est mystérieuse et sur lequel je n’ai apparemment aucun pouvoir, me glace de terreur. Les cauchemars sur les fantômes étaient récurrents à l’époque trouble où j’étais en psychothérapie, et ça a laissé des traces dans mes inclinations littéraires. C’est donc le genre de trucs que j’écris, et c’est aussi dans cette veine-là que se situe mon projet de roman, et même si je comprend que ça ne touche pas tout le monde, je n’y peux rien, si ce n’est d’écrire au mieux de mes capacités. J’ai toujours été convaincu que l’horreur est, aux côtés de l’humour et de la pornographie, un des trois genres objectifs: ça fonctionne sur nous ou pas, quelle que soient les qualités littéraires du texte.

Comme les protagonistes sont des adolescents, on m’a également suggéré à plusieurs reprises que ce texte devait se destiner aux jeunes lecteurs, impression renforcée par le fait que ça ne faisait pas très peur et que le niveau d’hémoglobine était extrêmement bas. Là, je pense que la tradition de l’horreur est riche de nombreux personnages mineurs, et que le fait de recourir à des personnages vulnérables est un ressort classique. Cela ne présuppose aucun lectorat particulier, selon moi. Bien sûr, ça n’excuse en rien le fait que le résultat évoque l’ennui plus que la trouille.

Le résultat

En remerciant une fois encore toutes les personnes qui ont participé à cette expérience, et au vu des remarques ci-dessus, je vous propose donc de lire la version remaniée et améliorée de ma nouvelle « La dame penchée ». J’espère que vous y trouverez du plaisir:

👻 Nouvelle La dame penchée 2

Qu’avons-nous appris ? Qu’un écrivain, en particulier un écrivain débutant, ou qui s’essaye à quelque chose de nouveau, a tout intérêt à solliciter des avis extérieurs et à en tenir compte, avec humilité et dans un esprit constructif. Les remarques des lecteurs attentifs, en particulier quand elles sont convergentes, tombent rarement de nulle part. Prenons-en compte, améliorons nos textes, et améliorons-nous au passage. Quoi de plus exaltant ?

Pars pas, c’est pas fini

Oui mais attends, il y a encore quelque chose. Pendant le processus de relecture, SylVie, dans les commentaires, a suggéré qu’il serait intéressant de réécrire la nouvelle de la perspective de la dame penchée. Croyez-le ou non, le brillantissime carnetsparesseux l’a prise au mot, et c’est exactement ce qu’il a fait dans ce texte que j’ai énormément de plaisir de partager avec vous:

👻 Nouvelle le point de vue de la dame penchée

Décrire la peur

blog décrire la peur

Dans le cadre de notre série, voici un deuxième article « boîte à outil », qui vous fournit, à vous autrices et auteurs, toutes sortes de clés pour évoquer la peur et ses manifestations dans un cadre littéraire. Dans la première partie, je dresse la liste de toutes sortes de mots en rapport avec le sujet – elle ne se veut pas exhaustive, mais elle peut être complétée si vous avez des suggestions. Dans la seconde partie, j’évoque quelques astuces pour donner du relief à vos évocations de cette émotion. Et puis si vous souhaitez aborder la question sous l’angle du suspense, vous pouvez lire le billet que j’ai consacré à la question.

Verbes

S’affoler, s’agiter, s’alarmer, angoisser, appréhender, baliser, caponner, craindre, se défier, (être effrayé) effrayer, (être épouvanté), (s’)émouvoir, (s’)épouvanter, flipper, impressionner, s’inquiéter, se méfier, avoir peur, paniquer, pressentir, redouter, terrifier (être terrifié), terroriser (être terrorisé), trembler

Noms

Affolement, affres, alerte, angoisse, anxiété, appréhension, aversion, cauchemar, confusion, couardise, crainte, danger, effroi, émotion, épouvante, frayeur, frisson, frousse, horreur, inquiétude, insécurité, instabilité, lâcheté, panique, pétoche, phobie, répulsion, saisissement, souci, stupéfaction, suspicion, terreur, timidité, tourment, trac, transe, trouble, trouille, vertige

Adjectifs

Affolé, agité, alarmé, alerté, angoissé, anxieux, atterré, bousculé, bouleversé, confus, couard, craintif, effarouché, ému, épouvanté, fiévreux, frétillant, froussard, inquiet, lâche, nerveux, paniqué, peureux, perplexe, pleutre, poltron, pusillanime, stupéfait, terrifié, terrorisé, tourmenté, troublé

Les types de peur

Absolu, affreux, ambiant, animal, atavique, atroce, bleu, confus, coriace, dangereux, délicieux, déraisonnable, diffus, enfantin, ensorcelant, effroyable, envoûtant, folle, frénétique, frivole, fugitive, incommensurable, incontrôlable, indécis, indéfinissable, indélébile, indicible, infâme, inouï, insensé, insurpassable, lancinant, mauvais, mortel, obsédant, paralysant, physique, primal, primitif, profond, rétrospective, salutaire, soudain, superficiel, temporaire, tenace, terrible, total, troublant, vague

Les conséquences de la peur

Être aphone, balbutier, blêmir, bondir, avoir les cheveux qui se hérissent (sur la tête), chevroter, avoir le cœur qui bat la chamade, avoir le cœur qui palpite, avoir le cœur qui bat à cent à l’heure, avoir la chair de poule, avoir les cheveux qui se hérissent, claquer des dents, avoir le cœur qui s’emballe, perdre connaissance, avoir le corps qui se raidit, crier, défaillir, avoir les dents qui claquent, avoir les doigts crispés, s’évanouir, étouffer un sanglot, être fébrile, frémir, frissonner, gargouiller, avoir les genoux qui s’entrechoquent, avoir la gorge qui se noue, avoir la gorge sèche, avoir les jambes molles, sentir ses jambes se dérober, hurler, lâcher un objet, devenir livide, avoir les mains moites, sentir ses muscles se tendre, pâlir, perdre l’équilibre, perdre la tête, perdre (l’usage de) la parole, être paralysé, être pétrifié, ne pas tenir sur ses pieds, avoir les poils qui se hérissent, ne pas tenir debout, arriver à peine à respirer, retenir un cri, ruisseler de transpiration, avaler sa salive, avoir le sang qui se fige (dans les veines), avoir le sang qui se glace, n’avoir aucun son qui sort de sa gorge, sourciller, suer (à grosses gouttes), avoir des sueurs froides, sursauter, trembler (comme une feuille), trembloter, tressaillir, vaciller, avoir les yeux qui sortent de la tête

Prendre des notes

Les peintres apprennent leur art en observant le monde autour d’eux, et souvent, en copiant d’après nature. Les écrivains sont encouragés à faire la même chose : lorsque vous avez peur, jetez un regard d’auteur sur cette sensation, prenez conscience de l’effet qu’elle a sur vous et de la manière dont vous réagissez et consignez-le quelque part. Un jour, cela sera utile, je peux vous le garantir. Vous constaterez aussi qu’autour de vous, différentes personnes ont des réactions distinctes.

Tout cela peut venir nourrir vos descriptions et y ajouter des éléments qui ne sont pas listées ici, parce que la vocation de ce genre d’article est d’être aussi universel que possible, alors que la manière dont nous faisons l’expérience des émotions est singulière. Par exemple, moi, quand je suis terrorisé, ma sueur change d’odeur, et devient ammoniaquée. Ce n’est pas quelque chose que j’ai rencontré dans la littérature, c’est donc intéressant.

Le mot juste

Une note brève pour vous mettre en garde : différents descriptifs de la peur ne sont pas interchangeables. Pour commencer, ils ne représentent pas des émotions d’une intensité équivalente. Quelqu’un de « soucieux » a moins peur que quelqu’un d’« inquiet », qui a moins peur que quelqu’un de « terrorisé. » Faites en sorte de choisir un terme qui correspond à la situation, à la source de la peur et à la sensibilité du personnage.

Des mots différents sont également porteurs de connotations distinctes. L’« angoisse » est une peur diffuse, de longue durée, tournée vers l’avenir et le sort que vont connaître certains événements en cours. Alors que la « terreur » est une peur soudaine, paralysante, qui sert de réaction à une situation présente et immédiate. L’idée de « panique » suppose une perte de contrôle ainsi qu’un sentiment qui se propage à un groupe de personne, éventuellement à une foule. Choisissez soigneusement vos termes, et au cas où vous auriez besoin de synonymes, ne mélangez pas les définitions au point de vous éloigner du sens que vous souhaitiez donner à la scène.

Montrer plutôt que raconter

On a déjà eu l’occasion de le relever ici, le fameux conseil littéraire « montrer plutôt que raconter » est précieux, mais à manipuler avec quelques précautions, dans la mesure où, parfois, le travail de l’écrivain consiste malgré tout bel et bien à raconter plutôt qu’à tout détailler, action par action. En ce qui concerne l’évocation de la peur, cela dit, choisir de la montrer, c’est-à-dire d’en rendre compte à-travers ses manifestations, débouche sur une expérience de lecture plus viscérale pour le lecteur.

À quoi bon, en effet, évoquer la peur si c’est pour le faire de manière dépassionnée, distante ? Décréter qu’un personnage « a peur » est une information qui ne contient en elle-même aucune résonance émotionnelle. Pour faire saisir, viscéralement, ce que ressent le protagoniste de votre histoire, il est bien plus efficace de dire que « ses mains tremblent » et que « son estomac est noué. » Il s’agit de sensations dont chacun a déjà fait l’expérience un jour ou l’autre, et il est aisé pour chacun de tirer un parallèle avec son propre vécu. Prenez garde, cela dit, la plupart des expressions liées à la peur sont devenues des clichés, donc usez-en avec modération.

La peur se propage au lecteur

C’est une chose de faire comprendre au lecteur ce que le personnage ressent, c’en est une autre de lui faire partager la peur. C’est la prérogative de la littérature d’horreur, à laquelle je consacrerai un billet, un jour, peut-être. Mais pour faire court, effrayer un lecteur passe assez peu par les descriptions, mais plutôt par les mécanismes du suspense. Il est également possible de susciter chez lui un inconfort philosophique en évoquant des thèmes qui dérangent, ou qui renvoient à des peurs ancestrales, telles que l’enfermement, la mutilation, la folie.

La terreur vs l’horreur

Pour faire peur, il convient également de savoir faire la distinction entre la terreur et l’horreur, les deux piliers de l’épouvante. La terreur est le sentiment ressenti lorsque l’on redoute que survienne dans l’avenir proche un événement fâcheux. Il s’agit d’une peur immédiate, causée en réaction à la menace et au danger, et qui peut se baser sur la raison (la menace existe bel et bien, elle est identifiable et connue), ou sur l’émotionnel (l’existence de la menace n’est qu’une hypothèse ; si ça se trouve, elle ne se trouve que dans l’imagination du personnage). La terreur est une réaction naturelle, programmée dans l’ADN, qui nous programme à réagir en combattant ou en fuyant la source de son inquiétude.

L’horreur est une réaction à ce qui se passe autour de nous, dans le temps présent. Être horrifié peut se manifester par un dégoût ou de la nausée face à une scène bizarre ou révoltante. Par bien des aspects, l’horreur est la matérialisation de la terreur : on est terrifié à l’idée qu’un tueur se cache dans notre appartement pour nous découper en rondelles avec son couteau, et on est horrifié une fois qu’il frappe.

La peur se propage au décor

Décrire la peur, c’est aussi décrire la manière dont celle-ci modifie la manière dont nous percevons notre environnement. Être effrayé colore toutes nos autres sensations, et un écrivain serait bien inspiré d’en tenir compte au moment de rédiger une scène au cours de laquelle son protagoniste est en proie à la terreur.

Ainsi, la personne effrayée deviendra prudente, jusqu’à s’imaginer des dangers sur la base de détails insignifiants. Lorsqu’on se trouve dans un état de terreur, un bruit, même ténu, ou même l’absence de bruit, une ombre, une odeur peuvent nous faire craindre le pire. Un auteur devrait garder en tête cet état d’esprit particulier et la manière dont il influence les descriptions.

Lorsque la peur se propage au décor, elle peuple également celui-ci de détails effrayants. Dans la littérature de l’horreur, on n’hésitera pas à mettre en scène des éléments effrayants tels que la brume, le vent de la nuit, la lune cachée par les nuages, des bruits de pas feutrés, une sirène qui claque, etc…

⏩ Dans deux semaines: Décrire le toucher