Le récit au passé

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Avant de s’atteler à un projet d’écriture, choisir le point de vue narratif n’est pas la seule grande option esthétique : il convient également de sélectionner le temps que l’on va utiliser pour raconter notre histoire.

À cette question, il n’y a guère que deux grandes réponses possibles : le passé ou le présent. Oui, on pourra argumenter qu’il serait théoriquement possible d’écrire un récit entièrement au futur, mais, comme la narration à la 2e personne, il s’agit d’un choix excentrique, plus propre à déconcerter le lecteur qu’à contribuer à sa satisfaction, à moins qu’on le cantonne à un texte court et de nature poétique. Faites-le donc à vos risques et périls.

Le temps le plus populaire pour écrire un roman, c’est le passé. C’est un peu le choix par défaut, et ça n’a rien d’étonnant : c’est ainsi que l’on a toujours raconté les histoires. « Il était une fois » : la formule en elle-même implique que ce qui va suivre sera raconté au passé. Et on peut dresser le même constat dans la vie de tous les jours : si je sors d’un embouteillage et qu’en rentrant à la maison, je raconte comment un chauffard m’a fait une queue-de-poisson, je vais le raconter au passé. Par extension, c’est donc également ainsi que l’on raconte de nombreuses histoires, et, la plupart du temps, les romans.

Un choix invisible et sans douleur

Le récit au passé est un choix invisible et sans douleur. Comme il s’agit de l’option la plus courante, elle ne va surprendre personne, ne va soulever aucune question et va paraître naturelle : elle ne crée pas d’obstacle entre l’histoire et le lecteur. C’est une convention si largement admise que l’on n’y fait même plus attention : bien que les verbes soient conjugués au passé, à la lecture, on a l’impression que l’action se déroule en direct, juste sous nos yeux.

Le choix du passé offre davantage de flexibilité à l’auteur, parce qu’il existe davantage dans la langue française de temps passés que de temps présents. Un écrivain peut se servir du passé simple, de l’imparfait et même du passé composé, sans même parler des tournures subjonctives, ce qui lui permet de situer facilement les événements les uns par rapport aux autres. C’est plus facile à écrire, tout simplement.

Rédiger un récit au passé permet de manipuler le temps plus aisément. Une seule journée peut être racontée en 500 pages, alors qu’un siècle peut s’écouler en une seule phrase. On peut constamment changer de tempo, et passer avec naturel d’un récit minutieux du quotidien à un paragraphe qui résume à lui seul plusieurs mois d’action.

De plus, écrire au passé génère par définition une forme de suspense : on sait que cette histoire à un futur, puisqu’elle est racontée depuis là. Il est même possible de créer de la tension ou de l’ironie entre un protagoniste et un narrateur qui sont séparés par le temps, même s’il s’agit du même personnage. Un auteur astucieux pourra construire tout un jeu d’identités en se basant sur ce décalage de points de vue.

L’utilisation du passé crée une distance

Le récit au passé a malgré tout quelques inconvénients. Pour toutes les perspectives qu’il ouvre, il en est une qu’il referme : on sait que le narrateur, au moins, n’est probablement pas mort. S’il se confond avec le personnage principal, voilà une surprise potentielle qui disparaît. Dans certains genres, cela peut être très embêtant.

Les difficultés posées par ce choix de temps ont surtout trait à des questions de style, cela dit.

Un piège dans lequel il est facile de tomber, c’est que l’utilisation du passé crée une distance, et que l’auteur se contente de rédiger une insipide chronique des faits plutôt que de nous plonger au cœur de l’action. Show don’t tell : la règle est importante. Ce n’est pas parce que l’on utilise le passé simple qu’il faut oublier de nous faire vivre les événements comme s’ils étaient en train de se dérouler autour des personnages. Le passé, l’auteur doit le faire vivre et le cultiver comme s’il était plongé dedans, en évitant toute distance narrative ou émotionnelle.

Le choix du passé a aussi des conséquences particulières pour les récits rédigés à la première personne. En français, certaines tournures du passé simple semblent désuètes, en particulier dans le langage parlé : personne ne les utilise en-dehors des romans. Dès lors, il peut être difficile de placer une abomination comme « Nous sursautâmes » avec naturel dans un texte, en particulier si le personnage qui nous raconte l’histoire est, par exemple, un adolescent ou quelqu’un qui s’exprime simplement. A moins que le narrateur ait un niveau de langage très élevé, il peut être salvateur d’occasionnellement en passer par le passé composé, au risque de froisser les amateurs de la rectitude grammaticale.

Atelier : l’exercice le plus évident est de prendre un texte écrit au présent et de le transposer au passé. La principale difficulté est stylistique : si on se contente de changer le temps des verbes, le résultat risque d’être insipide et terne. C’est l’occasion de se rendre compte que ce qui fait la saveur d’un récit au passé, c’est la possibilité de prendre de la distance narrative et de s’éloigner du seul point de vue du narrateur.

📖 La semaine prochaine: le récit au présent

8 réflexions sur “Le récit au passé

  1. Je ne sais pas si c’est un choix par défaut. Je pense que parfois c’est le choix qui s’imposer, pas juste parce que c’est plus facile, mais parce que mentalement on peut avoir du mal à écrire au présent quelque chose que l’on imagine avoir eu lieu dans le passé. Je crois que c’est avant tout mental, comme tu l’expliques dans ton exemple. Si j’écris une histoire que je vais situer cette année, je vais avoir moins de difficulté à l’écrire au présent, qu’une histoire dont je situe la chronologie dans les années 90, cela peut paraître étrange, mais psychologiquement je n’y parviendrai pas.

    Pour ce qui est de manipuler le temps, c’est tout à fait ça. Il y a vraiment des choses que l’on peut faire au passé, que l’on ne se permettrait pas au présent, parce que le présent on se dit « c’est maintenant », il semble plus difficile d’étirer le moment présent que le passé. Le présent c’est le temps de la vie, de l’action, du mouvement, ça peut être plus compliqué de manipuler l’espace-temps justement, c’est peut-être pour cela que justement les auteurs favorise le passé. Même si justement, le passé peut être un mauvais choix, du fait que l’on va vouloir trop étirer le temps, trop décrire et pas assez avancer dans l’action.

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  2. « On sait que le narrateur, au moins, n’est probablement pas mort » > cela n’est vrai que pour un récit à la première personne (puisqu’il raconte lui-même l’histoire, le personnage est sûrement encore en vie). Mais la très grande majorité des récits se font à la troisième personne et au passé, et cela ne pose aucun problème (en tout cas, pas celui-ci).

    « L’utilisation du passé crée une distance » > beaucoup de gens le prétendent, et cela semble logique de dire qu’un récit au passé paraît plus éloigné qu’un récit au présent, mais des études (que je n’arrive pas à retrouver et ça m’agace ;)) ont prouvé le contraire. C’est le récit au présent qui donne une impression un peu onirique et désincarnée, et le passé qui (parce que c’est une habitude depuis des siècles) donne une impression d’immédiateté auprès d’une majorité de lecteurs. Ceci-dit, d’après mes souvenirs des sondages/stats que j’avais lu(e)s, c’était une courte majorité, et ça bouge sans doute beaucoup, les jeunes étant désormais de plus en plus habitués au présent.

    Je suis déjà un vieux ronchon : sur des formats courts, j’apprécie le présent pour l’effet qu’il peut rendre, mais sur du roman j’ai beaucoup de mal à lire au présent…

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    • Oui enfin c’est ce que je dis: « on sait que le narrateur, au moins, n’est probablement pas mort. S’il se confond avec le personnage principal, voilà une surprise potentielle qui disparaît. » Je ne prétendais rien d’autre que ce que tu as dit. Et puis en dehors de ça, il y a pas mal de cas de figure où c’est pertinent: dans Moby Dick, on sait que le narrateur (Ishmael) n’est pas mort, pourtant l’essentiel du livre est rédigé à la troisième personne parce qu’Ishmael est un personnage très secondaire. Bon d’accord, c’est une exception.

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