Éléments de décor: la religion

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Seul au milieu d’un univers vaste, silencieux et incompréhensible, l’être humain traverse sa vie à tenter de communiquer avec ses contemporains, sans aucune assurance d’être compris, tout en étant lui-même habité par des émotions qui échappent à son contrôle. Tout cela s’achève par la seule certitude que nous offre l’univers : la mort.

Face à cette monumentale accumulation d’angoisses existentielles, l’individu, s’il veut éviter de sombrer, est tenté de chercher une solution. Certains choisissent le déni, et se contentent d’entretenir avec la vie, l’univers et le reste des relations superficielles. D’autres se lancent dans une quête de sens, qui peut prendre la forme d’une spiritualité.

Mais l’idée de se retrouver seul face aux mystères insondables de l’âme humaine et de l’univers, ça peut sembler un peu trop lourd pour la plupart des gens. Raison pour laquelle la spiritualité s’est ancrée dans des systèmes mêlant mysticisme, rituels, philosophie, initiation et organisation socio-culturelle : c’est ce qu’on appelle les religions. Plutôt que de devoir se débrouiller, solitaire dans un cosmos mutique, le fidèle bénéficie de la sagesse et des enseignements de celles et ceux qui l’ont précédé, qui lui transmettent des recettes qu’il n’a qu’à appliquer dans sa vie de tous les jours et dans sa propre quête spirituelle.

Conçue comme un instrument d’accomplissement personnel et de communion sociale, la religion peut vite devenir un instrument de pouvoir, de censure, de violence normative. Dans son arrogance, elle peut placer la Règle avant l’individu et même avant le Mystère. Ce qui devrait épauler l’humain, le réconforter, le guider, devient un moyen de lui couper les ailes et de le ramener brutalement sur terre.

Pire, la religion peut être conçue avec cynisme dès le départ, afin de servir les intérêts d’un petit nombre d’individus (ou d’un seul), en quête de pouvoir ou d’argent, dans une dérive sectaire qui prend tout au fidèle et ne lui donne rien en échange, allant jusqu’à le priver de son libre arbitre. En général, selon la formule consacrée, on peut définir une religion comme un groupe spirituel qu’il est plus facile de quitter que de rejoindre, alors qu’une secte est un groupe spirituel qu’il est plus facile de rejoindre que de quitter.

Exposé de cette manière, on réalise quel merveilleux objet littéraire est la religion. Elle touche à tous les domaines de l’existence, de l’intime jusqu’au social, de l’individuel jusqu’au collectif, et elle peut tour à tout écraser les individus avec la cruauté la plus écœurante ou inspirer des actes d’une grande bonté. Il se cache là-dedans, dans les interstices, une infinité de sujets de romans ou d’éléments qui peuvent se greffer à des intrigues portant sur d’autres sujets.

En tant qu’auteur, ça va de soi, il n’y a pas besoin d’être soi-même religieux pour intégrer la religion dans ses récits. Même un écrivain farouchement athée peut très bien être tenté d’aborder ce thème parce qu’il trouve ça intéressant d’un point de vue dramatique, ou pertinent dans le cadre d’une juste représentation de la société humaine ; et puis on peut tout à fait parler de la religion de manière critique, voire même construire un roman en forme de réquisitoire à son sujet. La seule chose qu’il vaut mieux éviter de faire, au fond, c’est de tomber dans la caricature.

La religion et le décor

On vient de le voir, la religion fonctionne comme un miroir de l’expérience humaine, dont elle épouse les contours. Il est donc aisé de s’y immerger dans l’espace d’un roman, parce qu’une religion structurée est un monde en miniature, plein des mêmes préoccupations, des mêmes ambitions, des mêmes hypocrisies, des mêmes thèmes que le reste de la société, mais simplifié et canalisé par une histoire et des valeurs communes.

Ainsi, pourquoi ne pas situer un roman au sein d’une communauté religieuse : parmi les prêtres d’une religion, dans un monastère, au sein d’une secte, pour ne citer que ces trois exemples. Chaque groupe spirituel a ses règles, son fonctionnement, ses tabous, ses non-dits : autant d’outils avec lesquels un romancier peut construire son récit.

Le fait que tous ses membres aient comme point commun leur attachement à un dogme et à une tradition ouvre également la porte à de merveilleux contrastes, en particulier si le personnage principal est extérieur à ce monde. Au cinéma, on se souviendra du film « Witness », dans lequel un policier s’infiltre dans une communauté Amish, ou du « Parrain III », où le fonctionnement du Vatican est présenté en image miroir de celui de la Mafia. Montrer une église à travers les yeux d’un personnage qui n’en fait pas partie, cela permet d’infinis jeux de comparaisons : on met en scène des individus qui ont l’air semblables mais qui sont séparés par des gouffres invisibles. Les différences qui existent entre eux facilitent également l’exposition, et la mise en perspective de la psychologie des personnages.

Ce n’est pas nécessairement une institution religieuse qui peut servir de décor, d’ailleurs. Il peut s’agir d’une époque. Certaines ères de l’histoire, dans certains endroits, sont saturés de religion, qui en vient à dominer à un tel point le débat public que les voix divergentes sont réduites au silence. Les croisades, les guerres de religion, les grandes vagues de conversion peuvent constituer une toile de fond à grand potentiel dramatique pour un roman.

Parfois, ce sont les lieux qui sont religieux, qui sont chargés de symboles, gouvernés par des rites ou des coutumes : un cimetière, une cathédrale, un cloître, peuvent servir de toile de fond à un roman et ouvrir le champ à une exploration dans le détail du fait religieux, lorsqu’il est isolé du reste de la société. Ces lieux ne doivent d’ailleurs pas nécessairement être habités ou utilisés : il peut être intéressant de s’attarder sur la trace que laisse la foi dans un lieu, même après qu’elle a cessé de s’en servir. Une église reconvertie en salle de spectacle n’est-elle pas encore un peu une église ? Et puis, autre lieu à envisager : une route de pèlerinage et sa destination, qui peut donner un air œcuménique à un roman de voyage.

La religion et le thème

Dans la mesure où les religions s’interrogent sur les grandes questions qui préoccupent l’humanité depuis la nuit des temps, et qu’elles ont une fâcheuse tendance à avoir une opinion sur tous les sujets, elles constituent une lentille merveilleuse qui permet de se rapprocher d’un thème et de l’examiner de près.

La mort, l’éternité, le destin, la sexualité, le bien, le mal, la pureté : sur tous ces thèmes, la religion a beaucoup de choses à dire, et à cette liste, on pourrait encore en ajouter énormément d’autres. Un romancier peut ainsi s’accaparer les interrogations d’une religion au sujet de ces grands thèmes, les évoquer, les explorer, quitte à s’en distancier et porter sur elles un regard critique. En consacrant, par exemple, un roman à la notion de culpabilité dans le catholicisme, un romancier peut élaborer ses propres réflexions sur ce thème, et les présenter avec davantage de contraste que s’il n’avait pas choisi de s’appuyer sur un corpus culturel existant. Pour un auteur, le fait religieux peut ainsi être utilisé comme un échafaudage qui permet de bâtir un argumentaire.

Naturellement, les différentes religions ont au sujet des grandes questions des réponses différentes. Un bouddhiste, par exemple, n’a pas du tout la même vision du temps ou du bien qu’un juif. Dans l’espace de liberté d’un roman, il est possible de confronter ses visions, de les disséquer, de les comparer, d’en retirer le meilleur ou d’en dénoncer les dérives.

Enfin, la religion elle-même peut constituer le thème d’une œuvre littéraire. Pourquoi les gens se mettent à croire à des concepts qui défient la raison ? Qu’est-ce que ça leur apporte ? Qu’est-ce que ça leur coûte ? Où se situent les limites de leur foi et que sont-ils prêts à faire si celles-ci sont testées ? Voilà quelques-unes des questions qu’il est possible d’explorer dans un roman qui s’intéresserait à creuser ce genre de thème.

La religion et l’intrigue

Un des aspects essentiels du fait religieux, ce sont les rites, et ceux-ci peuvent être utilisés comme l’ossature de l’intrigue d’un roman. Une histoire complète peut très bien être racontée entièrement lors d’un mariage ou d’un enterrement, en choisissant d’en utiliser ou non les aspects les plus religieux.

D’autres choix sont moins conventionnels : un roman pourrait très bien s’intéresser à la période qui précède un baptême, que cela soit celui d’un enfant, ou celui d’une personne adulte qui choisit de changer de confession, ou d’embrasser la religion, sur le tard. Autre rituel qui peut être utilisé comme point de repère pour l’intrigue d’un roman : tout ce qui tourne autour de l’initiation, de l’ordination, et, en règle générale, des cérémonies qui permettent à un individu de rejoindre une religion en tant que prêtre ou que moine.

Et puis la religion fournit des éléments d’intrigue qui sont tellement utilisés dans la fantasy qu’ils sont devenus des clichés : la prophétie est probablement le premier auquel on pense. Combien de romans tournent autour de l’annonce de la fin du monde par une religion, et des efforts d’un petit groupe de héros pour combattre cette fin qui s’annonce inéluctable. Une prophétie, d’ailleurs, ne doit pas nécessairement tourner autour de l’apocalypse : elle peut annoncer la venue d’un sauveur ou d’un personnage funeste, concerner une catastrophe, ou un changement majeur dans l’environnement ou dans les consciences, ou prévoir une révolution au sein de la société, voire dans l’organisation de la religion elle-même.

Depuis le « Da Vinci Code » de Dan Brown, la religion peut également être utilisée comme un jeu de piste : les livres sacrés, les statues, les monuments et les icônes peuvent être autant d’indices dans une chasse au trésor qui rapproche les personnages de la vérité – ou d’un trésor.

La religion et les personnages

Dans la mesure où la religion porte en elle une vision du monde, des valeurs, des interdits, elle touche à la personnalité de chacun, et même, parfois, à l’intime. Que les personnages d’un roman soient très dévots ou qu’ils ne le soient pas du tout, il peut être intéressant de s’intéresser à la trace que peut avoir la religion sur leur attitude et sur les choix qu’ils font lors de leur existence.

L’attachement à une foi religieuse constitue un moyen simple de caractériser un personnage. Il le relie à un système de pensée, à des valeurs, à des rites, et lui confère une série de caractéristiques qui le distinguent automatiquement des autres personnages qui ne partagent pas cette confession. C’est particulièrement enrichissant si la religion fait partie des thèmes du roman, ou si, dans le décor, certains éléments installent une tension entre différents groupes religieux. Un catholique et un protestant lors du conflit nord-irlandais auront d’autres points d’achoppement que ceux qui découlent directement de la spiritualité.

Mais la plupart des gens entretiennent avec la religion des relations compliquées. Certaines personnes ont une foi aveugle, inconditionnelle, mais elles ne constituent pas une majorité. Les personnages de vos romans auront peut-être une foi perpétuellement en conflit contre leur raison ; ou alors leur foi est en train de décliner, et avec elle, certains de leurs repères ; au contraire, leurs doutes sont en train de les mener vers un éveil spirituel ; certains ont une double appartenance religieuse et tentent d’en faire le perpétuel inventaire dans leur tête ; et puis il y a tous les personnages qui n’ont pas de foi du tout, mais dont le parcours de vie, le milieu, l’éducation, leur ont tout de même inculqué certaines des valeurs d’une religion en particulier, même s’ils ne souscrivent pas au credo.

Et puis il y a celles et ceux qui n’ont pas de foi, pas de culture religieuse, rien du tout. Même parmi eux, il est possible d’explorer les thèmes liés à la religion. Un individu rationaliste, adversaire déclaré de la religion, pourrait ainsi finir, dans son emportement, à connaître les textes sacrés bien plus à fond que les dévots et à consacrer l’essentiel de son temps à perpétuer sa croisade. Et puis même ceux qui s’efforcent de pratiquer une pensée entièrement rationnelle peuvent avoir des penchants pour la superstition ou, en tout cas, côtoyer au jour le jour des tas de gens qui ont une vie spirituelle.

Il n’est pas rare, après tout, d’être dans le déni au sujet de notre nature profonde : certains se voient comme de purs esprits cartésiens qui ne croient qu’en la logique et les faits, mais qui choisissent d’oublier qu’ils ont une patte de lapin qu’ils frottent avant d’aller parier sur les champs de course ; à l’inverse, un individu qui se dit touché par la grâce divine pourra ressentir le besoin de démontrer la véracité de sa foi par toutes sortes de preuves scientifiques plus ou moins convaincantes. Personne n’est aussi pur qu’il le prétend, ni dans un sens, ni dans l’autre, et cela rend les choses plus intéressantes.

Et puis ces limites, on peut les tester : que se passe-t-il si un personnage athée est confronté à la preuve de l’existence du divin ? Quelles sont les conséquences, pour un personnage qui a la foi, de voir celle-ci ensevelie sous des preuves scientifiques ? Des romans peuvent être imaginés autour de ces questions, à grand renfort d’imaginaire si nécessaire.

Variantes autour de la religion

Un auteur de roman a un luxe dont peu de gens bénéficient : il peut inventer une religion. Il peut même en inventer plusieurs, en conflit les uns avec les autres. Ce genre d’activité ne se limite pas aux littératures de l’imaginaire, d’ailleurs : il est tout à fait possible, par exemple, d’écrire un roman policier, ou un thriller politique, dont l’action tourne autour des activités d’une secte inventée de toutes pièces pour l’occasion.

Mais c’est bien dans le domaine de la fantasy ou de la science-fiction que la création de religions fictives est la plus répandue. J’y reviendrai plus en détails dans un prochain billet, mais ce qu’il faut retenir d’important, c’est que l’intérêt d’inventer une religion, c’est qu’on peut la tailler sur mesure pour son projet littéraire. N’hésitez pas à mettre sur pied un dogme, un rite, une spiritualité, qui illustre vos thèmes et qui enrichit vos personnages. La religion peut ainsi être utilisée comme un révélateur, voire même un exhausteur de saveur pour les autres éléments de votre narratif.

⏩ La semaine prochaine: Inventer une religion

 

19 réflexions sur “Éléments de décor: la religion

  1. Super intéressant! Ça me rappelle un petit récit d’un ami qui évoquait une époque future de notre monde à laquelle noq technologies avaient évolué plus vite que la dispense du savoir permettant leur compréhension, ce qui avait mené à une perte petit à petit de la capacité à les maintenir. Finalement ces technologies, comme le veut l’adage, ne furent plus qu’un grand mystère indissociable de la magie ou du divin. Une bonne base pleine de potentiels !

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  2. Encore un très bon article.
    La religion est un sujet assez lourd dans le sens où elle touche potentiellement tous les aspects de la vie (le rapport aux autres, à l’argent, à la nourriture, etc.). Du coup il y a de quoi beaucoup s’amuser si on choisit d’inventer une religion. J’ai hâte de lire l’article de la semaine prochaine ^^

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  3. Tes articles sont toujours pleins de bonnes idées, c’est super inspirant !
    Dans mes romans, la religion est quasiment absente. Elle existe en toile de fond mais avec très peu d’impact sur l’histoire. C’est un peu contradictoire dans la mesure où elle tient une place importante dans ma vie personnelle, d’ailleurs. Je suis bloquée par un mélange de ras-le-bol devant la quantité d’histoires où la religion est caricaturée et toujours présentée sous un aspect négatif, et la peur d’écrire n’importe quoi et de manquer de tact. Pourtant, c’est un thème que j’aimerais beaucoup explorer à l’avenir.

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  6. Ce que je trouve difficile d’écrire sur la spiritualité, c’est de confronter ses propres tabous, ses préjugés et ses limites. Si l’on s’investit dans une histoire, il faut parfois mettre de côté notre perspective et tenter de comprendre celle du personnage, par exemple. Il faut du moins comprendre son cheminement, même s’il est différent du nôtre.

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  12. Encore une fois, tu parles juste. Je ne peux qu’approuver l’utilisation de la religion dans les récits, que ce soit par petites touches ou comme élément central, tant son impact sur nos sociétés, cultures et moralités est énorme. C’est un élément qui enrichit les personnages, qu’ils adhèrent, rejettent ou ignorent le système religieux dans lequel ils évoluent.
    A propos d’utiliser la religion, je pense aussi au livre (et film) « le nom de la rose ». La religion n’est pas seulement le cadre de l’histoire (le monastère), mais la trame même (raison des meurtres, tensions entre les communautés monastiques etc) tout ça dans une enquête « policière ».

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