Éléments de décor: les médias

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Cela fait plus de six mois que je n’ai plus publié de billets dans ma série « Éléments de décor », qui propose d’explorer un thème et de chercher à savoir de quelle manière celui-ci peut être utilisé dans un roman. En réalité, ces articles sont longs à écrire, et mon temps de plus en plus limité, ce qui explique que j’ai mis ce type de publication entre parenthèses ces derniers temps : toutes mes excuses si vous êtes amateurs de ce genre de contenu.

Comme j’ai passé les dernières semaines à distiller des conseils pratiques sur les relations qu’un auteur peut entretenir avec la presse, je me suis dit qu’il pourrait être intéressant de renverser la perspective, et de se demander quelle place les médias pouvaient occuper dans un univers romanesque. Comme toujours lorsque j’évoque ce genre de sujet, je précise que je suis journaliste depuis plus de vingt ans, et qu’il m’est arrivé d’inclure des personnages de reporters dans mes histoires. Est-ce que cela me confère une certaine autorité sur la question, ou est-ce que cela veut dire que ma perspective est biaisée ? Sans doute un peu des deux, et je laisse le dosage à votre appréciation individuelle.

D’emblée, une tentative de limiter le champ que nous allons défricher ensemble : le mot « médias » est si vaste qu’on pourrait y inclure à peu près toutes les formes d’art et de divertissement. C’est trop pour un seul billet. À la place, je vous propose de nous contenter des médias d’information, soit ceux qui se consacrent principalement à relater des faits d’actualité, qui tentent de le faire, ou qui font mine de tenter de le faire. Oui, un pur média d’information, ça n’existe pas : la quasi-totalité d’entre eux vivent de la publicité, après tout, ce qui est un type de contenu complètement différent. Et puis même les plus sérieux des quotidiens de référence publient des mots croisés, des comic strips, des avis mortuaires, des recettes de cuisine et toutes sortes d’autres informations qui ne sont pas de nature journalistique. Malgré tout, je vous propose de jeter un regard sur les héritiers de Théophraste Renaudot, soit la partie des médias qui cherche à informer, cette « école d’abrutissement », selon Gustave Flaubert

De toutes les libertés fondamentales, la liberté de la presse a, de tout temps, été une des plus décriées. Parce qu’elle exerce son travail en public, parce qu’elle est pratiquée par une minorité de professionnels (voire une caste) au nom du plus grand nombre, parce qu’elle s’en prend aux puissants, mais jamais suffisamment, parce qu’elle prétend œuvrer au nom de la vérité, parce qu’elle se trompe souvent, la presse est détestée. Journaliste, comme enseignant, fait partie de ces métiers pour lesquels à peu près tout le monde se sent plus qualifié que ceux qui les pratiquent. Même ceux qui ne lisent pas les journaux les trouvent désormais mal écrits.

Les médias, on le voit bien, se trouvent dans une situation ambigüe, eux qui sont censés exercer une mission cruciale dans la formation de l’opinion dans une démocratie, mais ne s’en acquittent qu’imparfaitement, tiraillés par des priorités contradictoires et en quête d’une vérité toujours plus élusive. Voilà une toile de fond passionnante pour un roman.

Les médias et le décor

Malgré une méfiance de longue date vis-à-vis des journalistes et des médias, le public a souvent une vision romantique de la profession, ce qui a permis à la littérature ou au cinéma de faire figurer dans leurs histoires des lieux liés à la presse, et qui font fonctionner l’imagination.

La salle de rédaction fait partie de ce genre de décors, qui, presque autant qu’un tribunal ou une salle d’opération, semblent taillés pour le drame. De cet endroit, on a hérité toute une imagerie héritée des temps héroïques du yellow journalism américain ou des aventures de Clark Kent : celui d’un alignement de bureaux énormes, surmontés de piles désordonnées de documents, où des journalistes névrosés et hyperactifs passent compulsivement des coups de téléphone, entre une clope et une gorgée de bourbon, dans un bruit et une agitation permanente. La réalité est un peu plus tranquille : en-dehors des périodes d’agitation avant le bouclage ou avant l’antenne, peu de choses distinguent une rédaction d’un bureau en open space ordinaire. Tout au plus y verra-t-on des horloge réglées sur des fuseaux horaires lointains, des télévisions allumées en permanence sur des chaînes d’information, ou des tableaux blancs, pleins de règles orthographiques inscrites au marqueur.

Il n’en reste pas moins que, dans une histoire concernée par le journalisme, la rédaction est l’endroit où l’intrigue se noue, le lieu des coups de théâtre, la cuisine où l’on concocte des articles qui peuvent faire vaciller le pouvoir sur ses bases. Ce n’est pas le seul lieu qui peut servir de décor à votre roman : selon le média que vous choisissez, des lieux techniques comme l’imprimerie, la salle des serveurs ou des émetteurs peuvent aussi avoir leur importance.

La plupart des romans qui parlent des médias s’intéressent à leurs relations au pouvoir, même si ce n’est pas leur seul champ d’activité. Cela signifie que les lieux de pouvoir, les coulisses des parlements, les bureaux présidentiels, les tribunaux, les salles de conférence de presse font également partie des endroits qui peuvent jalonner ce type de récit.

De manière plus générale, en particulier à partir du 21e siècle, les médias sont partout et le monde entier est devenu un plateau de tournage, planté de micros et de caméras et sillonné de cars de reportage dès qu’il se passe quelque chose d’un peu dramatique. Vous pouvez en tenir compte dans vos récits, notant que le lieu d’un drame devient vite un lieu médiatique, avec les excès et la mise en scène que cela suppose.

Si l’intrigue d’un récit qui traite des médias se noue dans une rédaction, elle se dénoue bien souvent, en ce qui concerne les médias électroniques, face au micro dans un studio de radio, ou devant les caméras d’un studio de télévision. Je vous renvoie à ce sujet à l’usage magistral qui est fait du studio de radio comme lieu de huis-clos dans la pièce « Talk Radio » d’Eric Bogosian, portée à l’écran par Oliver Stone, ou à l’hystérie du plateau d’un journal télévisé, dans le film « Network » de Sydney Lumet.

Un récit consacré aux médias serait incomplet s’il n’incluait pas le public, la manière dont il reçoit le message, le comprend, l’accepte, le rejette, et la manière dont il réagit. Vous pouvez carrément inclure des personnages de lecteurs ou de téléspectateurs. Et ça peut même aller plus loin : un auteur ambitieux pourrait utiliser le public comme un chœur grec, qui commente et accompagne l’action. Dans le film « Do the Right Thing » de Spike Lee, tous les personnages, aussi différents soient-ils, sont réunis parce qu’ils écoutent la même émission de radio.

Utiliser les médias comme toile de fond, c’est aussi prendre appui sur leur évolution à travers l’histoire, si votre roman a lieu dans notre monde. Au Moyen-Âge, des feuilles d’annonce contiennent indifféremment communications commerciales et récits des grands événements, et se joignent aux colporteurs et aux crieurs publics pour tisser un réseau rudimentaire de diffusion de l’information. Mais c’est à la révolution industrielle que la presse connait son époque héroïque, avec l’apparition de figures nouvelles, telles que l’envoyé spécial, le reporter de guerre, le photographe. Peu après, la radio se joint au cortège des médias. Et quand la télévision les rejoint, on entre dans une nouvelle ère : celle de l’image et de l’immédiateté.

Les médias traversent actuellement une crise sans précédent. La diffusion gratuite des contenus sur les grandes plateformes a imposé l’idée que l’information ne doit pas être payée et n’a donc pas de valeur ; la numérisation, la mondialisation et l’émergence de géants de l’internet ont privé les médias de ressources publicitaires considérables ; des populistes ont joué sur la méfiance naturelle d’une partie de la population vis-à-vis de tous ceux qui ressemblent de près ou de loin à des experts pour désigner les journalistes comme des ennemis du peuple et de la vérité. Aujourd’hui, les médias doivent faire plus avec moins de moyens, en faisant face à un niveau de défiance et d’hostilité hors de proportion. C’est regrettable si l’on est un amoureux du débat public et de la liberté de la presse, mais ce constat est réjouissant pour un romancier, qui peut aller y chercher la toile de fond d’histoires passionnantes, puisque les périodes de mutation sont toujours riches en rebondissements.

Les médias et le thème

Un roman qui s’intéresserait aux médias pourrait explorer les thèmes les plus divers, dans la mesure où l’actualité est le reflet de la vie, dans toute sa pluralité. Certains d’entre eux méritent toutefois qu’on y consacre une attention plus soutenue, parce qu’ils sont plus directement liés aux spécificités du fonctionnement de la presse.

Le premier thème auquel on pense est celui de la vérité. Alors que chacun a un vécu distinct et une perspective différente, qu’est-ce que ça représente, de raconter la vérité ? Est-ce qu’une telle chose est possible, est-elle nécessairement le produit de compromis, de tâtonnements, d’approximations ? Qu’est-ce qu’une preuve pour un journaliste, et est-ce différent de la définition utilisée par la justice ? Est-ce que toutes les vérités sont bonnes à dire ? Est-ce que la mission morale qui consiste, pour un journaliste, à relater les faits, l’emporte sur toutes les autres considérations, même si des vies doivent être, au passage, brisées par les révélations ?

Comme d’autres éléments de décor, les médias sont intimement liés au thème du pouvoir. On surnomme d’ailleurs la presse « le cinquième pouvoir », même s’il s’agit surtout d’un contre-pouvoir, une manière de garder les élus à l’œil, ainsi que, par exemple, les magistrats, les hauts-fonctionnaires ou les capitaines d’entreprise. Mais les médias ont relativement peu d’armes à opposer à l’appareil de l’État ou à la force de frappe d’une multinationale : n’y a-t-il pas quelque chose de dérisoire à chercher à rapporter des faits embarrassants à un public qui s’en fiche, au risque d’y saboter sa carrière ? À l’inverse, les médias sont parfois trop séduits par le pouvoir en place, au risque d’y perdre leur recul : la nature des liens entre la scène politico-économique et la scène médiatique peut engendrer un roman passionnant.

Et puis, c’est encore davantage le cas depuis le début du 21e siècle : la vie privé est un thème crucial, en particulier en rapport avec les médias. Les journalistes sont souvent vus comme des fouineurs, qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas. Jusqu’où peuvent-ils légitimement farfouiller dans l’intimité des personnes qui font l’objet de leurs articles ? Où sont les limites ? Quels sont les dégâts qui peuvent être causés par leur attitude parfois trop désinvolte, voire agressive ? Et quel rôle ambigu joue le public dans cette mécanique, lui qui, à la fois, critique les potins, mais en fait une consommation vorace ?

Les médias et l’intrigue

Il y a quelques jolies expériences formelles à tenter pour les auteurs les plus audacieux. Ainsi, on pourrait imaginer un roman relaté sous forme d’articles de journaux, un peu sur le modèle des romans épistolaires. Et pourquoi ne pas s’essayer à une expérience multimédia, où un roman papier serait complété par une fausse émission de radio ou de télévision, destinée à être consultée en parallèle ? De manière moins ambitieuse, dans un de mes romans, je m’étais essayé à inclure des passages « revue de presse », où l’on découvrait de quelle manière les événements de l’intrigue étaient interprétés par les différentes factions, représentées par plusieurs médias.

Le travail médiatique offre par ailleurs au romancier des événements qui peuvent servir à jalonner un roman, voire à servir de charpente à l’intrigue toute entière. Un journaliste de presse écrite, a, au quotidien, la contrainte du délai de publication : l’heure fatidique au-delà de laquelle il ne peut plus inclure un article dans l’édition du lendemain. C’est un générateur de suspense, un compte à rebours qui peut rajouter de la tension à un récit sur la presse.

Un peu sur le même principe, un roman pourrait emprunter la contrainte de temps d’une émission de radio ou de télévision en direct, ou d’un stream. L’histoire pourrait inclure des intrigues parallèles, qui toutes ont lieu pendant le déroulement de l’émission, et qui se conjuguent pour éclater, par exemple, sur une révélation finale.

Plus modestement, une enquête journalistique peut servir de sujet à un thriller, et lui donner sa structure, du premier coup de fil à la publication, un peu sur le principe d’une enquête policière, mais avec des enjeux et un rythme spécifiques au travail d’investigation médiatique.

Les médias et les personnages

Le travail médiatique est l’addition des efforts de différents corps de métiers, et chacun d’entre eux peut venir s’ajouter à la galerie de personnages de votre roman.

Le premier auquel on pense, naturellement, c’est le reporter. Obsédé par l’idée de faire éclater la vérité, il la poursuit inlassablement, accumulant les témoignages jusqu’à la faire éclater sous la forme d’un article vengeur. En tout cas, c’est le cliché. En réalité, les journalistes, comme tous les autres corps de métier ont des intérêts et des motivations en tous genres. Certains sont doués pour le contact avec les gens, d’autres sont méthodiques, d’autres encore se voient avant tout comme des passeurs, ou même comme des auteurs. Tous n’ont pas le même rapport à la déontologie : il y en a qui placent la vérité avant toute chose, d’autres se soucient de l’impact de leurs publications, d’autres encore n’ont pas trop de scrupules et se laissent acheter. Un roman sur les médias pourrait proposer tout une galerie de portraits d’individus unis par le même métier, mais qui le pratiquent de manière différente.

Parmi les journalistes, certains agissent la caméra à la main. Les photographes, ainsi que les cadreurs en télévision, ne reconstituent pas la réalité par petites touches, mais tentent de la capturer en une image, en un plan. On peut aussi citer les dessinateurs de presse, qui font œuvre d’éditorialistes, par le biais de la caricature. Tous ceux-là ont des perspectives différentes de celles des rédacteurs au sujet du travail médiatique.

Autour de ces individus, il y a de multiples professions techniques, imprimeurs, monteurs, techniciens, informaticiens, qui entretiennent la machine médiatique et s’arrangent pour que celle-ci fonctionnent. Certains d’entre eux se sentent partie prenante de la production d’information, d’autres peuvent occasionnellement représenter des obstacles dans la publication des articles, en raison de leur mauvaise volonté ou pour faire vaciller les journalistes de leur piédestal. Ils peuvent faire des personnages secondaires intéressants.

Parmi les personnages liés aux médias, il faut citer la hiérarchie. Une rédaction est généralement dirigée par une rédactrice ou un rédacteur en chef, et parfois, dans les grandes structures, par toute une série de chefs, sous-chefs et sur-chefs qui peuvent tous venir faciliter ou compliquer la vie d’un personnage principal qui serait reporter. Et en-dessus de ces cadres-là, il y a encore les divers dirigeants de l’entreprise de presse, qui ne sont pas journalistes et qui n’ont ni forcément les mêmes priorités, ni les mêmes valeurs que ceux-ci. On trouvera là une source inépuisable de conflits en tous genres. À ceux-là, il faudrait encore rajouter le service publicitaire du média, qui est essentiel à sa pérennité financière, mais dont les valeurs, les méthodes et les objectifs entrent parfois en conflit direct avec ceux de la rédaction.

Tous les personnages liés au thème des médias ne travaillent pas dans le domaine. Comme on l’a vu, il peut être intéressant d’adopter le point de vue du public. Plus spécifiquement, les sources, les sonneurs d’alarme et les informateurs peuvent jouer un rôle de premier plan dans une histoire consacrée aux médias – ils sont souvent les initiateurs d’une enquête, encourent le plus de risques, et peuvent faire d’excellents protagonistes.

Et puis certaines personnes, sans le vouloir, peuvent faire l’objet d’un article. S’il s’agit d’élus ou de personnes de pouvoir qui ont des choses à cacher et qui cherchent activement à les faire taire, ils joueront naturellement le rôle d’antagonistes. Mais parfois, des individus qui n’ont rien à se reprocher se retrouvent sans y être préparés dans la grande déchiqueteuse des médias, et ça aussi, c’est un sujet qui peut être au cœur d’un roman.

Variantes autour des médias

Il suffit parfois d’une petite modification de perspective pour apporter de la fraicheur à une histoire. Par exemple : tout ce que j’ai décrit ci-dessus est principalement conçu en partant d’une perspective contemporaine. Mais à quoi ressemblerait une enquête journalistique à la Renaissance ? Voilà un joli sujet pour un récit.

De même, un auteur de science-fiction pourra s’intéresser à l’avenir des médias dans une société où la notion de vie privée a disparu, chacun annonçant en permanence ce qu’il est en train de faire à la terre entière. Comment cacher la vérité lorsque rien n’est dissimulé ? À modifier un petit peu dans un récit de fantasy urbaine, où des magiciens sont capables de visualiser des scènes à travers le temps et l’espace. Comment un individu qui a commis des actes malhonnêtes parviendrait à se cacher de la vérité ?

Il est également intéressant de s’interroger sur la nature des médias. Quelle forme l’information peut-elle prendre dans l’avenir et comment est-ce que cela pourrait modifier la manière dont elle est perçue ? Et si les médias prenaient la forme de virus hautement contagieux que l’on attrape et qui diffusent leurs informations directement dans notre cortex ? Et si, dans un monde totalitaire où l’information est sévèrement régulée par le gouvernement, des médias illégaux trouvaient le moyen de diffuser des actualités dans les rêves de la population ?

Critique: Extension du domaine de la lutte

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Un informaticien est mandaté par son entreprise pour assurer le suivi d’un projet gouvernemental en lequel il ne croit pas du tout. Ce faisant, il se fait l’observateur des mœurs de ses collègues et de tous ceux qui l’entourent, se montrant à la fois fasciné et blasé par leur misère affective.

TITRE : Extension du domaine de la lutte

AUTEUR : Michel Houellebecq

EDITEUR : Flammarion

Rien n’a d’importance aux yeux du narrateur d’« Extension du domaine de la lutte. » Il jette sur ses contemporains le regard de l’entomologiste sur une colonie de fourmi, épinglant leur médiocrité, les mensonges qu’ils se racontent pour continuer à exister, ainsi que les systèmes de pensée qui les emprisonnent. Cette critique au vitriol de notre époque est rendue plus désarçonnante encore par le fait qu’au fond, il ne s’y intéresse pas vraiment, ne recherche aucune solution, ne tente même pas à échapper aux mécanismes qu’il observe. L’humanité est formée d’automates pitoyables, et le protagoniste s’en fiche. Voilà, en apparence, la thèse principale du livre.

Ceux qui ne verront dans ce livre qu’une longue complainte déprimante seront passés à côté du texte, selon moi. « Extension du domaine de la lutte » est un roman souvent drôle, même si l’admettre nécessite au préalable de la part du lecteur qu’il s’extraie d’une lecture au premier degré et mette de côté les sentiments d’agacement qu’il fait nourrir au sujet de l’auteur. Grinçant, cynique, le livre se fait l’observateur des travers de toute une époque et brosse un grand nombre de portraits savoureux de personnages prisonniers de leurs illusions, voire de leur aveuglement. Le narrateur n’y échappe pas – il s’inclut d’ailleurs dans ce portrait au vitriol, dont il est à la fois l’observateur, l’auteur et la plus parfaite illustration.

À cela s’ajoute un niveau de lecture supplémentaire : le lecteur est mis à demeure de se situer par rapport à la galerie de personnages pathétiques qu’il croise au fil des pages. Suis-je meilleur qu’eux ? Mes espoirs sont-ils plus réalistes ? Ce qui me pousse en avant a-t-il de la substance ou ne suis-je qu’un robot, prisonnier d’atavismes incontrôlables et d’une société qui veut faire de moi un élément constitutif de la chaîne, sans se soucier aucunement de mon épanouissement ? Est-ce qu’un réel individu, ça existe ou ne sommes-nous que des souris de laboratoire qui cherchent en vain la sortie inexistante du labyrinthe ?

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L’efficacité de cette mise en abîme proposée par « Extension » est encore renforcée par le tour de passe-passe génial de l’auteur : celui qui consiste à nous faire croire qu’il se confond avec le narrateur, qu’il partage son regard anesthésié sur l’humanité, comme s’il était possible qu’un personnage de ce genre écrive un roman tel que celui-ci. Ne soyons pas dupe : si les gens sont des cons, celui qui ne fait rien d’autre que contempler leur médiocrité est encore plus con qu’eux, comme le démontre l’échec ultime de la démarche du protagoniste.

Si vous êtes écrivain, il y a des leçons à tirer de la lecture de ce roman très réussi, en particulier pour les auteurs de littérature de genre, dont je fais partie, et qui sont perpétuellement en train de penser à leur intrigue et à la meilleure manière de la rendre aussi efficace que possible. Voici un récit qui ne contient presque pas d’éléments d’intrigue, et qui se moque ouvertement de ceux qu’il inclut. Il se focalise presque exclusivement sur les deux seules choses qui ont réellement de l’importance : le thème d’abord, et ensuite les personnages. J’aimerais voir davantage d’œuvres de littérature de genre faire preuve d’une telle audace.

Blessures

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En commençant par la guerre, en continuant par la bataille, en mentionnant la guérilla puis en descendant la hiérarchie de la castagne jusqu’aux scènes de bagarre, la série de billets que je viens d’enchaîner sur ces thèmes voisins parvient ici à sa conclusion naturelle. J’ai nommé : les blessures et autres lésions engendrées par le combat. Elles aussi, elles peuvent venir enrichir votre récit. (D’ailleurs, je précise « engendrées par le combat », mais ce qui suit pourrait tout aussi bien, moyennant quelques modifications, s’appliquer à des dommages subis lors d’une chute, un accident ou une catastrophe naturelle).

Au fond, la nature des blessures dans un récit ressemble beaucoup à celle que nous avons eu l’occasion d’évoquer pour le combat, à savoir que certaines d’entre elles méritent que l’on s’y attarde et d’autres non.

Qu’elles soient infligées à vos personnages principaux ou à leurs adversaires, il y a des blessures qui n’ont pas d’importance dramatique, pas de conséquences majeures pour le déroulement de l’intrigue. Elles ne sont mentionnées que pour la texture du récit, ou éventuellement pour donner un peu de couleur à la trajectoire des personnages.

Imaginez que votre protagoniste ne soit pas un foudre de guerre, mais qu’il parvienne malgré tout à sortir entier d’une confrontation à l’épée. Vous ne souhaitez pas vous attarder trop longtemps sur les conséquences du duel, raison pour laquelle vous ne comptez pas faire de cette blessure un élément d’intrigue en tant que tel. Cela dit, vous voulez tout de même montrer que votre personnage n’est pas invulnérable et qu’il n’est pas sorti entier du combat. Dans ce genre de cas, vous pouvez mentionner en passant qu’il a effectivement subi des lésions mineures : des contusions, des ecchymoses, des estafilades, bref, des blessures qui le font souffrir dans son corps et dans sa dignité mais qui n’ont aucune conséquence pour la suite du déroulement du récit. Inutile de vous attarder trop longtemps là-dessus : vous en parlez une fois et vous passez à la suite.

Je ne peux que vous recommander de vous documenter un minimum sur les effets réels des dommages subis

Il y a une longue tradition dans la fiction de ces « blessures sans conséquences. » Les options que je viens de mentionner, qui regroupent toutes les petites blessures pas trop profondes mais qui peuvent tout de même faire mal, constituent votre meilleur choix si vous souhaitez que vos lecteurs ne s’interrogent pas trop sur les effets réels de l’attaque subie. Un grand classique hollywoodien, c’est la « blessure à l’épaule », où un personnage reçoit une balle à cet endroit, et où on est prié de considérer qu’il s’agit d’une partie du corps où les lésions n’ont pas grande importance au-delà de la douleur qu’elles peuvent générer. En réalité, une blessure à l’épaule peut considérablement réduire la mobilité du bras et nécessiter des mois de rééducation. Je ne peux que vous recommander de vous documenter un minimum sur les effets réels des dommages subis lorsque vous décidez de la localisation d’une blessure.

Autre passage obligé de la pop culture : le choc à la tête. Au cinéma ou dans la bande dessinée, il est possible d’assommer quelqu’un en frappant très fort sur sa tête avec un objet contondant. La victime va simplement perdre connaissance pendant quelques minutes, puis se réveiller sans subir la moindre conséquence à long terme, en-dehors d’un gros mal de crâne. Cela permet à votre protagoniste de vaincre ses ennemis sans cruauté. Si c’est votre choix, pourquoi ne pas adopter cette convention, mais gardez à l’esprit que dans le monde réel, les traumatismes crâniens, ça existe, et qu’un choc à la tête suffisamment fort pour faire perdre connaissance à quelqu’un aura probablement des conséquences à long terme sur sa santé.

Pourquoi blesser un personnage si cela ne doit avoir aucune conséquence ?

Plus intéressantes sont les blessures thématisées, dramatisées, c’est-à-dire celles qui ont un impact durable sur l’intrigue, qui sont mentionnées lors de plusieurs scènes différentes et qui modifient durablement les personnages qui peuplent votre roman. Car après tout, pourquoi blesser l’un d’eux si cela ne doit avoir aucune conséquence ? La loi de la parcimonie du drame nous enseigne que si vous souhaitez que l’état d’un personnage ne soit pas modifié, le plus simple et qu’il ne lui arrive rien, mais qu’à l’inverse, s’il lui arrive quelque chose, tout cela doit avoir des effets. Non, votre preux chevalier qui vient de se briser deux côtes ne peut pas, juste après, sauter dans le lit de la princesse, sans quoi vos lecteurs ne prendront pas au sérieux la gravité de sa blessure, ni celle du combat qui l’a causée.

Pour être pris au sérieux par le lecteur, il faut donc s’assurer que les blessures ont de vraies conséquences, et que celles-ci soient liées à leur localisation. Quand on se casse la jambe, on ne peut plus marcher ; une hémorragie nécessite des soins urgents si l’on veut éviter la mort ; si on se fait arracher des doigts, on va perdre une grande partie de notre habileté manuelle ; et si on a des côtes cassées, la douleur nous empêche tout mouvement de torsion du torse.

Une blessure d’importance, dans un récit, peut se raconter en huit phases. Elles ne seront pas nécessairement toutes présentes dans votre récit, sentez-vous libres d’en sauter quelques-unes si ça a du sens pour vous, mais gardez à l’esprit ce qui suit comme un panorama des possibilités dramatiques qui s’offrent à vous.

1. Le dommage

On entame l’arc dramatique d’une blessure par son point d’origine, sa cause, c’est-à-dire la scène où le personnage est victime d’une lésion. Il peut s’agir d’une scène de combat, d’un accident ou d’un autre événement traumatisant.

À l’auteur de décider de la quantité de détails disponibles d’entrée de jeu : il est tout à fait possible que le personnage établisse lui-même une sorte de pré-diagnostic qui est ensuite confirmé par les médecins (par exemple, s’il se fait trancher le bras sous ses yeux, le constat est relativement facile à établir et agréablement dépourvu d’ambiguïté). À l’inverse, il est possible que le personnage blessé ne réalise pas tout de suite l’ampleur des dégâts, voire même qu’il ne se rende pas compte qu’il a été touché. Et si vous souhaitez jouer avec la structure narrative, vous pouvez même choisir d’omettre complètement cet incident initial pour ne s’intéresser qu’à ses conséquences : on rejoint le blessé alors qu’il gît, en sang, sur une civière.

2. Les premiers soins

Dans cette catégorie, on range toutes les mesures prises immédiatement après la blessure et qui poursuivent deux buts : éviter que la lésion ne s’aggrave et prévenir des dommages supplémentaires. Donc ici, on parle de médecine militaire, de bandages, d’injections antidouleur, d’attelles, de sortilèges d’apaisement, mais aussi de toutes les mesures destinées à mettre le blessé à l’abri, à s’éloigner du champ de bataille ou de la source des dégâts (incendie, zone sinistrée, catastrophe naturelle), voire même des tirs de couverture destinés à éloigner de potentiels assaillants.

Souvent, l’essentiel des actions de cette deuxième phase ne sont pas accomplies par le personnage qui a été blessé, mais il est possible qu’il n’ait personne d’autre sur qui compter et qu’il s’occupe de traiter ses blessures lui-même.

3. Premier diagnostic

Ici, « diagnostic » est un bien grand mot. Une fois que le chaos du combat ou que le stress du danger s’est éloigné, il est possible de jeter un coup d’œil à la blessure et d’en déterminer la nature et la gravité.

Parfois, cette étape se déroule conjointement à la précédente, voire même auparavant. Dans certains cas, c’est un médecin qui s’en charge, dans d’autres, ce diagnostic n’est qu’une appréciation rapide d’une personne sans formation médicale, voire du personnage lui-même, qui soulève une chemise ensanglantée ou nettoie une plaie pour vérifier ce qui se cache en-dessous.

C’est lors de cette phase que l’on prend les décisions sur la suite du traitement : la personne blessée doit-elle simplement prendre du repos, ou nécessite-t-elle des soins médicaux, et si oui, de quelle nature et dans quels délais ? Dans certains cas, ce premier diagnostic crée un enjeu pour les protagonistes, générateur de suspense : seront-ils assez rapides pour sauver leur ami blessé ?

4. Diagnostic définitif

C’est le second avis, celui émis par un médecin qui prend le temps d’examiner la blessure avec soin, et en possession de tous les moyens de diagnostic qui sont à sa disposition (qu’ils soient rudimentaires, sophistiqués, voire magiques, selon le contexte du roman). C’est là qu’il décide de la marche à suivre pour la suite du traitement, s’il convient d’opérer ou de pratiquer d’autres types de gestes médicaux, et c’est là aussi qu’il émet un pronostic sur les délais de rétablissement qui attendent le personnage blessé.

5. Le traitement

Le personnage blessé reçoit un traitement adapté à sa lésion. Il peut s’agir d’une intervention chirurgicale ou d’un traitement d’une autre nature. On peut aussi s’imaginer que plusieurs opérations seront nécessaires, et que chacune comporte son lot de risques (et donc de suspense). Les proches du personnage blessé peuvent être amenés à prendre des décisions difficiles au sujet de son traitement (faut-il sacrifier sa jambe ou tenter de la sauver en risquant sa vie ?)

Et pendant que nous en sommes à décrire le potentiel dramatique de cette phase, rappelons-nous que tout geste médical peut mal tourner, en raison d’une erreur ou de facteurs qui n’auraient pas été anticipés, et que le traitement peut empirer l’état du patient (auquel cas celui-ci recevra une blessure supplémentaire qui va elle aussi nécessiter un traitement, ce qui nous ramène à la première étape).

6. Le rétablissement

Après l’opération, rien n’est terminé. Au mieux, le blessé va devoir rester momentanément alité. Sa mobilité ou ses performances physiques risquent d’être sévèrement limitées pendant quelque temps, même si tout s’est passé comme prévu. Il va devoir faire preuve de patience et de résilience en attendant que son corps redevienne ce qu’il était.

Et ça, c’est le scénario le plus favorable. De nombreuses blessures nécessitent une rééducation qui peut être longue et fastidieuse, et qui réclame l’assistance de professionnels pendant tout le processus. Il s’agit d’un chemin tortueux, où le personnage fait parfois des progrès, mais traverse également des phases de stagnation ou de régression. Chacune peut être exploitée pour créer du suspense ou développer le personnage en question, mais aussi ceux qui l’entourent.

Et puis notons qu’à ce stade, le personnage a peut-être déjà subi des séquelles irréversibles. Typiquement, il a peut-être été amputé d’un membre ou a perdu un de ses sens, en totalité ou en partie. Au rétablissement physique s’ajoute donc un processus mental, au cours duquel il va devoir accepter ce qui lui arrive.

7. Le test

Étape sans doute encore plus optionnelle que les autres, ce que je choisis ici d’appeler « le test » est un moment dramatique qui intervient en fin de récupération, alors que le personnage blessé n’est pas encore pleinement remis. Dans ce type de scène, celui-ci fait face à un défi, dans le cadre de l’intrigue du roman, qui fait appel à ses capacités physiques et mentales : il peut s’agir d’un combat, d’un voyage dangereux, d’une situation périlleuse et inopinée comme un accident ou une catastrophe naturelle, etc… D’un point de vue thématique, il peut être intéressant de choisir un événement semblable à celui lors duquel la blessure initiale est intervenue.

Lors du test, le lecteur découvre à quel point le personnage a réellement été affecté par son calvaire : est-il pleinement remis ? Diminué ? N’est-il plus que l’ombre de lui-même ? A-t-il récupéré sur le plan physique, mais vu sa santé psychique et sa confiance en lui diminuée par les épreuves qu’il a traversé ? Ce type de scène permet d’illustrer tout cela de manière décisive et dramatique.

8. Le nouveau statu quo

Au terme de tout le processus, on découvre la nouvelle réalité du personnage qui a été blessé. A-t-il des séquelles graves, mineures, ou pas de séquelles du tout ? Est-il affecté sur le plan physique, psychique, émotionnel ? Est-ce que cette épreuve a modifié son attitude, l’a rendu, par exemple, plus prudent, ou au contraire plus sanguin ? Est-ce que les personnages qui l’entourent ont désormais un autre comportement vis-à-vis de lui, se montrent-ils plus protecteurs, ou font-ils preuve d’un respect supplémentaire à son sujet ?

Les séquelles peuvent se manifester de manières très différentes. Un personnage peut être handicapé ou amputé, et donc très diminué, le forçant à repenser son comportement au quotidien et peut-être même son rôle, s’il avait l’habitude de se voir comme un combattant ou d’endosser un comportement très physique. Il peut aussi être diminué de manière moins épouvantable, avec une réduction de mobilité, de vitesse ou de puissance, qui l’oblige à bouger et à se battre autrement, et ce qui ouvre pour ses adversaires des occasions d’exploiter ces nouveaux points faibles. Sa réputation peut également être affectée.

Une autre possibilité, c’est que le blessé souffre d’une douleur, permanente ou occasionnelle, qui peut, par exemple, se déclencher dans certaines circonstances. Dans le dessin animé « Goldorak », le personnage principal, Actarus, a autrefois été blessé par un rayon nommé « lasérium » : au cours de l’histoire, chaque fois qu’il est en présence d’une arme au lasérium, il souffre de blessures débilitantes.

Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est que les blessures ne sont pas simplement des incidents de parcours dans une intrigue. Ce sont des outils qui permettent de voir un personnage sous un jour différent, vraisemblablement plus authentique, et d’apprendre à mieux les connaître. Idéalement, il ne s’agit pas uniquement d’être les témoins de leur douleur physique, à court terme, mais ne voir les choix que la douleur les oblige à faire et les moyens qu’ils trouvent pour parvenir à accomplir leurs objectifs malgré tout.

⏩ La semaine prochaine: Décrire la douleur

 

Écrire la bataille

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Après avoir brossé un portrait de la guerre en tant qu’élément générateur de worldbuilding dans un roman, après avoir approfondi la question pour réfléchir à ses implications, je vous propose à présent de descendre d’un cran dans la hiérarchie temporelle et géographique d’un conflit, pour nous intéresser à la manière dont un romancier peut raconter un de ses sanglants épisodes, j’ai nommé la bataille.

Une bataille, c’est un engagement militaire entre deux ou davantage de camps, qui est limité à un lieu et à un moment donné. Une bataille a lieu dans un endroit précis – une plaine, un plateau, un village – et se déroule dans un intervalle précis, de quelques minutes à quelques jours. Le nombre de soldats varie selon les circonstances et les époques, de quelques dizaines à des dizaines de milliers. En principe, l’engagement se termine lorsqu’un des camps se rend, s’enfuit ou subit des pertes si considérables que ses forces n’existent plus. Une série de batailles s’appelle une campagne.

Travaux préparatoires

Écrire une scène de bataille – ou un ensemble de scènes de cette nature – est une tâche délicate pour un auteur, qui peut vite s’embourber dans la confusion, ou crouler sous une profusion de détails. Pour éviter d’en arriver là, il est donc crucial de se poser un certain nombre de questions avant de rédiger quoi que ce soit.

Plus vous aurez les idées claires sur les acteurs et l’environnement de cet engagement militaire, plus il sera facile de le décrire avec clarté, même si vous n’utilisez pas explicitement tous les détails que vous avez accumulés. C’est un des rares exemples ou un worldbuilding détaillé est salutaire et ne mène pas à une perte de temps, donc si vous faites partie des auteurs qui aiment collecter une foule de notes, faites-vous plaisir, cette fois-ci, ça pourrait être très utile.

Pour commencer, il faut savoir quelles sont les forces en présence : y a-t-il deux ou davantage de camps ? Des armées de coalition, composées de soldats issus de milieux très différents, éventuellement sous des commandements différents ? Combien sont-ils ? Quelle est leur composition approximative, entre l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie, le soutien, l’aviation et tout autre corps représenté sur le champ de bataille ? Qui donne les ordres ? Est-il possible qu’ils reçoivent des renforts en cours de combat, ou que certains éléments fuient le champ de bataille ? Il n’est pas indispensable de communiquer tous ces éléments au lecteur, mais certaines de ces informations pourront avoir une résonance en cours de bataille. Par exemple, si une armée a une cavalerie et l’autre non, cela aura une influence sur le déroulement des événements.

Il faut également se demander ce que les armées en présence font là. Pourquoi se rencontrent-elles sur le champ de bataille ? Est-ce délibéré de la part de tous les commandements en présence, est-ce une décision stratégique unilatérale d’un seul des camps, qui aura par exemple demandé à ses troupes d’intercepter l’armée adverse ? Les deux camps se sont-ils rencontrés par hasard à cet endroit ? Et pourquoi est-ce que c’est à cet endroit précis et à ce moment que les hostilités éclatent ?

Il est crucial d’avoir en tête les objectifs stratégiques que poursuivent les commandants impliqués dans cette action. Chacun d’entre eux doit avoir en tête une condition de victoire et une condition de défaite, peut-être même une estimation des pertes acceptables. Il ne s’agit pas nécessairement d’une stratégie longuement échafaudée : l’officier qui dirige une escouade qui vient de se faire surprendre par une armée supérieure en nombre n’aura à cœur que de briser l’engagement et de quitter le champ de bataille aussi vite que possible, avec des pertes aussi légères que possible. Mais parfois, la bataille s’inscrit dans des plans de campagne détaillés, et comprend des objectifs primaires (la prise d’un village, l’annihilation de l’artillerie adverse) et secondaires (la capture d’un officier précis, la collecte d’information sur les nouvelles armes ennemies). En général, je conseille de rendre ces objectifs explicites pour le lecteur, qui comprendra plus facilement ce que les belligérants essayent de faire : ça rend toute la scène plus claire et plus poignante.

Pour les généraux, ces objectifs correspondent à des ordres qu’ils ont reçus, mais pour vous l’auteur, les objectifs stratégiques sont autant d’enjeux dramatiques : il est important de savoir ce que les camps en présence essayent de faire, mais également ce que ça va apporter à votre histoire, et les conséquences qu’aura la bataille sur votre intrigue et sur vos personnages. Si la situation ne change pas fondamentalement entre le début et la fin de l’engagement, à quoi bon consacrer des pages au combat ? Une bataille doit être un événement déterminant, dramatique, où certains personnages meurent et d’autres évoluent ou dévoilent des facettes d’eux-mêmes qui sont inattendues.

Le lieu où se situe le combat est important, et je conseille, non, je vous implore d’esquisser une carte pour que vous ayez les idées claires dès le départ. S’agit-il d’une plaine ? Y a-t-il aussi des collines ou des reliefs ? Existe-t-il des endroits où se cacher avant la bataille, comme des bois ou des ruines, ou des lieux où un camp pourrait essayer de se disperser lors de sa fuite, comme des marais ? Y a-t-il des traces de civilisation à proximité : villages, routes, lignes électriques, château, canaux ? Où se situent les troupes au début de l’engagement ? Jetez un coup d’œil aux lieux où se sont déroulées les grandes batailles de l’histoire, et vous comprendrez vite que la géographie est déterminante. Par ailleurs, plus vous avez les idées claires à ce sujet, plus vous communiquerez les choses clairement au lecteur.

S’interroger sur le lieu, c’est aussi se poser des questions sur l’environnement et sur les conditions du combat : un sol boueux, de la neige, la pluie qui se met à tomber en pleine bataille, des glissements de terrain, des inondations, peuvent avoir une influence déterminante sur l’issue de l’engagement. Réfléchissez également aux différents terrains qui composent le champ de bataille, et aux conséquences qu’ils peuvent avoir sur le combat : si les canons adverses risquent de s’ensabler dans des dunes, un général pourra tenter de manœuvrer pour qu’ils aillent s’y perdre.

Raconter la bataille

Un conseil très important à garder à l’esprit, si la bataille constitue un des moments forts de votre roman, c’est de consacrer du temps, et donc des pages, à tout ce qui précède la bataille : la préparation des hostilités, les conversations entre les personnages au sujet du combat qui s’annonce, les adieux, les larmes, les espoirs… Je dirais même que plus la veillée d’arme est longuement racontée, plus l’impact émotionnel des événements sera grand. Pensez à cette phase comme l’occasion d’accumuler des munitions émotionnelles que vous pourrez ensuite tirer pendant la bataille.

Avant l’engagement, prenez le temps de présenter au lecteur l’état d’esprit de vos personnages ; faites peu à peu monter la tension, puis la terreur, alors que la bataille s’approche ; rendez explicite ce que vos protagonistes craignent de perdre dans le combat : leur vie, leurs amis, la guerre, voire l’avenir de la civilisation toute entière ; ponctuez cette phase de scènes consacrées à certains de vos personnages, en particulier ceux que vous avez prévu de tuer lors de la bataille : plus ils apparaîtront comme attachants juste avant l’engagement, plus leur mort sera ressentie comme cruelle. Oui, c’est de la manipulation émotionnelle.

Cette phase sert à augmenter l’anticipation du lecteur, jusqu’à ce que ça soit presque insupportable : au moment où les hostilités éclatent, il doit craindre pour les personnages présents, et partager leur inquiétude au sujet d’une éventuelle défaite. Au fond, il s’agit des mécanismes du suspense, mais généralisés à tous les acteurs présents sur le champ de bataille.

En ce qui concerne la bataille en elle-même, je vous recommande de prévoir un déroulement précis, au besoin en le traçant directement sur votre carte : vous y noterez les différentes étapes, les mouvements de troupes, les offensives, les contre-offensives, les renforts et les surprises de dernière minute. Il est également important d’y relever le parcours de vos personnages, en particulier s’il est très différent des points forts de la bataille. Attention : à moins que vous souhaitiez noircir des centaines de pages à décrire des mouvements de troupe, ne prévoyez pas d’innombrables rebondissements dans votre bataille. Si vous alignez trois à cinq événements majeurs, ça sera généralement plus que suffisant.

Construire votre bataille en amont, savoir qui fait quoi et à quel moment, pour quelle raison, ce qu’ils peuvent voir autour d’eux, le temps que prennent leurs déplacements, va vous aider à écrire la scène de bataille sans trop de difficultés. Au moment de rédiger, cela dit, n’oubliez pas que le lecteur n’a pas vu votre plan et ne sait rien de vos intentions : votre travail, c’est donc de lui faire comprendre aussi clairement que possible ce qui se passe au cours de la bataille.

Arrêtons-nous un instant sur cette notion de clarté : votre mission, en tant qu’auteur d’une scène de bataille, c’est de vous assurer que pour chaque mouvement de troupe, chaque offensive et contre-offensive, chaque événement marquant de la bataille, le lecteur comprenne qui sont les troupes impliquées, d’où elles viennent et où elles vont, quel type d’armes elles utilisent, quel effet cela a sur les troupes adverses et quelles pertes elles subissent elles-mêmes. Pas besoin d’ensevelir le texte sous des détails stratégiques, mais il est important d’éviter à tout prix la confusion. Il faut aussi parvenir à faire comprendre les intentions stratégiques des officiers, ce qu’ils espèrent obtenir et si oui ou non, ils parviennent à leurs fins. Il existe une certaine marge pour se montrer ambigu, par exemple en décrivant l’action, mais en ne révélant le plan des généraux qu’après coup, afin de ménager le suspense, mais en règle générale, dans un domaine aussi propice à la confusion qu’une bataille, tout doit être limpide et se lire sans efforts. Une exception notable est le récit de bataille à la première personne, sur lequel je vais revenir.

En plus du plan, il peut être utile de fractionner votre bataille en plusieurs actes : la montée de la tension, que j’ai déjà mentionnée, les premiers engagements, le gros de la bataille, le dénouement et les conséquences du combat. Procéder de cette manière vous permet de bénéficier d’un découpage qui favorise la tension dramatique et qui offre différents niveaux d’intensité. Selon vos thèmes et vos intentions, l’une ou l’autre de ces phases pourra prendre plus ou moins d’importance et occuper plus ou moins de place. Il est tout à fait concevable, par exemple, de rédiger une scène de combat qui passe rapidement sur les faits d’armes pour se concentrer plus longuement sur le sort des victimes, une fois la bataille terminée.

Une bataille peut constituer la partie la plus émotionnellement intense de votre roman, l’apogée de votre intrigue, si on utilise la terminologie de la pyramide de Freytag. Si vous le souhaitez, elle peut avoir un impact sur tous les personnages qui y participent, et constituer pour eux un tournant. Certains d’entre eux vont mourir, d’autres vont être blessés, d’autres encore vont être durablement traumatisés par ce dont ils vont faire l’expérience, ou vivre des événements qui vont transformer leurs motivations, en leur donnant par exemple des envies de vengeance. Un personnage peut aussi être transformé de manière positive par une bataille : ce sera le cas par exemple si à cette occasion il réalise son plein potentiel, s’il acquiert des certitudes au sujet de ses priorités et de ses objectifs, ou si ses faits d’armes lui valent d’obtenir une réputation héroïque qu’il n’avait pas auparavant. Si l’un de vos personnages ressort de la bataille sans être changé, c’est du gâchis.

Rédiger la bataille

Vos choix narratifs ont une influence considérable sur la forme que va prendre la bataille au sein de votre récit.

C’est le cas en particulier de la focalisation. Tout ce que j’ai mentionné jusqu’ici est principalement valable pour une bataille qui serait racontée à la troisième personne. Pour comprendre les différents actes d’un engagement militaire, comment ils s’inscrivent sur le champ de bataille, il faut du recul, et ce n’est qu’en découvrant les faits à travers l’œil d’un narrateur omniscient et extérieur au conflit que l’on va parvenir à atteindre le niveau de clarté maximal. Si la stratégie et l’articulation dramatique de la bataille sont importantes pour vous, c’est probablement ce type de narration qui va vous être utile. Par contre, le résultat risque d’être un peu clinique, loin de la violence et de la peur du champ de bataille.

La focalisation à la troisième personne avec des points de vue multiple offre un bon compromis entre la clarté de la narration et l’implication émotionnelle des protagonistes et du lecteur. Elle consiste à raconter le combat à-travers un certain nombre de personnages qui y participent : soldats des deux camps, héros, soigneurs, généraux, civils, etc… De cette manière, vous pouvez raconter votre bataille sous la forme de vignettes, centrées sur l’expérience subjective de vos personnages-point-de-vue, ce qui vous permet de construire une narration poignante, mais en incluant le point de vue des stratèges et des officiers, vous pouvez aisément expliquer au lecteur ce qui se passe sur le champ de bataille.

Troisième option, la narration à la première personne vous amène à raconter la bataille à travers l’expérience d’un narrateur unique, plongé dans les événements. Il s’agit de l’option la plus émotionnellement viscérale et sans doute la plus réaliste, pour qui veut découvrir les horreurs de la guerre, mais elle bute sur une limite indépassable : tout ce qui ne se déroule pas dans le champ de vision de votre narrateur ne peut pas être raconté. Et si celui-ci est un troufion, il ne connaît rien de la stratégie de ses supérieurs et il est possible qu’il ne comprenne rien à ce qu’il voit. Une telle scène de bataille risque d’être confuse, mais si votre seule ambition est de rendre compte du cheminement de votre protagoniste, elle peut être l’option la plus adaptée.

Deux mots du temps de verbe. Par définition, le récit au passé est celui qui vous donne la flexibilité dont vous avez besoin pour raconter le déroulement de votre bataille. Il est possible de raconter une bataille au présent, mais cela va vous donner moins d’options et compliquer la rédaction de cette partie de votre roman. Paradoxalement, l’utilisation du présent risque de créer une distance émotionnelle entre les événements et vos personnages, ce qui n’est pas nécessairement l’effet souhaité. À moins de la coupler avec une narration à la première personne et de jouer à fond la carte de la subjectivité, ce n’est probablement pas la meilleure option.

La bataille, si vous le souhaitez, peut fonctionner comme un roman dans le roman, une miniature des enjeux et des préoccupations de votre histoire. C’est le cas en particulier d’un point de vue thématique : les thèmes de votre roman, vous allez les retrouver dans votre bataille. Réfléchissez à la manière dont ils pourraient trouver leur place dans les événements que vous décrivez. Si votre histoire parle d’honneur, décidez lesquels des protagonistes de votre bataille vont se comporter de manière honorable ou déshonorable.

⏩ La semaine prochaine: La bataille terrestre

 

Éléments de décor: la guerre

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Tôt ou tard, tous les pays font la guerre. Voilà la douloureuse certitude de la géopolitique. Afin de défendre leurs intérêts, leur territoire, leurs ressources, toutes les nations du monde, lorsqu’elles ont épuisé tous les recours diplomatiques envisageables, finissent par prendre les armes et par chercher à régler leurs différends par la violence.

De tous les types de crises qui peuvent être mises en scène dans un roman, la guerre est probablement la plus profonde et celle qui présente les conséquences les plus vastes. Elle touche toutes les personnes qui vivent dans ou à proximité des nations en conflit, et bouleverse la vie de milliers d’individus, au niveau de leur sécurité, de leur intégrité physique, de leur bien-être, de leur niveau économique, de leurs opinions, de leur vision du monde, etc… Les mêmes caractéristiques qui en font une des expériences humaines les plus épouvantables en font également un terreau particulièrement fertile pour raconter toutes sortes d’histoires différentes dans un cadre romanesque.

La guerre bouleverse tout, elle a des conséquences dans tous les domaines. Ses effets sont si nombreux que cet article pourrait avoir l’épaisseur d’un livre (on n’en est pas loin !). Si l’on choisit la guerre comme toile de fond à un roman, il est possible de le faire en prenant une distance maximale, en se situant au niveau géopolitique ; on peut rédiger un récit militaire, qui se penche sur les mouvements de troupes, les grandes batailles, les faits d’armes ; on peut s’intéresser au quotidien des soldats ; on peut tout aussi bien mettre l’accent sur les conséquences du conflit pour les civils, qu’ils soient proches ou éloignés des lignes de front ; et puis la guerre peut servir de cadre à une infinité de récits en tous genres, même s’ils ne se focalisent pas sur les combats : une romance entre deux individus séparés par la ligne de front, les tribulations d’un voleur qui se sert du chaos ambiant pour se remplir les poches, une comédie sur des troufions qui cherchent à en faire le moins possible et à rentrer chez eux sains et saufs, un texte poétique sur les clameurs des coups de canon au milieu des palmeraies.

Dans un champ créatif comme celui du roman, qui raconte généralement des histoires d’individus qui doivent surmonter des difficultés ou qui cherchent à résoudre des différends, la guerre est l’expression ultime de tout cela, la difficulté suprême, le différend insoluble.

La guerre et le décor

Parce que la guerre peut prendre place dans d’innombrables milieux et présente différents niveaux d’hostilités en mettant en scène les belligérants les plus divers, les éléments de décor générés par un conflit sont très diversifiés.

La première image qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque la guerre, c’est celle du champ de bataille : un lieu où des soldats de deux camps (ou plus) sont opposés les uns aux autres dans une lutte à mort, guidés en cela par les décisions des stratèges. Mais même les champs de bataille sont très différents les uns les autres. Il suffit pour cela de penser à la première Guerre mondiale, caractérisée au début par un conflit mobile, qui s’est enlisé ensuite dans une guerre des tranchées, avant de prendre à la fin une dimension supplémentaire avec l’entrée en scène de l’aviation et des blindés. Pour un auteur qui souhaiterait placer certaines scènes-clé au cœur d’un champ de bataille, il est donc important de réaliser que l’ambiance, l’intensité et les moyens mis en œuvre peuvent y varier énormément.

L’autre lieu par excellence d’un récit militaire, c’est le front, c’est-à-dire la zone où les armées se rencontrent. Le front, ce n’est pas une bataille permanente, mais une série d’escarmouches, de victoires et de défaites militaires, qui, chacune, font bouger la ligne dans un sens ou dans l’autre. Pour le soldat, être posté sur le front est la position la plus dangereuse et la plus stressante : il ignore, le matin, s’il va risquer sa vie au cours de la journée ou si rien ne va se passer du tout. Ligne invisible tracée au milieu d’une carte, le front se manifeste par des accrochages militaires, mais aussi par la constitution de places fortes, quartiers généraux, baraquements, postes de tir, barrières de contrôle routier, ou tout autre type d’équivalent en fonction de l’époque. Un personnage – civil ou espion par exemple – qui aurait l’idée de le franchir courrait des risques inouïs.

Et lorsqu’on franchit le front, on se retrouve dans un autre décor emblématique de la guerre : derrière les lignes ennemies. Toute personne qui s’y retrouverait, par volonté ou par accident, courrait des risques permanents, et serait exposé en permanence à être démasqué, arrêté, voire abattu, sans aucune possibilité de faire appel à des alliés ou à une quelconque forme de soutien. Pour ces raisons, une histoire qui s’y déroulerait serait, par essence, un thriller marqué par le suspense le plus intense.

À l’inverse, quand on s’éloigne du front en direction du camp auquel on appartient, on se retrouve dans un monde où le spectre de la guerre plane toujours, mais de manière moins intense. L’armée y possède des camps d’entraînement, des bases arrières, des aérodromes, des hôpitaux de campagne, on y croise des soldats en mission, des vétérans qui reviennent traumatisés du front, des couples qui se déchirent ou se retrouvent, mais la mort y est moins présente que sur les zones les plus actives du conflit. C’est aussi là qu’on trouve un autre lieu qui peut servir de toile de fond à tout un roman : l’état-major, l’endroit où les officiers prennent les décisions militaires qui condamnent à la mort des milliers de personnes, comme dans un gigantesque jeu d’échec.

Et puis il suffit de pousser encore un cran plus loin, soit en s’éloignant encore, soit en restant sur place mais en modifiant sa perspective, pour découvrir un autre décor typique d’un récit de guerre : le front domestique. Une guerre touche tout un pays, l’ensemble de la population, d’une manière ou d’une autre. Les familles qui s’angoissent de savoir ce qui arrive à leurs proches envoyés sur le front ; les commerçants qui tentent de remplir leurs rayons malgré les pénuries ou qui s’enrichissent grâce au marché noir : les profiteurs de guerre qui améliorent leur position sociale pendant que d’autres se battent ; les journalistes qui tentent de faire leur métier, entre souci de vérité et pression de la propagande ; les politiciens qui tentent de maintenir l’engagement populaire en faveur du conflit ou qui cherchent une solution diplomatique ; les écoles qui ont la lourde tâche de former la prochaine génération, celle qui devra continuer le combat ou reconstruire le pays…

Il n’y a pas un domaine de l’existence humaine qui ne soit pas touché par la guerre, et il est tout à fait possible d’imaginer un récit de guerre duquel le conflit armé en lui-même soit complètement absent. Pensez à un domaine d’activité, quel qu’il soit, et imaginez comment la vie de ceux qui sont actifs dans ce secteur peut être bouleversée par l’irruption de la guerre, et vous aurez déjà l’amorce d’une histoire.

La guerre, c’est également un événement qui se décline partout, dans toutes les époques et dans tous les paysages géographiques : la guerre sur terre, sur mer et dans l’air ont des points communs, mais également des différences importantes dans leurs enjeux dramatiques et les échelles de temps dans lesquelles se jouent les engagements militaires ; il suffit de faire un pas de côté pour se rendre compte qu’il existe également une guerre de l’information, qu’on appelle l’espionnage, qui offre elle aussi un prisme très différent sur la nature d’un conflit ; on doit citer également une guerre informatique, ou cyberconflit, où des lignes de code virtuelles peuvent avoir des conséquences très réelles sur la vie des civils ; dans la littérature de genre, la guerre est également libre de s’épanouir dans des territoires inexplorés jusqu’ici dans le monde réel : imaginez à quoi pourrait ressembler réellement une guerre de l’espace, une guerre magique, une guerre temporelle et une guerre à travers les dimensions – à quoi ressembleraient leurs soldats, quel serait leur matériel, leurs ordres de mission, leur rôle sur le champ de bataille.

La guerre présente également une dimension temporelle, qui ouvre d’autres types de possibilités littéraires pour un romancier. Une guerre, après tout, ça se prépare, et avant l’irruption d’un conflit armé, la situation se dégrade entre les futurs belligérants, alors que certains multiplient les efforts de paix et d’autres au contraire font tout leur possible pour que les hostilités éclatent. C’est une période de tension et de déchirement, où se font et se défont les fortunes des uns et des autres, en fonction du camp dans lequel ils se situent.

Tout cela aboutit à ce qu’on appelle une « déclaration de guerre », le point pivot où les nations basculent d’une paix armée à un conflit ouvert. Tradition aujourd’hui largement abandonnée, la déclaration de guerre permet officiellement d’abandonner la voie diplomatique, mais aussi d’actionner le droit de guerre, incarné dans notre monde par les Conventions de Genève. Cette déclaration constitue également un point de basculement, qui peut servir de point de départ, de climax ou de conclusion à une histoire.

Toutes celle et ceux qui ont fait l’expérience d’un conflit peuvent en témoigner : qu’il y ait ou non une déclaration formelle, le moment qui suit l’éclatement d’une guerre correspond à un changement de mentalité générale. C’est un coup de folie qui s’empare des pays en guerre, une forme d’excitation histrionique dans laquelle tous les sentiments sont exacerbés, les bons comme les mauvais. Tous, civils et militaires, vivent dans une ambiance d’urgence permanente, génératrice de stress, alors que la guerre bouleverse jusqu’aux plus basiques de leurs réalités : manger, dormir, se déplacer, tomber amoureux, etc…

Après quelques semaines ou quelques mois, on rentre dans le ventre de la guerre : la routine s’installe, tout le monde se fait à la nouvelle donne, la résignation gagne la population, le conflit devient normal (ce qui ne l’empêche pas de générer des drames). Le moment d’excitation passé, on se retrouve avec une situation moins haute en couleur d’un point de vue romanesque, où le gris d’un quotidien déprimant remplace les couleurs vives de la haine, de la violence et du danger. Selon le ton qu’il souhaite donner à son histoire, un écrivain choisira d’en situer l’action plutôt dans une phase que dans une autre.

Tout conflit se termine un jour où l’autre. Certains s’achèvent par la victoire totale et brutale d’un camp sur l’autre, mais il ne s’agit pas du seul cas de figure. En général, les guerres meurent d’épuisement, essoufflées, à bout de ressources, et les causes réelles qui expliquent leur conclusion sont complexes et contradictoires. Elles se terminent par une phase où stratégie, réalisme politique et diplomatie reprennent leurs droits, et où les belligérants cherchent une issue pour mettre un terme au conflit, une fois que son issue ne fait plus vraiment de doute. Dans certains cas, cela implique de réserver une porte de sortie aux dirigeants du camp désigné comme perdant. Dans d’autres, certaines parties en conflit – individus, groupements politiques, minorités ethniques – se retrouvent floués, ce qui sème les graines d’une nouvelle guerre, qui finit par éclater quelques années ou décennies plus tard. Tout se conclut par deux moments forts : l’armistice et le traité de paix, qui sont les pendants de la déclaration de guerre.

Après la guerre, c’est encore la guerre. Une fois les hostilités terminées, une grande joie s’empare de la population d’un pays désormais en paix, mais la réalité reprend vite ses droits : les infrastructures sont en miettes, l’économie redémarre lentement, les soldats ont du mal à se réinsérer dans la société, les individus sont endeuillés ou traumatisés, bref, on vit pendant longtemps dans des ruines, physiques ou morales. Là aussi, il s’agit d’une phase fertile pour l’imagination d’un écrivain. Et puis la guerre laisse des traces longtemps après, même une fois que le dernier soldat qui y a participé est mort. Des ruines, des mausolées, des commémorations font écho à l’événement ; des livres d’histoire en revisitent et en réinterprètent les causes et le déroulement ; on en tire les mauvaises leçons et on se relance dans un conflit similaire – tout redémarre.

La guerre et le thème

Parce que la guerre est caractérisée par la violence, le drame, la mort, l’espoir et toutes sortes d’autres choses poignantes, elle constitue un théâtre idéal pour mettre en scène les grands thèmes qui hantent l’humanité depuis toujours.

C’est par exemple l’occasion d’examiner la question du devoir. Qu’est-ce qui motive un soldat appelé au front ? Agit-il sous la contrainte ? Par peur ? Ou est-il mû par une conviction plus profonde, l’idée que son rôle au sein de l’armée a du sens, qu’il combat pour la liberté, ou pour préserver les gens qu’il aime d’un sort horrible ? Tout conflit suppose des sacrifices, en particulier de la part des combattants. Chacun d’entre eux cherche (et trouve rarement) un équilibre entre ce qu’il sacrifie (sa jeunesse, ses espoirs, sa vie peut-être) et ce que son sens du devoir lui dicte de faire.

L’honneur constitue un thème proche, qui là aussi conduit à examiner une question morale qui n’a pas de réponse facile. La guerre transforme les jeunes gens en tueurs et en survivants, elle pousse les soldats à accomplir d’incroyables actes de bravoure, mais elle crée également les conditions pour les transformer en bouchers, en bourreaux, pour leur faire commettre des choses épouvantables. Comment un militaire engagé parvient à conserver sa droiture, à rester fidèle à ses valeurs, malgré des circonstances où la mort est partout, et où survivre dépend bien souvent de notre capacité à tuer ? Le thème de l’honneur est celui qui permet de réaliser qu’un conflit armé, au niveau individuel, se transcrit en une lutte pour la sauvegarde de l’âme des soldats. Vont-ils s’en sortir grandis ou diminués ?

Et là aussi, juste à côté de l’honneur, on trouve le thème de l’innocence, ou pour être précis, de l’innocence perdue. La guerre fait voler en éclat les illusions, elle révèle l’existence sous son jour le plus cru et le plus impitoyable. Même ceux qui y survivent y perdent forcément quelque chose. Un auteur qui choisirait de se pencher sur ce thème pourrait raconter le cheminement d’un idéaliste que le combat transforme en cynique, ou d’un individu déterminé à préserver coûte que coûte une petite partie de son innocence malgré les épreuves qu’il traverse. Ce thème peut également dépasser le cadre psychologique, en réalisant que la guerre ne broie pas seulement l’innocence, mais également les innocents, les enfants, les âmes pures, constamment en danger de disparaître mais qu’il faut parvenir à préserver à tout prix.

L’horreur est un autre thème qui peut occuper la place centrale d’un récit sur la guerre. Les champs de bataille se transforment en charnier ; le quotidien au front consiste à voir ses amis mourir, déchiquetés, à être entouré de cadavres ; au nom d’un sens du devoir corrompu, certains soldats se transforment en monstres et commettent des actes qui, dans la vie civile, seraient jugés ignobles, mais leur valent les félicitations de leurs supérieurs. Sonder l’horreur de la guerre, c’est se servir de la littérature pour cerner les frontières de l’humanité, et déterminer à quel point un conflit peut les déformer jusqu’à les rendre méconnaissables.

Enfin, la mort est inévitablement liée à tout roman qui aurait la guerre comme toile de fond. Quelle est la valeur de la vie d’un soldat ? Que doit-on faire pour donner à sa mort un sens ? Peut-on continuer à vivre lorsque l’on a pris conscience, de manière brutale, de l’extrême fragilité de l’existence humaine ? Et ne vaut-il pas mieux parfois mourir au combat que de poursuivre sa vie, brisé et hanté par ce que l’on y a vécu ?

La guerre et l’intrigue

En ce qui concerne la construction dramatique d’une œuvre de fiction, la guerre offre plusieurs séquences qui peuvent être utilisées telles quelles, ou dont un auteur peut s’inspirer pour bâtir son récit. Pour cela, il suffit de s’appuyer sur les temps de la guerre, et réaliser que les moments forts que j’ai évoqués plus haut ressemblent beaucoup à ceux d’une histoire bien construite.

Ainsi, il est possible d’écrire un roman qui commence à la déclaration de guerre pour se terminer à l’armistice, et qui décrit ainsi le conflit en entier, des premières escarmouches à la victoire, en passant par les heures les plus sombres. Un autre auteur choisira d’entamer son récit un peu avant, pour inclure la montée de la tension qui déclenche les hostilités. Un choix iconoclaste, mais parfaitement valable, pourrait consister à achever le récit par la déclaration de guerre, ce qui en ferait une histoire amère, sur l’incapacité des êtres humains à s’entendre. Jean-Philippe Jaworski a fait le choix inverse dans « Gagner la guerre », en choisissant d’entamer son roman par la fin d’un conflit, ce qui lui permet de s’attacher à en décrire les conséquences.

Un livre sur la guerre peut se montrer plus focalisé que ça, en choisissant de resserrer son action sur des moments plus courts. Ainsi, plutôt que d’évoquer tout le conflit, il est possible de se limiter à une campagne, une bataille, voire une action. Là aussi, il est possible de plaquer une structure classique avec montée de la tension, suivi du climax et du dénouement, sur des événements de cette nature.

Mais le schéma narratif d’un roman de guerre peut choisir de s’attacher, non pas au conflit, mais à un ou plusieurs soldats. Pourquoi ne pas raconter la guerre à travers les yeux d’un troufion, de son engagement jusqu’à la quille ? Ce choix n’est pas si différent de celui qui inclut le conflit en entier, mais en se concentrant sur le protagoniste il va forcément déboucher sur un résultat plus personnel. Il est aussi possible de prendre du recul et d’envisager les choses sur la durée, en racontant toute la carrière militaire de votre personnage principal, de son recrutement jusqu’à ce qu’il meure, vétéran cynique et galonné.

La guerre et les personnages

Comme l’organisation d’une armée s’appuie sur la spécialisation et les grades, un récit de guerre inclut des profils-types de personnages qu’il suffit d’appliquer, quitte à les modifier pour qu’ils correspondent à vos besoins narratifs. Le protagoniste qui vient à l’esprit en premier est bien entendu le soldat. Si tous vos personnages en sont, vous pouvez les différencier les uns des autres par leurs spécialisations, leurs grades, leurs expériences préalables. Et s’ils font tous à peu près le même boulot (par exemple s’ils sont pilotes dans le même escadron), il faudra alors les différencier par leur tempérament, leurs compétences, les détails de leur vie civile, etc…

La recrue est un personnage très utile pour un romancier pour deux raisons : choisie en tant que protagoniste, elle se trouve dans une position idéale pour faire découvrir la guerre au lecteur. Par définition, un bleu, on doit tout lui expliquer, ce qui simplifie énormément l’exposition. En plus, un militaire inexpérimenté va vivre ses premières expériences de combat viscéralement, ce qui les rendra plus intéressantes à décrire (et donc à lire) que s’il était expérimenté, endurci, voire blasé. L’autre raison qui rend les recrues précieuses en tant que personnages principaux, c’est que leur évolution émotionnelle est toute tracée : ils débarquent dans l’histoire avec des illusions ou des idées fausses sur le conflit, avant de retomber brutalement sur terre et de se forger dans la douleur un point de vue plus réaliste.

En tant que personnages, les officiers présentent un aspect qui les rend intéressants : les responsabilités. Ce sont eux qui prennent les décisions qui mènent à la survie ou à la mort de leurs propres troupes, et ce sont eux qui doivent continuer à vivre avec ce poids par la suite. Les officiers supérieurs font des choix stratégiques qui condamnent des milliers d’hommes. Les décisions des officiers intermédiaires ont une portée moins écrasante, mais le fait qu’ils servent de relais entre la troupe et leurs supérieurs rend leur position psychologiquement et philosophiquement très difficile à tenir.

Mais une situation de guerre ne fait pas que générer des personnages de soldats. Il y a aussi ceux qui ne se battent pas, pour des raisons variées. La figure du déserteur est courante dans les récits de guerre, soit qu’il symbolise la couardise et le refus égoïste de s’engager pour le bien commun, soit au contraire qu’il représente la lucidité de l’individu qui reste fidèle à ses choix personnels et refuse de tuer au nom d’un conflit absurde. Le personnage du pacifiste, militant contre le conflit et pouvant être envoyé en prison au nom de son activisme, est proche mais pas identique.

Les réformés, ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne sont pas enrôlés dans l’armée, ont un autre genre de poids sur les épaules : ils doivent trouver un moyen de donner du sens à la vie, au milieu d’événements qui forcent leurs contemporains à trouver le leur dans la violence. Certains continuent leur existence comme si de rien n’était, certains sont écrasés par la culpabilité et cherchent à accomplir de grandes choses pour compenser leur absence du champ de bataille, d’autres encore deviennent des profiteurs de guerre. Cette dernière figure, sinistre, représente tous ceux qui cherchent à s’enrichir ou à accumuler du pouvoir dans la vie civile en profitant du conflit. Difficile d’en faire des figures sympathiques, mais un auteur astucieux pourrait s’y essayer.

La guerre hante les personnages même une fois qu’elle est terminée, et elle continue à les définir. Ainsi, toutes les typologies dont j’ai dressé la liste ci-dessus, se conjuguent également au passé. Dans un récit situé après un conflit, chacun va continuer, pendant plusieurs années, voire jusqu’à la fin de sa vie, à être défini par ses actes pendant les années de guerre. Des individus qui ont appartenu à des camps différents peuvent se rencontrer et même se lier d’amitié, mais cette différence fondamentale va continuer à se dresser entre eux ; ceux qui ont vécu des expériences épouvantables risquent d’être traumatisés pour longtemps ; ceux qui ont commis des actes ignobles vivent dans la honte ou dans la peur d’être démasqués. Une fois terminée, la guerre fonctionne comme un monde invisible, inaccessible, ou chacun a vécu une vie parallèle qui l’a marquée à tout jamais.

Variantes autour de la guerre

Dans la littérature de genre, la guerre n’est pas toujours décrite de manière réaliste. Ce n’est pas un défaut mais un choix : certains auteurs préfèrent la mettre en scène de manière glorieuse, héroïque, mettant l’accent sur les faits d’armes et l’honneur des combattants. Il peut être intéressant, cependant, d’opter pour une approche différente : la guerre insensée, crépusculaire, telle que la décrivent par exemple les récits sur la Campagne de Russie ou sur la Guerre du Vietnam pourrait donner un relief saisissant à un roman de fantasy.

Mais de manière plus générale, les littératures de l’imaginaire utilisent leurs spécificités pour conférer aux histoires de guerre une dimension qui ne peut pas exister dans le monde réel. Ainsi, dans « La Guerre éternelle », Joe Haldemann raconte la vie d’un soldat enrôlé dans une guerre interstellaire, caractérisée par l’usage de vaisseaux spatiaux qui fonctionnent en dilatant le temps. Alors que seuls quelques mois s’écoulent pour le protagoniste entre chaque retour sur Terre, pour l’humanité, des dizaines d’années passent, et il trouve sa planète maternelle de plus en plus méconnaissable.

Dans « La Stratégie Ender », Orson Scott Card met en scène une humanité en train de perdre une guerre interstellaire contre une race d’insectes. Pour tenter de renverser le cours des choses, une académie forme des enfants géniaux à devenir des guerriers capables de commander des vaisseaux militaires à très longue distance.

Dans son roman « Étoiles, garde à vous ! », Robert Heinlein nous montre une société humaine en guerre, elle aussi, contre une espèce insectoïde. Le roman est une allégorie des vertus de l’individualisme, de l’autoritarisme et du militarisme face au communisme.

Le livre de Kurt Vonnegut, « Abattoir 5 », dénonce au contraire l’absurdité de la guerre à travers la destinée d’un personnage qui vit des existences multiples à des époques différentes, dont celle du bombardement de Dresde pendant la deuxième guerre mondiale.

Les littératures de genre offrent des possibilités de changer complètement la manière dont un conflit se joue : à quoi ressemble un conflit si les deux camps sont capables de voyager dans le temps et envoient des saboteurs dans le passé ? Pourquoi ne pas imaginer une guerre sans fin entre deux races immortelles ? Et que se passerait-il si les armes de destruction massive étaient rendues plus puissantes par les prières belliqueuses des civils ?

⏩ La semaine prochaine: Écrire la guerre

Éléments de décor : les animaux

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Même s’il a tendance à l’oublier, l’humain fait partie d’un écosystème, et il occupe une place dans la chaîne alimentaire. Toute la civilisation dont il s’est entouré permet de se dérober aux prises de conscience les plus cruelles dans ce domaine, mais il s’agit tout de même d’une réalité. L’être humain est, avant d’être toutes sortes d’autres choses, un animal. Et donc naturellement, c’est ainsi que se sont établies ses toutes premières relations avec les autres animaux, ce qui reste d’actualité dans certains cas : certains sont des proies pour l’homme, qu’il chasse, tue et consomme ; d’autres sont des prédateurs, dont il tente de se préserver autant que faire se peut.

Mais comme nous sommes des animaux pleins de ressources, afin d’avoir des protéines dans avoir à sortir son arc et ses flèches avant chaque repas, nous avons inventé la domestication. L’humanité a enfermé des animaux dans des enclos pour pouvoir bénéficier de leur lait, leurs œufs, leur fourrure et leur viande. Elle les a sélectionnés, orientant l’évolution de l’espèce pour privilégier les traits qui avaient sa préférence : productivité, docilité. Bref, nous avons modifié la nature pour qu’elle soit plus accueillante pour nous (et moins accueillante pour les autres espèces).

Et comme décidément, l’humanité ne se console pas d’être la seule espèce douée de raison dans l’univers connu, elle est partie en quête d’alliés, de compagnons pour partager sa route. Et elle a inventé les animaux de compagnie : les chats, les chiens, les cochons d’Inde, les poissons rouges et toutes sortes d’autres bêtes que nous avons invitées à vivre dans nos foyers, construisant avec eux des relations complexes basées autant sur la domination que sur l’affection.

Les animaux croisent notre route depuis toujours, et font partie des rencontres les plus marquantes de l’histoire de l’humanité, ce qui fait qu’ils alimentent notre imaginaire, sous toutes ses formes, depuis la nuit des temps. Certaines civilisations ont adoré les animaux comme des divinités, donnant à leurs dieux des traits de bêtes ou traitant certaines espèces comme sacrées ; d’autres ont au contraire sacrifié des animaux dans le cadre de rites religieux. Les animaux peuplent toute nos représentations, notre symbolique, notre langage.

Nous nous y comparons constamment. Ils inspirent nos créations artistiques, fascinent nos scientifiques, alimentent nos peurs ancestrales. Toujours, nous cherchons à voir en eux un autre nous-mêmes, ou une extension de nous-mêmes, qualifiant toute une espèce de « meilleure amie de l’homme », tandis que d’autres, dangereuses, ne nous apparaissent que sous les habits de la peur. Notre langage abonde de comparaisons animalières : « Fier comme un coq », « Détaler comme un lièvre », « Muet comme une carpe », « Fort comme un bœuf. » D’ailleurs nos héros, de Zorro à Batman en passant par Sun Wukong, se voient prêter des qualités propres aux bêtes.

À l’inverse, du lapin blanc d’« Alice aux Pays des Merveilles » à Mickey Mouse, sans oublier Gregor Samsa, transformé en un monstrueux insecte dans « La Métamorphose » de Franz Kafka, on utilise des animaux anthropomorphisés pour figurer les traits les plus fondamentaux de l’humanité. Et puis, autre piste, certains romanciers font le pari de représenter le monde animal comme un univers sauvage, hostile, dans lequel la civilisation n’a pas sa place. C’est le cas par exemple de « L’appel de la forêt » de Jack London.

De nos jours, certains cherchent à redéfinir tout le contrat informel qui nous lie au monde animal. Le mouvement végan, pour ne citer que lui, repense toutes nos relations avec les animaux sous l’angle de la domination, et cherche à éliminer cette dernière. Ce faisant, il cherche à rompre avec la cruauté dont s’est rendue coupable l’homme face aux animaux pendant des siècles, pour la remplacer par une forme d’éthique et de respect – deux notions qui, paradoxalement, sont de pures inventions humaines, très éloignées des instincts naturels.

Les animaux et le décor

La littérature permet d’examiner le statut des animaux au sein de la société, et de partir de ce constat pour en tirer des enseignements sur l’humanité de celle-ci. Que penser d’une civilisation qui maltraite les animaux, qui se fiche de leur sort, qui les exploite ? À l’inverse, quels enseignements pourrait-on tirer d’une culture qui donne aux animaux le même statut que les êtres humains ?

Ces questions, un auteur peut les placer au cœur du décor de son roman, ce qui lui permet de les explorer : l’histoire se situe-t-elle dans une culture, à une époque où les animaux sont adorés par la population ? Sont-ils respectés, exploités, craints ? Est-ce un peu de tout ça à la fois ? Même si ce n’est pas le thème central de votre roman, vous pencher sur ces questions peut donner des résultats immédiats, et vous aider à construire votre univers de manière efficace : le lecteur se méfiera immédiatement de l’Empire qui maltraite les chevaux et respectera instinctivement celui qui les traite convenablement, par exemple.

Au-delà de ces questions, un écrivain qui souhaite mettre sous la loupe les thèmes propres aux animaux pourra s’intéresser à tous les lieux qui servent d’interface entre le monde animal et le monde des humains. C’est là que vont se jouer les interactions entre ces deux univers qui se côtoient sans toujours se comprendre. Cela peut concerner des institutions connotées positivement, comme une station ornithologique ou le cabinet d’un vétérinaire ; à l’inverse, on peut également choisir de situer une partie de l’action du livre dans un élevage, une boucherie, ou un laboratoire qui pratique l’expérimentation animale ; et puis entre les deux, il y a des lieux qui jouent un rôle plus ambigu : le jardin zoologique ou le parc à safari, par exemple. Bien sûr, une autre possibilité est de plonger un personnage humain dans un milieu sauvage hostile : jungle, savane, banquise, et de voir comment il se comporte avec ses hôtes du monde animal.

Et puis certains événements se prêtent bien à un traitement littéraire. « Moby Dick », d’Hermann Melville, se situe en plein cœur de la grande époque de la chasse à la baleine, devenue aujourd’hui un peu moins intensive. Il y a d’autres événements qui pourraient faire l’objet d’un roman, ou inspirer, par détournement, une histoire intéressante. En 1932, l’armée australienne a déclaré la guerre aux émeus, qui ravageaient les récoltes : plus de 2’500 oiseaux sont morts, jusqu’au moment où les militaires ont fini par battre en retraite. Et que penser des marins qui ont dégusté les dodos jusqu’à l’extinction ?

Les animaux et le thème

Il y a deux grands thèmes littéraires liés aux animaux, qui se répondent et qui peuvent être traités seuls ou en parallèle. Le premier, c’est ce qu’on va appeler le thème de l’humanité. En deux mots : comment traitons-nous les animaux, et qu’est-ce que cela nous enseigne au sujet de nos valeurs, de notre empathie, de notre cruauté ?

L’animal, est, après tout, habitant de la Terre au même titre que l’homme. Certains d’entre eux, les mammifères en particulier, sont capables de communiquer avec nous, de partager certaines de nos joies et de nos peines, et d’atténuer un peu notre solitude existentielle. La cruauté qu’on fait subir aux animaux, ou le cynisme dont on témoigne vis-à-vis des mauvais traitements dont, par notre passivité, on se rend complices, forment des échos de notre manque de considération pour toutes les formes de vie, y compris humaines. C’est pour cela qu’existe la maxime « Qui n’aime pas les bêtes n’aime pas les gens. »

Cela dit, tous les cas de figure existent, et un individu peut sincèrement se préoccuper du sort de ses semblables, mais ne manifester que peu de préoccupation pour le traitement des animaux ; à l’inverse, chez certains, l’amour des animaux n’est qu’un paravent bien commode pour dissimuler leur misanthropie. Tout cela peut être mis en scène et souligné par un traitement romanesque.

Autre piste à explorer: un auteur peut être intéressé à traiter le thème de l’animalité. Quelle est notre part animale ? À quel point suit-on nos instincts et à quel point devrions-nous les suivre ? Comment trouver sa juste place entre l’animalité, sincère, libre et naturelle mais amorale et parfois cruelle, et la civilisation, confortable, riche et ordonnée mais rigide et parfois impitoyable ? Ces thèmes sont au cœur de nombreux romans de genre : pour ne citer qu’eux, ceux qui traitent du mythe du loup-garou ou d’autres histoires similaires.

Les animaux et l’intrigue

Il est possible d’utiliser certains aspects des cycles naturels de la vie d’un animal pour structurer l’intrigue d’un roman, ou en tout cas pour exprimer le passage du temps. Un exemple particulièrement parlant se trouve dans le film « Alien » de Ridley Scott, dont une bonne partie de la construction dramatique est liée au cycle de reproduction tortueux du prédateur.

Sans aller aussi loin, on peut opter pour des animaux aux cycles plus simples : l’auteur d’un roman pastoral dont l’action aurait lieu dans un élevage de montagne pourrait choisir d’utiliser ces moments-clés que sont la montée à l’alpage des vaches et la désalpe pour en faire des moments charnière de la construction de l’histoire. Les cycles de vie et les métamorphoses du papillon peuvent aussi jouer un rôle similaire, un rôle qui peut être doublé d’une fonction métaphorique propre à enrichir un récit.

Un roman pourrait aussi faire le choix de suivre un animal de sa naissance à sa mort, et d’évoquer les humains qui sont en contact avec lui. L’interaction entre l’humain et l’animal peut également constituer toute la trame d’un livre, qui raconterait, par exemple, une partie de chasse du début jusqu’à la fin.

Les animaux et les personnages

Au fond, c’est un peu comme le décor : montrez-moi comment vos personnages se comportent avec des animaux et je vous dirai qui ils sont.

Certains d’entre eux sont intéressés au monde animal, cherchent à entrer en communication avec les bêtes et à mieux les connaître. D’autres ont un intérêt, une inclination naturelle pour ce genre de chose, mais n’ont, pour diverses raisons, pas de grandes connaissances dans ce domaine, à l’image de quelqu’un qui se sent à l’aise en présence de chevaux mais n’est jamais monté en selle. Il y a des personnages, par exemple ceux qui ont vécu en ville toute leur vie, qui se sentent mal à l’aise en présence d’animaux, quand ça ne tourne pas carrément à la phobie. Et puis il y a ceux qui ne s’y intéressent pas du tout, voire qui les détestent.

Donner un animal de compagnie à un personnage peut être une bonne idée. Ce n’est pas un hasard si toutes les princesses Disney ont un petit compagnon à poil ou à plume qui partage leurs aventures : cela leur donne quelqu’un à qui parler, même s’il ne peut pas répondre, et cela permet de transformer leurs monologues en dialogues, ce qui peut être précieux. Attention de ne pas trop en faire : si chacun des personnages de votre roman a un animal familier, cela double effectivement le nombre de noms dont le lecteur doit se rappeler, sans nécessairement ajouter grand-chose à votre narratif.

Variantes autour des animaux

Ils sont très rares, les romans de fantasy ou de science-fiction qui n’inventent pas une espèce animale ou deux. Certaines sont très originales, présentant par exemple un mode de reproduction, une manière de se nourrir ou des défenses naturelles qui n’existent pas dans notre monde. Cela dit, en règle générale, ces variantes autour des animaux partent d’un schéma classique de notre Terre et l’accentue, que ce soit le prédateur alpha (les dragons, les vers des sable de « Dune »), les bestioles venimeuses, les parasites, les fidèles compagnons, les montures, etc…

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – l’école

Éléments de décor: la mode

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Comment se présente-t-on au monde ? La question de savoir quels vêtements les personnages d’un roman portent, à quoi ressemblent leurs cheveux, leurs ongles, leurs chaussures, leurs bijoux, leurs tatouages, leurs accessoires, peut sembler futile, mais pourtant elle agit comme un révélateur des réalités les plus diverses. Un romancier habile peut s’appuyer sur ces éléments esthétiques pour braquer les projecteurs sur l’un ou l’autre aspect de son univers de fiction et en proposer une illustration.

On s’habille d’abord pour des raisons pratiques : notre espèce n’est pas naturellement bien protégée contre le froid et les autres tourments de la nature, porter des vêtements est donc une nécessité. Il en va de même pour tous les autres éléments que j’inclus ici dans ce grand ensemble que j’appelle « la mode » : on soigne ses ongles et ses cheveux pour des raisons élémentaires d’hygiène, on porte des chaussures pour pouvoir se déplacer plus rapidement et confortablement sur un terrain difficile, etc…

Mais comme les vêtements nous accompagnent tout au long de notre vie, ils sont rapidement devenus autre chose : un vecteur d’expression, qui peut signifier toutes sortes de choses différentes. Une des premières manières d’utiliser l’apparence pour communiquer quelque chose a sans doute eu trait au statut : ceux qui ont les moyens portent de beaux habits, ceux qui n’ont pas grand-chose se vêtissent comme ils le peuvent. La mode devient donc un marqueur de classe.

La mode, c’est aussi une donnée ethnique. On s’habille, on se coiffe d’une certaine manière pour montrer que l’on s’inscrit dans une société bien particulière, avec des traditions socio-culturelles et artistiques qui lui sont propres. On peut même porter des vêtements spécifiques pour certaines fêtes ou célébrations propres à notre culture. Les habits de fête ne sont pas les mêmes en Bavière qu’au Japon, par exemple.

Alors qu’on pourrait avoir l’impression que la mode correspond à une forme d’expression très libre, on se rend compte qu’elle est très codifiée : le monde professionnel, par exemple, fixe des règles, écrites ou non, qui dictent de quelle manière on peut se présenter ou non. Dans certains métiers, on porte un uniforme, dans d’autres, les schémas sont tellement spécifiques que cela revient également à en porter un, la couleur de la cravate restant le dernier refuge de l’expression individuelle. Ces règles, chacun peut les accepter, les refuser et en subir les conséquences, ou tenter de les subvertir subtilement chaque fois qu’il le peut. Un veston couleur saumon ou une fleur à la boutonnière peuvent être des actes de douce rébellion.

Même dans notre vie privée, nous acceptons de nous plier à des règles vestimentaires parfois très strictes. En quête de leur individualité, certaines personnes finissent paradoxalement par porter l’uniforme du groupe auquel ils s’identifient : gothiques, rappeurs, BCBG, métalleux. Pour exprimer son vrai soi, on finit par ressembler à tout le monde. Même l’expression de l’excentricité est codifiée, et ceux qui s’éloignent de tous les schémas peuvent s’attendre à être montrés du doigt. On n’aime pas trop les clous qui dépassent.

On ne s’habille pas de la même manière à toute heure de la journée, en toute occasion. Rester chez soi en survêtement pour regarder la télé, c’est acceptable, mais quand on sort, on fait en général un effort supplémentaire. La mode peut même être un instrument de séduction. Elle peut dissimuler ou dévoiler, cacher ou mettre en valeur le corps de celui ou celle qui en fait usage, en fonction de son audace et des circonstances.

Mais il s’agit d’une arme à double tranchant. Car la mode a également un aspect moral, voire moralisateur. C’est le cas pour les femmes en particulier, dont les choix vestimentaires font perpétuellement l’objet de débat : si on juge qu’elles se dévoilent trop, on les traite de femmes légères, si on juge qu’elles n’en dévoilent pas assez, on dira qu’elles sont coincées, une femme qui ne soigne pas son apparence sera jugée « peu féminine » et il existe même des règlements mis en place pour que le femmes, au travail ou à l’école, s’habillent de manière à ne pas déconcentrer les hommes, dont, apparemment, la volonté est si fragile. Toute une tragi-comédie névrotique s’est mise en place autour de la mode féminine, qui mériterait que des romanciers s’y attardent.

Même au-delà de cette dimension, certains choix vont attirer l’hostilité : même s’ils sont de plus en plus populaires, les tatouages révulsent toujours une partie de la population et peuvent coûter cher sur le plan professionnel ; portez un costume vert au théâtre et vous verrez comment vous serez reçus ; dans certaines cultures, s’enduire le visage de peinture noire vous rangera automatiquement aux côtés des nostalgiques de l’esclavage ; dans les années 60, les cheveux mi-longs des Beatles semblaient tellement inconcevables à une partie de la population que la presse était persuadée que les musiciens portaient des perruques. La mode, comme toute expression de l’identité, peut donner naissance à d’invraisemblables réactions de rejet.

La mode et le décor

La mode n’est pas confinée à nos corps, elle ne s’arrête pas à celles et ceux qui la portent. Elle est aussi liée à l’activité du monde. La soie, la laine, les fibres synthétiques, viennent d’endroits précis, sont produites dans des conditions précises et quiconque endosse un vêtement sera, indirectement, responsable, par exemple, de conditions de travail déplorables, de désastres écologiques ou de maltraitance animale. Considéré de cette manière, le vêtement n’est que la manifestation d’un processus et de mécanismes économiques pas toujours reluisants.

La mode, c’est aussi les tout petits milieux de la haute-couture ou du prêt-à-porter, avec leurs créateurs, leurs mannequins-stars, leurs petites mains, leurs fashion weeks, et cette manière d’incarner une avant-garde vestimentaire qui semble de plus en plus coupée des préférences du grand public. Un tel milieu est une aubaine pour un auteur, qui peut y situer d’innombrables histoires.

Au-delà des lieux de production, la mode, c’est aussi des lieux d’achats : magasins de vêtements ou de chaussures, salons de coiffure ou de tatouage, onglerie, etc… Ceux-ci offrent aux romanciers des espaces de socialisation qui permettent à des personnages de se rencontrer, de se trouver des points communs ou des différences, d’échanger des informations. Plutôt que dans un bar, choisissez-donc de situer une scène de rencontre ou d’enquête dans une friperie, un salon de piercing ou dans un barbershop à l’Américaine, haut lieu de socialisation. Cela apportera un peu de diversité.

La mode est également influencée par les époques. Jusqu’aux années 1990, tout le vingtième siècle a été marqué par des changements radicaux de la silhouette féminine et masculine, se modifiant à peu près tous les dix ans. Auparavant, dans l’histoire, les tenues avaient tendance à se modifier de manière spectaculaire à chaque révolution ou changement de régime. C’est comme si un soubresaut dans l’air du temps devait également se voir dans la manière dont les gens choisissent de s’habiller.

Depuis les années 1990, on est entré, selon la thèse de Simon Reynolds, dans l’ère de la rétromanie, une époque qui refuse d’opter pour une esthétique et préfère, dans un élan de nostalgie ou de recyclage postmoderne, considérer que tout ce qui a été à la mode autrefois est perpétuellement à la mode, ce qui donne l’impression que l’époque fait du surplace.

La mode et le thème

Dans la mesure où certaines personnes utilisent leur apparence pour exprimer en public ce qu’elles sont vraiment, la mode offre le potentiel de traiter de manière intéressante le thème de l’identité.

À quel point est-ce que mon apparence peut refléter mon moi intérieur ? Est-ce que l’identité que je proclame et celle que je ressens sont identiques ou différentes ? La vérité existe-t-elle ou n’est-ce qu’une apparence de plus ? Est-ce que l’habit fait le moine, en d’autres termes, est-ce qu’à force d’adopter des vêtements qui ne me correspondent pas, je vais finir par changer, ou au contraire, est-ce que tout cela va mener à une gêne croissante, voire à une crise existentielle ? Quelle est la souffrance d’être habillée comme une femme quand on se sent homme ? Ou de se faire imposer des vêtements occidentaux quand on souhaiterait afficher un autre type d’héritage culturel ? Si je vais mal, est-ce que mon apparence se détériore ? Et si je m’habille mieux, est-ce que je vais aller mieux ? Les questions que cela soulève sont nombreuses et fertiles pour un écrivain.

Extension intéressante de ces réflexions, la mode constitue également un terreau idéal pour le thème du regard. En clair : à quel point mes actions sont-elles influencées par l’opinion que les autres ont de moi ? Quel rôle joue autrui dans la construction de mon identité ?

La question est omniprésente quand on parle de mode et elle mène souvent à des débats dans lesquels il n’est pas facile de trancher (ce qui en fait des ressources précieuses pour les auteurs). Par exemple, de nombreuses femmes clament qu’elles ne se maquillent que pour elles-mêmes, et en aucun cas pour attirer les regards, surtout pas ceux des hommes. Même si elles sont sincères, on sent bien qu’il y a derrière cette décision tout le poids des représentations des rapports hommes-femmes, qui traverse chacun de nous d’une manière qui n’est pas toujours flagrante. L’apparence, après tout, se construit de manière subtile entre ce que je cherche à exprimer et la manière dont tout cela est capté et interprété par autrui.

Et s’il n’y a pas de regard du tout, existe-t-on vraiment ? Le film « La Moustache » d’Emmanuel Carrère met en scène un homme qui décide de se raser la moustache, ce que personne autour de lui ne remarque. Il y a aussi le conte des « Habits neufs de l’Empereur », dans lequel l’apparat du pouvoir modifie le regard et l’objectivité d’une foule, qui, confrontée à l’image de leur souverain dans le plus simple appareil, feint de ne rien remarquer.

À partir de ce thème du regard, un auteur pourra s’intéresser aux jeux de séduction, à l’estime de soi ou encore à la manière dont, rituellement, un changement esthétique peut marquer une rupture avec le passé. À méditer lorsque vos personnages arrivent à un tournant de leur existence.

La mode et l’intrigue

Il y a une histoire que tout le monde connaît dont un élément d’intrigue tourne autour d’un accessoire de mode : c’est « Cendrillon. » Dans le conte, un prince peu physionomiste organise des séances d’essayage auprès de toutes les jeunes filles du royaume, dans l’espoir de retrouver celle qui a égaré une chaussure de vair et qui lui a tapé dans l’œil.

Un détail vestimentaire peut ainsi créer une connexion entre deux êtres. L’un peu avoir flashé sur la tenue d’un autre, ils peuvent avoir échangé par erreur un vêtement, ils peuvent réaliser qu’ils sont habillés exactement pareil. Les possibilités sont nombreuses, et cela peut servir de point de départ à une intrigue.

On peut aussi utiliser la mode comme colonne vertébrale pour toute l’histoire d’un bouquin. Ainsi, comme fil rouge d’un roman, on peut suivre une jeune femme à la poursuite de la robe de mariée idéale, du début jusqu’à la fin de sa recherche, quel que soit la tournure que prendra celle-ci ; toute une histoire peut être inscrite dans les quelques jours que prend la confection d’un costume ou la réparation de chaussures ; on peut aussi suivre la mise en place d’une collection de mode, du premier croquis jusqu’au défilé.

Un mystère peut s’appuyer sur la mode : comment le personnage a-t-il acquis le chapeau qu’il porte au début du roman ? C’est ce qu’il va nous raconter par la suite, dans un long flashback. Et puis on peut suivre un vêtement plutôt qu’un personnage, en racontant, par exemple, comment un pardessus s’est transmis de propriétaire en propriétaire, comment ils l’ont acquis, comment ils s’en sont servis et comment ils l’ont perdu ou donné.

La mode et les personnages

Les liens qui peuvent se tisser entre la mode et les personnages peuvent commencer et s’arrêter par une question élémentaire : à quoi ressemblent les personnages de mon roman ? S’il n’est généralement pas utile, voire pas souhaitable, de les décrire dans les moindres détails, il peut être très intéressant d’avoir une idée générale de leur apparence, et des liens qu’ils entretiennent avec celle-ci.

Sont-ils soignés ou négligés ? Suivent-ils la mode ou non ? Appartiennent-ils à un mouvement qui a ses propres codes vestimentaires ? Sont-ils immuables ou changent-ils de look de manière régulière ? Ont-ils certains vêtements ou d’autres détails (lunettes, coupe de cheveux, chaussures, bijou) qu’ils portent sur eux et qui revêtent à leurs yeux une importance particulière ? Ces santiags que votre protagoniste porte en permanence, symbolisent-elles quelque chose ? Est-ce un cadeau ? L’expression de certaines valeurs ? Ou une simple habitude qui ne signifie rien ? En se posant ces questions, vous pouvez contribuer à définir l’image de vos personnages, mais aussi leur personnalité et leurs valeurs.

Ces choses-là évoluent avec le temps. Même Tintin, peu intéressé par les révolutions vestimentaires, a fini par abandonner ses pantalons de golf pour les troquer contre une paire plus passe-partout. Et vos personnages ? Est-ce que leur rapport à la mode évolue ? Leurs goûts ? La relation qu’ils entretiennent avec leur image, avec le regard d’autrui ? Faites le test : imaginez ce que porte votre protagoniste au début, puis à la fin du roman. Est-ce la même chose ? Y a-t-il du changement ? Et si oui, pourquoi ?

Variantes autour de la mode

Il y a déjà tellement de variantes autour de ce que l’on porte sur soi que ça devrait suffire à la plupart des auteurs… à moins qu’ils souhaitent emmener la mode vers des rivages surnaturels ou extraordinaires. Là, comme toujours, c’est sans limite, et on peut appliquer des idées qui permettent d’accentuer encore les thèmes esquissés ci-dessus.

Pourquoi ne pas écrire une histoire de science-fiction où les vêtements et les cosmétiques peuvent optimiser l’apparence d’un individu, et où plus personne ne serait capable de reconnaître à quoi ressemble un être humain au naturel ? Et si un habit que l’on porte est capable d’influencer notre humeur, sera-t-on capable de s’en passer ? Pourra-t-on encore reconnaître ses véritables émotions ?

La matière première des vêtements peut également donner lieu à toutes sortes de variantes : et si vos habits étaient vivants et devaient être nourris ? Et s’ils pouvaient changer de forme à l’infini ? Et si le cuir à la mode était produit à partir de créatures intelligentes ? Et si nos vêtements étaient en même temps des moyens de transport ? Ou qu’ils étaient comestibles ?

⏩ La semaine prochaine: Éléments de décor – les animaux

Éléments de décor: le pouvoir

blog pouvoir copie

Quand j’étais petit, je vivais dans un quartier planté de plusieurs grands immeubles d’habitation, et les enfants avaient l’habitude de se retrouver sur la pelouse pour jouer ensemble. Naturellement, les garçons organisaient des parties de foot, et comme je faisais partie des plus jeunes de la bande, je me retrouvais assigné au rôle de gardien de but, sans pouvoir donner mon avis. Je ne m’y suis pas beaucoup amusé et de là provient sans doute le peu d’intérêt que j’ai pour le sport, aujourd’hui encore.

Cela dit, cette anecdote illustre parfaitement ce que c’est que le pouvoir, le pouvoir politique, au sens où nous allons l’explorer dans ce billet : il s’agit de la capacité d’une personne ou d’un groupe à prendre des décisions qui impliquent une collectivité, ce qui nécessite, pour les réaliser, d’utiliser la force ou la persuasion. Ce que faisaient les grands sur notre terrain de foot improvisé, c’était tout simplement d’organiser les parties, et d’assigner à chacun un rôle spécifique, en s’appuyant sur le statut que leur apportait leur âge et leur force physique. Ce n’est pas très différent de la manière dont une collectivité publique s’organise. Quant à moi, j’étais la minorité opprimée.

D’ailleurs, le pouvoir reste le pouvoir, quelle que soit la forme qu’il prend. Ainsi, les suggestions que vous trouverez dans ce billet sont pensées dans la perspective du pouvoir politique, temporel, qui est déjà un vaste sujet, mais la plupart d’entre elles sont tout aussi valables en ce qui concerne, par exemple, le monde de l’entreprise, l’administration, la hiérarchie religieuse ou académique, ou même la manière dont s’organisent les prises de décision dans un forum sur le web.

Le pouvoir, c’est un sujet littéraire par excellence. Déjà, parce qu’il concerne l’action, collective en l’occurrence, ainsi que le changement, deux éléments qu’on retrouve au cœur de la plupart des histoires. Exercer le pouvoir, c’est changer le monde qui nous entoure et vivre avec les conséquences, et rien qu’en déroulant cet énoncé, on réalise qu’on se situe en plein schéma narratif. D’innombrables romans traitent de personnages qui prennent des décisions au nom d’une collectivité ou qui subissent les décisions prises par d’autres.

Et puis qui dit pouvoir dit conflit, puisqu’il y a toujours des individus qui ne sont pas d’accord avec les changements proposés (ou imposés). Poser la question de l’exercice du pouvoir, c’est presque déjà solutionner la question des enjeux du narratif, et fournir des motivations aux protagonistes comme aux antagonistes. Mettons qu’un roman traite de la construction d’un barrage en marge d’une réserve naturelle : les promoteurs du projet vont s’opposer aux défenseurs du site et les thèmes vont tourner autour de la lutte entre préservation et développement économique.

Enfin, le pouvoir ne fait pas que changer le monde, il change aussi celles et ceux qui l’exercent, qui doivent, en prenant leurs décisions, opérer des choix moraux qui peuvent les transformer, modifier leur perception de ce qui les entoure, déplacer les frontières de leur indignation, les rendre plus ou moins perméables aux flatteries ou à l’injustice.

On le voit bien, pour ces raisons, un roman centré sur les questions de pouvoir sera facile à construire. Mais même si on souhaite se consacrer à un autre thème, ces enjeux-là sont partout et un auteur serait bien inspiré de réfléchir à la manière dont le pouvoir est représenté dans son histoire, même lorsqu’il ne s’agit pas de l’axe central de son histoire : le pouvoir, qui l’exerce et pour quelle raison ? De quelle manière ? Dans quel but ? Qui s’y oppose ? Pourquoi ? Toutes ces questions vont vous permettre de clarifier le décor de votre roman et même sa structure.

Un auteur pourrait même, si c’est son inclination, adopter une posture marxienne et estimer que toute histoire est fondamentalement une question d’enjeux de pouvoir et se mettre à définir toute l’écriture romanesque sous un angle dialectique. Si c’est votre cas, amusez-vous !

Le pouvoir et le décor

On l’a compris, le pouvoir est partout. Partout où des êtres humains (ou des extraterrestres, ou des vampires, ou des schtroumpfs) décident de vivre en groupe, ils vont tisser, même sans le souhaiter, des liens de pouvoir. Quelqu’un va finir par prendre davantage de décisions que les autres, un individu va gagner l’ascendant sur certains de ses proches, des relations dominants/dominés vont se mettre en place. Dès lors, intégrer la notion de pouvoir au décor d’une œuvre de fiction va de soi : il va se nicher partout, sans même qu’on y prenne garde.

Mais on peut tout de même constater que certains endroits ont une plus forte concentration de pouvoir politique que d’autres, et ils méritent d’être cités en exemple. Ainsi, les lieux où les décisions sont prises vont automatiquement représenter des éléments de décor idéaux pour examiner sous toutes les facettes le thème du pouvoir : un palais présidentiel ; un parlement et ses coulisses ; la salle du trône ; un tribunal ; un bureau de vote ; ou même simplement la mairie d’une petite commune. Situer tout ou partie d’une histoire dans un lieu comme celui-ci va presque obliger l’auteur à s’attaquer de manière frontale au thème du pouvoir.

Comme dans une termitière, les lieux de pouvoir sont peuplés d’individus qui entretiennent avec les prises de position des rapports spécifiques : certains sont au sommet de la hiérarchie, certains se voient confier une partie du pouvoir dans un domaine spécifique, certains conseillent ou renseignent mais n’exercent pas de pouvoir personnellement, certains ne sont que des exécutants, certains représentent l’opposition, etc…

Comme toujours, à ces lieux répondent des moments qui sont significatifs du point de vue de l’exploitation de ce thème en littérature. Le pouvoir s’inscrit au moins autant dans le temps que dans l’espace. Les périodes les plus fertiles d’un point de vue romanesque, ce sont celles où le pouvoir change de mains, que ce soit de manière forcée (guerre, révolution, coup d’État) ou en suivant les protocoles prévus (campagne électorale, succession, constituante). Examiner un pouvoir naissant, un pouvoir mourant, ou le passage de témoin entre les deux, c’est le meilleur choix pour qui souhaite traiter ce thème : ainsi, on peut explorer la forme que prend le pouvoir, les limites qui lui sont imposées, celles et ceux qui l’exercent, leurs motivations, etc…, le tout dans un moment de crise où tout peut potentiellement se construire, se transformer ou s’effondrer.

Les crises ne sont d’ailleurs pas limitées aux périodes de transition. La lente montée en puissance de la tyrannie peut servir de décor à n’importe quelle histoire (c’est d’ailleurs l’axe central de la prélogie Star Wars), de même que la lente reconstruction de la démocratie, après une période d’autoritarisme. Ces phases de l’évolution d’une société dans laquelle tout chancelle, le danger est omniprésent et tout est remis en question sont des toiles de fond idéales pour des romans. Se souvenir que derrière l’histoire de la rédemption d’un individu, « Les Misérables » de Victor Hugo, on trouve l’insurrection républicaine de 1832, à Paris.

Toute guerre aura probablement un aspect lié au pouvoir. Si, de manière frontale ou indirecte, vous comptez mettre en scène un conflit dans votre roman, vous serez bien inspiré de réfléchir aux enjeux de pouvoir qui sous-tendent celui-ci : qui règne, qui souhaite régner, qu’est-ce que chacun a à perdre ou à gagner sur le champ de bataille, et de quelle manière la forme et l’équilibre du pouvoir se transforment en raison de la guerre.

Au-delà de cette dimension spatiale et temporelle, intégrer le pouvoir dans le décor, c’est réfléchir à la manière dont celui-ci est organisé : comment les décisions sont prises, par qui, selon quelles contraintes, qui sont les dominants et les dominés, etc… Je consacrerai un article à cette question.

L’exercice du pouvoir peut également venir se loger dans les gestes de la vie ordinaire, si l’auteur le décide. Il peut être intéressant de se demander comment une culture en particulier prend les petites décisions qui jalonnent le quotidien, parce que ça en dit long sur les priorités d’une civilisation. Comment choisis-t-on un volontaire pour une corvée ? Comment établit-on la liste des courses ? Comment compose-t-on une équipe sportive ? Est-ce que ces décisions sont aléatoires, et si oui, quel générateur de hasard utilise-t-on ? Est-ce qu’elles sont le fruit d’une consultation ? Est-ce qu’un responsable est nommé, qui a toute latitude de décider jusqu’à ce qu’on lui retire ce privilège ? Est-ce que ça se règle par un combat ? De la danse ? Une battle de rap ?

Le pouvoir et le thème

Contrairement à la nourriture ou aux transports, des sujets sur lesquels je me suis penché dans d’autres billets, le pouvoir constitue un thème de roman en soit. Il s’agit même d’un thème si fertile, si foisonnant et si répandu dans la littérature qu’il peut prendre plusieurs formes, selon la manière dont on l’empoigne.

On peut choisir d’examiner le pouvoir de la manière la plus générale, en se penchant sur des personnages qui accèdent au pouvoir, l’exercent, le vivent, le perdent de manières différentes. C’est le cas des « Rois maudits » de Maurice Druon, par exemple.

Un thème corollaire du pouvoir, c’est celui de l’ambition. Comment naît-elle, comment se manifeste-t-elle, comment les personnages s’en servent pour réussir leur ascension sociale et conquérir le pouvoir, et que sacrifient-ils au passage ? La littérature est riche d’innombrables ouvrages qui explorent cette facette, comme par exemple « Le Rouge et le Noir » de Stendhal.

Partant de là, il n’y a qu’un pas à franchir sur un des sous-thèmes les plus populaires : la corruption du pouvoir. On connaît la maxime « le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument », et l’histoire romanesque foisonne de récits qui montrent des individus ordinaires, voire des êtres animés de nobles intentions, qui s’égarent en chemin et finissent par commettre des actes ignobles, enivrés qu’ils sont par le pouvoir. « Animal Farm » de George Orwell est un conte allégorique autour d’un groupe d’animaux qui se révoltent contre leurs maîtres humains, avant de recréer une société de plus en plus sinistre.

L’oppression constitue également un thème lié au pouvoir, et qui consiste à examiner une société qui nie les droits de ses citoyens et qui s’organise pour maintenir en place un système totalitaire qui ne profite qu’à une toute petite minorité de privilégiés. C’est le ferment de la littérature dystopique. À l’inverse, la littérature utopique, moins à la mode mais tout à fait digne d’intérêt, examine la proposition opposée : la tentative de créer une société idéale à l’épanouissement de l’humanité. J’y reviendrai.

Un roman peut s’intéresser à la légitimité du pouvoir. D’où vient-il ? Quelles sont ses fins ? Qu’en reste-t-il quand tout s’effondre ? Et si au fond rien de tout cela n’avait de sens et que les humains n’étaient que des prédateurs qui se cherchent des raisons de s’entredéchirer ? C’est la thèse des romans du « Trône de fer » de G.R.R. Martin.

Et si le véritable pouvoir était invisible ? Et si les vraies décisions étaient prises par des individus, des institutions inconnues du grand public, qu’il s’agirait de démasquer ? C’est le thème du pouvoir occulte, du pouvoir secret, cher à la fiction complotiste. Comment ces maîtres invisibles ont pu s’installer, quels sont les limites de leur champ d’action et que se passe-t-il une fois que l’on s’en débarrasse : voilà autant d’excellents sujets pour un roman.

Enfin, on peut choisir d’explorer le pouvoir sous un jour plus existentiel, en se demandant comment il est vécu par celles et ceux qui l’exercent. Il existe un concept qu’on appelle « la solitude du pouvoir », ce sentiment vécu par celles et ceux qui exercent des responsabilités, qui ont des subordonnés et qui prennent des décisions qui affectent de nombreuses personnes. Ces individus n’ont généralement personne à qui se confier, aucun pair avec qui discuter de leurs futures décisions, et cet isolement peut être lourd à porter, ce qui en fait un terrain de jeu parfait pour un auteur.

De manière plus générale, plus le pouvoir s’exerce à un haut niveau, plus les enjeux vont être élevés, et plus les choix vont être cornéliens. Faut-il sacrifier un individu pour en sauver cent, vaut-il mieux faire supprimer un homme ou prendre le risque qu’il révèle des secrets compromettants ? Faut-il choisir de suivre ses ambitions ou son cœur ? Ces décisions, dont chacune coûte au personnage central une part de son âme, peuvent constituer le thème central d’un roman.

Le pouvoir et l’intrigue

Si le pouvoir a une capacité de modeler l’intrigue d’une histoire, c’est principalement à travers les mécanismes de l’ascension et de la perte du pouvoir, qui peuvent constituer les points-clés de la structure d’un roman.

Au fond, tout cela n’est pas radicalement différent des constructions classiques de milliers d’histoires. Il suffit de se concentrer sur un protagoniste, ou sur un antagoniste, si celui-ci exerce davantage de poids sur l’intrigue, et de retracer l’évolution de son niveau de pouvoir.

La forme la plus simple est celle de la conquête : le personnage commence sans pouvoir et termine avec beaucoup de pouvoir. C’est plus ou moins le schéma adopté par T.H. White dans « The Once and Future King. » De nos jours, cette forme est généralement considérée comme un peu simpliste et peut être mélangée avec d’autres pour produire une forme moins monolitique et un résultat moins naïf.

La chute est son équivalent direct. Il s’agit de la situation où un personnage exerce un pouvoir au début de l’histoire, et le perd complètement en cours de route. C’est l’essence de la tragédie, où, le plus souvent, c’est l’hubris du personnage qui précipite sa chute. Je vous renvoie à la lecture du « Roi Lear » de Shakespeare pour un exemple connu.

Une histoire peut être plus mouvementée que les deux schémas exposés ci-dessus. Ainsi, un roman peut inclure d’abord la conquête du pouvoir, puis la chute. On en trouve un exemple poignant dans « L’homme qui voulut être roi » de Rudyard Kipling, une nouvelle où un aventurier britannique devient roi d’un peuple reculé d’Afghanistan, parce qu’il arrive à leur faire croire qu’il est immortel, et il est mis à mort lorsqu’il est démasqué.

À l’inverse, un roman peut naturellement inclure une structure où un personnage perd le pouvoir avant de le reconquérir : c’est le schéma de « Dune » de Frank Herbert, un roman qui a la réputation usurpée d’être compliqué mais qui repose sur une construction très classique.

Le pouvoir et les personnages

Un thème aussi vaste que le pouvoir, et qui joue un rôle si crucial dans les motivations des individus, est particulièrement pertinent à explorer à travers les personnages d’un roman. Leur rapport au pouvoir va, dans bien des cas, définir leur personnalité de manière encore bien plus déterminante que des marqueurs d’identité traditionnels tels que le genre ou l’origine sociale. D’une certaine manière, on pourrait dire que chaque personne peut se définir dans son rapport au pouvoir, et si c’est le cas, un auteur a intérêt à le faire de manière délibérée, à mener cette réflexion en toute conscience, plutôt que de laisser cet aspect se construire de lui-même par bribes.

Pour commencer, chaque individu possède une certaine mesure de pouvoir politique. La plupart d’entre nous n’en ont pas du tout, ou ne possèdent que les droits élémentaires des citoyennes et des citoyens, mais pas davantage. D’autre exercent des fonctions juridiques, exécutives, législatives au niveau local, régional, national ou international. Si c’est le cas de certains des personnages de vos romans, demandez-vous ce qui motive son engagement, ce que ça lui apporte sur le plan humain ou matériel, combien de temps ça lui réclame, ce qu’il a dû sacrifier pour en arriver là, etc…

Tous, nous avons un certain rapport au pouvoir. Pour la majorité des gens, il s’agit d’une sorte d’indifférence mêlée de scepticisme mou. Certains sont méfiants, voire ouvertement défiants vis-à.vis de l’autorité. Il y a également tous ceux qui luttent ouvertement contre le régime en place, des révolutionnaires ou des terroristes. Et puis de l’autre côté, on trouve des individus qui ont du respect, voire de l’admiration, pour les difficultés qu’implique l’exercice du pouvoir, et un cran plus loin, on trouve la masse des flagorneurs, des courtisans, qui vivent dans l’orbite des dirigeants et espèrent que leur adulation proclamée leur permettra d’obtenir des avantages ou de s’élever dans l’échelle sociale. Entre le terroriste et le collabo, demandez-vous où se situent chacun de vos personnages, et comment cette question les divise ou les réunit.

Et puis il y a toute la question du pouvoir informel. Certaines personnes sont naturellement douées pour guider des groupes et se faire obéir, ou en tout cas respecter. Des gens comme ceux-là, on les trouve même parmi les contestataires. La figure de l’individu qui est un leader-né mais qui hait toute forme d’autorité est aussi fascinante que celle du personnage qui a le pouvoir mais aucun talent pour l’exercer.

Variantes autour du pouvoir

Comment les gens organisent leur société? À cette question, la civilisation humaine a apporté énormément de questions. La politique-fiction, l’utopie et d’autres domaines littéraires en ont ajouté d’autres. Je passerai en vue certaines formes d’organisation de la société dans un futur billet.

Dans le cycle de « Fondation », Isaac Asimov met en scène un empire galactique capable de prédire les grandes évolutions de l’histoire future, et qui, pour échapper à une longue période de barbarie, constitue une fondation chargée de préserver le savoir de l’humanité.

Au-delà de ce qui pourrait ressembler à des expériences sociopolitiques un peu vaines, la science-fiction a également imaginé des alternatives politiques forgées par des nécessités catastrophiques, et qui forcent l’humanité à faire des choix monstrueux. Dans « La Servant écarlate », Margaret Atwood décrit un avenir où la fertilité humaine chute brutalement, et où une théocratie s’installe aux États-Unis, réduisant les femmes en esclavage dans le but officiel d’assurer l’avenir de l’espèce. Robert Heinlein, dans « Starship Troopers », met en scène une espèce humaine en guerre contre une race hostile d’insectes extraterrestres, et qui se transforme en état militariste, où un individu acquiert des droits de citoyens en s’enrôlant dans l’armée. Dans « Freedom TM » de Daniel Suarez, une intelligence artificielle prend le contrôle d’une planète Terre au bord du gouffre et guide les humains vers une utilisation rationnelle des ressources en mettant en place un système inspiré des MMORPG.

⏩ La semaine prochaine: Les formes du pouvoir

 

Éléments de décor: le sexe

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Rien n’est plus important que le sexe. De tous les concepts inventés par l’humanité et qui peuvent être incorporés dans une création littéraire, il est assurément le plus polyvalent et celui qui vient jouer le rôle le plus important dans nos préoccupations. Le sexe est partout, le sexe est en rapport avec tous les champs d’activité, et même ne pas parler de sexe revient à en parler.

L’importance qu’on lui donne n’a rien d’accidentel. Le sexe, après tout, est lié à la reproduction, qui est, avec la préservation, un des deux instincts principaux de l’être humain et de la plupart des espèces animales. Nous sommes programmés pour l’incorporer dans tous nos comportements. Et même pour ceux qui n’auraient aucunement le souhait de se reproduire, le plaisir engendré par une relation sexuelle et la frustration suscitée par la privation en fait une des pulsions les plus vivaces qui conditionne notre comportement.

Mais le sexe, ça va bien plus loin qu’un simple instinct que l’on serait tenté de satisfaire. On l’associe, parfois à tort, aux relations sentimentales et amoureuses, et donc par extension à l’idée de couple, le construit social le plus basique, la brique avec laquelle on a bâti notre société. Le sexe peut être le ferment d’une relation stable et harmonieuse, ou devenir l’outil avec lequel on trahit son conjoint, on se réconcilie, ou on prend acte de nos différences. C’est le théâtre de nos envies, la mise en scène de nos désirs.

Le sexe peut également intervenir dans des relations de pouvoir, sachant que celle ou celui qui procure des relations sexuelles à autrui peut être en position d’exercer du pouvoir sur celui-ci. Il peut être utilisé comme monnaie d’échange, comme récompense, comme motivation, comme fausse promesse, voire troqué contre une faveur, un avantage ou de l’argent. On peut se sentir forcé d’avoir des relations sexuelles avec quelqu’un parce que ce dernier se trouve en situation de pouvoir ou exerce un chantage.

Les relations sexuelles, un des actes les plus intimes qui soit, peut ainsi devenir une forme de violence, ou être utilisé comme une contrainte. Il peut aussi être dévalué au rang de simple marchandise, soit que l’acte lui-même soit vendu, sous la forme de prostitution, soit que la publicité en évoque l’écho sous la forme d’images plus ou moins érotiques pour détourner le désir que celles-ci évoquent vers le produit qui doit être vendu.

Parce qu’il représente une part de nous qui est à la fois essentielle et difficile à contrôler, et qu’il peut être la cause de naissances imprévues et de déchirements entre les individus, le sexe a toujours été considéré avec circonspection par les religions, toujours en quête de pureté et de stabilité. Celles-ci ont cherché à codifier et à réglementer les ébats, par édicter des règles destinées à décréter quand ceux-ci étaient acceptables ou non, par fixer le type de partenaires et de relations jugées acceptables ou prohibées. Le tabou de l’inceste, qui force à aller chercher un-e partenaire en-dehors de la tribu, de la famille, est considéré comme une des toutes premières règles d’organisation sociale, la condition préalable à toute construction d’une société.

Comme tout concept lié à l’humanité depuis ses débuts, le sexe est lié à la culture. Certaines pratiques sont considérées de manières très différentes selon l’aire culturelle dans laquelle on se situe. Certaines approches, certaines manières de parler et de vivre la sexualité diffèrent d’un endroit à l’autre et ont généré des traditions distinctes en fonction du contexte où on vit. Pour un Kayapo du Brésil, un homosexuel de San Francisco, un jeune Brésilien ou un luthérien rigoriste, la conception culturelle du sexe sera tellement distincte que l’expérience en sera radicalement différente.

L’autre manifestation culturelle de notre sexualité, c’est la création artistique. Le sexe imprègne la littérature, le théâtre, le cinéma, la chanson, les arts plastiques et toutes les autres formes de création, dans lesquelles il joue un rôle qui peut être aussi crucial que dans la vie réelle. Parce que la sexualité est quelque chose d’universel, d’immanent, lié aux pulsions de vie et de mort, de nombreux artistes veulent y voir un reflet de l’expérience humaine dans toute sa complexité, ou un révélateur des contradictions qui naissent de la friction entre notre nature animale et les construits culturels dont on l’entoure.

Enfin, le sexe est important parce qu’il est arrimé à notre identité. La découverte de la sexualité joue dans de nombreuses cultures le rôle d’un rite de passage vers l’âge adulte. Qui plus est, chacun se définit, en petite ou en grande part, en fonction de ses appétits sexuels, de leur intensité, du rôle qu’on choisit de leur donner, du sens qu’on leur trouve, du type de partenaires qui ont notre préférence, de notre parcours, etc… Un individu réservé et peu à l’écoute de son corps qui n’a qu’une expérience limitée de sa sexualité traversera la vie sur un sentier très différent de celui qui donne à sa sexualité un rôle central et est toujours en quête de nouvelles sensations et de nouvelles expériences.

Parce que notre sexualité dit une partie de qui nous sommes, certains sont même tentés de se regrouper par affinités sexuelles. Certains homosexuels, pour ne citer qu’eux, vont chercher auprès de ceux qui ont un vécu similaire un sens de la communauté et des valeurs communes qui, finalement, ont relativement peu de choses à voir avec leur sexualité, mais qui s’y enracinent malgré tout.

On le voit bien à la lecture de tout ça – et encore, je n’ai fait qu’effleurer le sujet – le sexe est partout et il peut venir laisser sa trace sous les expériences humaines les plus diverses. Cela en fait un objet romanesque par excellence, lui qui peut déboucher sur les plus grandes joies comme sur les plus épouvantables tragédies, célébrer la gloire de l’humanité ou en souligner les aspects les plus dérisoires et vulgaires.

Le sexe et le décor

Pour qui souhaite explorer certaines des facettes de la sexualité dans un cadre romanesque, l’idée de pratiquer l’immersion dans un lieu, un contexte ou une époque baignés de sexe semble être une des plus intéressantes.

Pour aborder le thème de la manière la plus directe qui soit, il peut être intéressant de situer l’intrigue du roman dans un endroit où des relations sexuelles ont lieu, où elles sont organisées, où on en parle, où l’on y réfléchit. Situer l’intrigue dans une maison de passe, un sex shop, une maison de production de films pornographiques, une boîte échangiste, un cabinet de sexologie, un donjon ou même une simple boîte de nuit permet d’examiner certains des codes de la sexualité, lorsqu’ils existent pour eux-mêmes, coupés du reste des relations humaines (encore que c’est rarement aussi simple que ça).

Mais la sexualité est moins une affaire de lieu qu’une affaire de milieu. Un roman qui s’attacherait à s’attarder sur la sexualité d’un de ses protagonistes pourrait par exemple se focaliser sur toute une faune nocturne que fréquenterait celui-ci, qui pratiquent les relations sexuelles sans lendemain. Choisir les milieux échangistes comme décor, ou ceux qui pratiquent le sado-masochisme, permettrait, par un simple choix de décor, de révéler des dimensions complètement différentes de la sexualité.

Et puis la sexualité a des prolongements en ligne de nos jours. Il existe des applications qui permettent de trouver facilement des partenaires, et un projet romanesque pourrait s’intéresser à leurs utilisateurs. Des expériences de réalité virtuelle où le monde des accros à la pornographie peuvent également montrer des facettes de la sexualité humaine qui transitent par la Toile.

Il existe également des époques qui sont traversées par des changements dans les modalités de la sexualité. La révolution sexuelle de la fin des années 1970, la crise correspondant à l’émergence du SIDA dans les années 1980, les persécutions des homosexuels dans certains pays africains contemporains, et, pourquoi pas, un avenir pas si lointain où des robots deviendront des partenaires sexuels à part entière : voilà quelques exemples de décors qui peuvent permettre à un romancier de s’interroger sur la nature de la sexualité humaine.

Le sexe et le thème

Comme le sexe est connecté à tous les aspects de l’expérience humaine, il est facile de s’en servir comme point de départ pour explorer une grande quantité de thèmes.

Certains d’entre eux sont très étroitement liés à la sexualité elle-même. Ainsi, il est possible de se servir du sexe dans une histoire pour s’intéresser à la notion d’intimité, comment elle se crée, comment elle évolue, comment elle se brise. Pendant de cette notion, le thème de la pudeur peut également être abordé en tandem avec elle. Comment deux êtres vainquent leurs réticences et abaissent leurs barrières pour s’offrir l’un à l’autre, comment cela les transforme, et dans quelles circonstances ils cessent de le faire : c’est un magnifique thème de roman.

Un romancier plus audacieux pourrait attaquer les questions centrales bille en tête et s’intéresser au thème de l’érotisme : qu’est-ce qui émoustille, par quels mécanismes et qu’est-ce que les individus sont prêts à faire pour renouveler cette expérience, voilà un sujet qui mérite d’être abordé. Il peut déborder sur les questions d’addictions sexuelles, sur l’asymétrie des représentations érotiques par genres, ou sur les limites et les tabous que chacun transporte en lui, et dans quelles circonstances celles-ci peuvent être franchies.

Sexe et amour sont intimement liés, et il peut être intéressant de décortiquer la manière dont ils s’emboîtent l’un dans l’autre, avec la relation sexuelle qui peut naître du sentiment amoureux, ou l’inverse, ou les deux qui peuvent fleurir en parallèle, ou s’épanouir et s’étioler à des rythmes différents. Il y a du sexe sans amour, qu’il soit bien ou mal vécu, et de l’amour sans sexe, qui là aussi peut être satisfaisant ou non.

Enfin, explorer les thèmes adjacents au sexe, cela peut également passer par une inversion délibérée : ainsi, la sexualité est également un joli moyen de s’intéresser à des thèmes comme la violence ou la mort. Comment la vie érotique peut s’adapter ou se transformer face à la mortalité, la maladie ou la souffrance, est-ce que mélanger ces extrêmes les rend plus difficiles à vivre ou au contraire plus supportable ? Voilà encore une fois des questions hautement romanesques.

Le sexe et l’intrigue

Tout le chemin qui mène à une relation sexuelle est de nature théâtrale et dramatique : le premier contact, l’approche, la séduction, les préliminaires, la relation sexuelle elle-même, ses prolongements, les tentatives de recommencer et la manière dont la relation se transforme, tout cela peut donner à une intrigue à la forme aisément reconnaissable, et qui possède divers points d’articulation qui peuvent être utilisés pour créer des enjeux dramatiques ou des effets comiques. Toute une branche de la romance fonctionne exactement comme ça, se concentrant sur les moyens compliqués par lesquels deux êtres peuvent être amenés à coucher ensemble.

En fait, comme la sexualité fonctionne selon diverses échelles de temps, celles-ci peuvent être utilisées comme autant d’éléments de construction d’intrigue, qui peuvent être pris isolements ou combinés de différentes manières : une étreinte, une nuit ou une relation entière ne fonctionnent pas selon la même unité de temps et présentent des enjeux différents pour les amants qui sont mis en scène dans ce genre d’histoire.

Le sexe peut également être un apprentissage, et un roman, par exemple un ouvrage éducatif destiné à la jeunesse, peut s’attacher à décrire les premiers pas d’un adolescent ou d’une adolescente dans le domaine de la sexualité active. L’intrigue s’appuierait ainsi sur ses tâtonnements et sa progression. On pourrait tout aussi bien imaginer une même structure utilisée dans un roman plus audacieux, attaché à décrire la manière dont un personnage se familiarise avec un segment de sa sexualité qui lui était jusque là inconnu : BDSM, jeux de rôle ou homosexualité, par exemple…

Le sexe et les personnages

Il y a deux grandes manières d’utiliser la sexualité pour définir les personnages. La première, c’est de s’intéresser aux relations sexuelles qui se construisent entre eux, la seconde, c’est de s’intéresser à leur vie sexuelle, et à la manière dont celle-ci les caractérise.

S’il existe, ou s’il a existé une relation sexuelle entre deux des personnages d’un roman, celle-ci va créer entre eux une connexion qui peut prendre plusieurs formes, selon la nature du lien : amour, promiscuité, complicité, embarras, secret, hostilité, haine, pour ne citer que celles-ci. Une relation sexuelle entre deux personnages peut apparaître, disparaître, s’intensifier, décliner, renaître ou changer de nature, et chacun de ces points d’articulation peut être lié à l’intrigue ou être utilisé comme une opportunité pour mieux connaître les personnages.

L’autre idée, c’est donc de se servir de la sexualité pour caractériser un personnage. Il s’agit d’un filtre de plus, qui peut aider à cerner le tempérament d’un des protagonistes d’une œuvre romanesque, tout aussi sûrement que ses opinions politiques ou son niveau d’éducation. Pour certaines personnes, la sexualité joue un rôle central dans leur existence ; pour d’autres, elle n’occupe qu’une place secondaire. Certains sont actifs et expérimentés ; d’autres timides et peu chevronnés ; il y en a qui sont prêts à tout essayer ; d’autres se cantonnent à un certain nombre de pratiques familières, etc… En vous interrogeant sur le genre de personne que vos personnages deviennent quand ils sont dans un lit, vous allez peut-être réaliser certaines choses à leur sujet que vous ne suspectiez même pas.

Variantes autour du sexe

La sexualité humaine telle qu’elle existe dans le monde réel présente déjà une grande quantité d’options. Malgré tout, certains auteurs œuvrant dans le domaine des littératures de l’imaginaire sont tentés d’explorer la question dans des configurations inédites.

Et si un troisième sexe apparaissait : de quelle manière celui-ci se combinerait aux possibilités existantes et réinventerait-il dans son sillage tout ce que nous connaissons de la sexualité. Et si certains aspects du sexe disparaissaient, pour des raisons politiques ou biologiques ? Que donnerait par exemple un roman situé dans un univers où les amants n’ont pas le droit de se voir ? Ou de se toucher avec les mains ?

Et la sexualité peut-elle revêtir des formes insoupçonnables ? À quoi pourrait ressembler un accouplement avec un extraterrestre au schéma corporel très éloigné du notre ? Ou avec un télépathe capable de connaître les désirs de sa partenaire mieux qu’elle-même ? Et si des mutants apparaissaient, capables d’engendrer de nouvelles formes de plaisir sans aucun contact ?

La manière dont la sexualité nous connecte n’a peut-être jamais été explorée aussi finement que dans le roman « Palimpsest », de Catherynne M. Valente, dans laquelle des individus découvrent qu’ils peuvent accéder à une étrange ville située dans un univers parallèle que l’on ne peut visiter que lorsqu’on fait l’amour avec un inconnu. C’est le genre d’idée métaphorique qui montre à quel point les liens entre fantasy et sexualité sont riches et honteusement inexploités.

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Écrire les adolescents

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Plus des enfants, pas encore des adultes : le vingtième siècle a inventé cet âge intermédiaire qu’on appelle l’adolescence. Si vous souhaitez incorporer dans votre roman des personnages qui en sont à ce stade de leur évolution, il y a quelques conseils qui peuvent vous mener vers davantage d’authenticité et de vraisemblance.

Naturellement, il serait absurde de prétendre que tous les adolescents sont taillés dans le même moule, ou que certaines règles s’appliquent à chacun d’entre eux. Cela dit, ils traversent, chacun à leur manière, des épreuves qui les transforment, et qui vont les façonner jusqu’à ce qu’ils deviennent des adultes, et cela signifie que certains grands principes peuvent s’appliquer à la plupart d’entre eux.

J’ai tendance à définir un adolescent comme un « teenager », soit de thirteen à nineteen, de 13 à 19 ans. Mais pour être réaliste, il faut admettre que les frontières de cet âge sont floues. Les circonstances forcent certains à être catapultés dans le monde des adolescents dès 10 ou 11 ans, en particulier les filles, dont la puberté précoce peut les confronter parfois aux regards déplacés des messieurs. À l’inverse, certains individus passent des années à tenter d’émerger du marasme qu’est l’adolescence, ont du mal à prendre le contrôle de leur propre vie, et peuvent être considérés comme de grands ados jusqu’à trente ans, voire même davantage. À vous de voir où se situent les limites selon vos propres définitions.

Chaque adolescent est un individu

Avant de s’intéresser à ce que les ados peuvent avoir en commun, il est utile de rappeler que, comme les enfants, ils sont avant toute chose des êtres singuliers, qu’on ne peut pas aisément classer dans une catégorie ou une autre.

Oui, nous avons tous en tête des profils qui nous paraissent correspondre à l’adolescence : le rebelle, le geek, le sportif… Mais dans la vie réelle les adolescents sont compliqués et plein de paradoxes. Pour créer des personnages d’ados convaincants, voyez-les en premier lieu comme des personnages, pas comme des ados. Contentez-vous de rendre compte de leurs actions et de leurs pensées, en faisant en sorte qu’elles soient cohérentes avec l’idée que vous en avez, et sans trop vous préoccuper de savoir si le résultat ressemble à l’idée que vous vous faites d’un individu qui traverse cette période de sa vie. Les personnages, comme les gens, ne devraient pas être définis par des étiquettes simplistes.

Souvenez-vous de votre propre jeunesse, et vous réaliserez qu’il est rare qu’un adolescent corresponde à 100% à un cliché. Et si la grande sportive parlait quatre langues et jouait du violon ? Et si la personne la plus populaire du lycée était un type bizarroïde et pas cool du tout, mais qui s’attire la sympathie des gens parce qu’il est drôle et toujours prêt à aider ? Et si un personnage d’adolescent homosexuel était parfaitement à l’aise avec son identité (et très branché foot) ?

Les adolescents sont en cours de construction

Qui suis-je ? Que vais-je devenir ? Qui va m’aimer ? Voilà trois questions que se posent de nombreux adolescents, avec plus ou moins de force. Simple curiosité indolore pour certains, ces interrogations peuvent engendrer des douleurs existentielles terribles chez d’autres.

Fondamentalement, un adolescent, c’est quelqu’un qui se trouve à un carrefour de son existence : il a assimilé les bases de la vie pendant son enfance, et il doit prendre les décisions qui vont lui permettre d’affirmer qui il est et ce qu’il veut faire lors de la prochaine étape. Certains le vivent très bien et ont les idées claires ; d’autres se sentent déchirés, parce que ce qu’ils découvrent à leur sujet leur paraît difficile à accepter ; certains rentrent dans leur carapace, en espérant que toutes ces angoisses existentielles vont disparaître s’ils cessent d’y accorder leur attention ; d’autres encore recherchent activement à en apprendre le plus possible à leur sujet, en multipliant les expériences en tous genres ; on peut encore citer le cas de ceux qui choisissent de se réfugier dans le sarcasme et l’ironie, pour ne pas avoir à s’approcher trop près des émotions qui leur font mal.

Les adolescents sont en pleine métamorphose. Leur corps change, et si parfois ça se passe bien, d’autres fois, c’est difficile à vivre. Il y en a qui attrapent des boutons sur le visage ; certains deviennent gros, parce que leur corps cesse d’accepter la manière dont ils se nourrissent ; certaines filles se retrouvent affublées d’une poitrine qui leur attire plus d’embêtements que de satisfaction ; il y a des jeunes qui deviennent physiquement séduisants et qui ne savent pas comment se comporter à ce sujet, ou qui changent brutalement, modifiant leurs priorités en fonction du regard des autres.

Transformation physique et psychologique vont de pair. Parfois elles se combinent, parfois elles s’annulent. En plus, la jeunesse est l’âge où la plupart des gens commencent à apprivoiser leur sexualité, généralement sans avoir toutes les clés, même s’ils ont été bien accompagnés par leurs parents et leurs proches. C’est l’âge des tâtonnements, des expériences, des erreurs, des triomphes.

Les adolescents cherchent les limites

La métamorphose que traversent les adolescents n’est pas qu’intérieure. Elle est aussi sociale. Ils doivent trouver leur place dans une société qui existe déjà, qui ne va pas ralentir pour leur faciliter la vie, et qui, bien souvent, se méfie de leur spontanéité et de leur émotivité.

De nombreux adolescents traversent donc cette période en procédant à des expériences sociopsychologiques. Non pas qu’ils le conçoivent de cette manière, mais dans les faits, c’est bien cela qu’ils font en cherchant, en de nombreuses occasions, les limites de ce qui est acceptable. Il y a des ados qui défient l’autorité de leurs parents, tâtant le terrain pour chercher les points de rupture ou pour élargir les frontières de ce qui est autorisé ; certains procèdent de la même manière avec d’autres individus qui incarnent l’autorité : professeurs, policiers, coach ; il y en a qui n’adoptent pas une posture de défi, mais dont la passivité constitue une bravade en elle-même : ils ne font rien, passent leur temps à dormir, ne rangent pas leur chambre, ne font pas de projets.

Si vous incluez des personnages d’adolescents dans un roman, demandez-vous s’ils vont les trouver, ces limites, qui va les leur fixer, sous quelle forme, et ce qui risque de se passer dans leur tête si personne n’est là pour leur dire « Stop. »

Les adolescents ne sont pas autonomes

Un adolescent n’est plus un enfant, mais en général, il habite tout de même chez ses parents, et dépend du cadre familial pour toutes sortes de choses importantes : argent, nourriture, lessive, soutien, logis, etc…

Sauf exception, un personnage d’adolescent, ça n’est pas un individu autonome, libre de prendre ses propres décisions sans attaches, mais une pièce rapportée d’un ensemble plus large. Lorsqu’on crée ce genre de personnage, il faut donc penser à son environnement familial, à ce que celui-ci lui apporte ou ne lui apporte pas, et au rôle que celui-ci joue dans son quotidien.

Tout est important pour un adolescent

Si les enfants manquent de perspective pour comprendre le monde autour d’eux, les adolescents manquent de vécu pour juger de l’importance réelle des choses. Un revers, un échec, un espoir qui serait ressenti comme anodin par un adulte peut, dans certaines circonstances, être perçu comme une tragédie d’une magnitude considérablement plus grande par un adolescent. Une fois de plus, ça n’est pas un manque d’intelligence et de discernement de leur part : simplement, avant un certain âge, on a rarement accumulé suffisamment d’expérience de vie pour savoir classer avec justesse ce qui est grave et ce qui est juste préoccupant.

Un jeune a rarement cette patine, et dès lors, tout est important pour lui, tout lui tient à cœur, tout arrive constamment au rang numéro un de ses priorités. S’il a une peine de cœur, c’est la pire de tous les temps ; s’il embrasse une cause, c’est la plus importante de l’univers ; s’il est victime d’une injustice, il s’agit de la plus criante de toute son existence.

Cela ne veut pas dire nécessairement que votre personnage d’adolescent va se donner en spectacle : certaines personnes sont des introvertis, et il n’est pas rare que les jeunes, pour préserver leurs émotions, les enrobent dans une épaisse couche de cynisme ou de léthargie pour ne pas avoir à s’y frotter de manière trop étroite.

Les adolescents sont rarement stupides, rarement géniaux

Comme les enfants, les adolescents ne doivent pas être dépeints comme diminués intellectuellement par le simple fait qu’ils sont jeunes. Une relative inexpérience ne dit rien sur l’intelligence d’un individu, elle ne fait qu’illustrer que celui-ci a moins de références qu’il peut rapporter à la présente situation. L’âge d’un individu a peu à voir avec ses capacités cérébrales, en général.

Par le même principe, un adolescent a peu de chance d’être un petit génie. Pour ne citer que cet exemple, le cliché du jeune geek qui comprend tout en informatique a peut-être quelques racines dans la réalité, mais en général il est utilisé par des auteurs adultes qui ne comprennent rien au hacking et qui l’associent automatiquement à la jeunesse, sans trop réfléchir aux implications que cela peut avoir.

Les adolescents pensent peu à l’avenir et aux conséquences de leurs actions

Un adolescent, bien souvent, c’est quelqu’un qui ne s’est pas encore pris beaucoup de baffes de l’existence : il n’a pas pleuré beaucoup de gens qu’il aimait, il n’a pas vu de longues histoires d’amour et de longues amitiés se fissurer puis disparaître, il n’a pas été atteint par une maladie qui l’oblige à prendre un traitement pendant des mois. Bref : il n’a pas acquis une conscience aiguë de sa condition de mortel, et n’a pas développé une conscience du temps qui passe.

De ce fait, de nombreux jeunes ont du mal à se projeter dans l’avenir, et surtout, à envisager que leurs décisions, leurs actes puissent avoir des répercussions pendant des années. Si certains d’entre eux peuvent paraître irresponsables, jouant avec leur santé, leur vie, leur sécurité, c’est parce qu’ils n’ont jamais eu à payer le prix de leurs erreurs et qu’ils vivent dans l’illusion qu’ils n’auront jamais à le faire. L’adolescence n’est pas l’âge de la prudence.

Les adolescents n’ont pas la même perception du temps que les adultes

De manière générale, un jeune ne verra pas défiler les jours à la même vitesse qu’une grande personne. Pour lui, ceux-ci passent beaucoup plus lentement.

Si un adulte devait revivre le lycée, ces quelques années passeraient relativement vite pour lui ; pour un adolescent, c’est toute sa vie. Il a l’impression que le début du semestre est survenu il y a un siècle, et quand il se projette vers l’avenir, l’idée qu’il puisse un jour entrer dans la vie active lui semble tellement lointaine qu’elle est difficile à croire. Lorsqu’il attend un événement avec impatience, les jours s’étirent à l’infini, et l’attente est une agonie. Pourquoi se hâter à faire quoi que ce soit, dans ces conditions ? L’adolescent agira quand il agira, rien ne presse.

Les adolescents sont tribaux

Un adolescent n’est pas qu’un individu. On l’a vu, il dépend de ses parents. Et la manière dont il organise sa vie sociale est également différente de celle des adultes. En pleine construction, il va chercher à s’entourer de jeunes qui lui ressemblent, qui ont les mêmes centres d’intérêt que lui, qui traversent les mêmes difficultés ou qui ont commis les mêmes erreurs.

Grâce à ce réseau, cette tribu dans laquelle l’adolescent s’inscrit, il bénéficie d’un groupe dans lequel il se sent à la fois normal, et unique. Oui, les membres de son clan lui renvoient une image proche de la sienne, ce qui lui montre qu’il n’est pas une erreur, un monstre, mais qu’il en existe bel et bien d’autres comme lui ; et en même temps, les membres de la tribu vont se servir de ce qu’ils ont en commun, le revendiquer, l’exacerber pour crier à la face du monde qu’ils sont différents. Pour un adolescent, c’est paradoxal, la socialisation est à la fois une manière de se construire comme individu et de se fondre dans le moule.

Naturellement, rien n’est simple et un même adolescent pourra s’inscrire dans plusieurs cercles sociaux en même temps, qui pourront même paraître contradictoires.

Le langage des adolescents

Comme avec les enfants, un auteur qui a l’ambition de mettre en scène des personnages d’adolescents serait bien inspiré d’écouter un peu comment ceux-ci parlent lorsqu’ils sont entre eux. Le premier constat, c’est que leurs dialogues n’ont rien de caricatural : en règle générale, un adolescent s’exprimera exactement comme un adulte, dans une situation identique. Lorsqu’ils sont en cercle fermé, ils vont parfois pratiquer une langue plus relâchée, et la ponctuer de termes à la mode, auxquels certains d’entre eux sont très perméables, mais ceux-ci ne vont pas intervenir tous les trois mots, ni même dans chaque phrase.

Ce qui rend le langage d’un personnage adolescent authentique, c’est quand ce qu’il dit correspond à ce qu’on sait de lui, comme pour n’importe quel autre personnage. Vouloir « jeunifier » les dialogues de vos personnages ados en y incluant ce que vous percevez comme des mots à la mode est voué à l’échec. Premièrement, la plupart des jeunes ne s’en servent pas autant qu’on le pense ; deuxièmement, ces mots seront devenus complètement ringards d’ici à ce que votre livre soit imprimé.

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