« C’était la vallée »: le débriefing

blog vallée

Dernièrement sur ce blog, j’ai tenté une expérience inédite (en ce qui me concerne) : j’ai posté une nouvelle que j’ai écrite, sous la forme d’un feuilleton en sept parties. Si vous l’avez raté, elle s’intitule « C’était la vallée de l’ombre qui dévore » et le début se trouve ici.

Lorsque j’ai eu l’idée d’écrire cette histoire, l’idée de départ était de produire une courte histoire de fantasy, située dans l’univers du Monde Hurlant, qui sert de décor à mes romans. L’action se situerait entre les livres publiés et ceux que je suis en train d’écrire, et serait centrée sur S, un des personnages principaux de mes histoires.

Mon souhait était de rédiger un récit dans le style « sword and sorcery », un hommage délibéré aux histoires de Robert Howard où on retrouve Conan enlisé dès le départ dans une situation difficile qu’on ne perd pas trop de temps à nous expliquer, qui est rejoint par une mystérieuse jeune femme en péril, et qui termine son histoire par une victoire un peu creuse. C’est le schéma de nombreuses nouvelles de l’auteur et je souhaitais l’explorer et lui rendre hommage.

Autres sources d’inspiration, extérieures au champ de la fantasy : les romans de Cormac McCarthy, marqués par une sorte de résignation face à la justice divine, immense et incompréhensible, et les poèmes de Robert Frost, souvent parcourus par l’idée que l’homme est une créature qui n’est pas la bienvenue dans la nature. J’ai puisé dans le style et les idées de ces deux auteurs pour nourrir mon histoire de fantasy.

Est-ce que ça a fonctionné ? Est-ce que ce mélange était fertile ? Est-ce que cette histoire était intéressante ?

À titre personnel, je suis assez satisfait de l’expérience. J’ai atteint mes objectifs et il se dégage de ce texte une atmosphère pleine de langueur et d’oppression qui était celle que j’avais en tête avant d’entamer la rédaction. Cela dit, pendant que j’écrivais cette nouvelle, j’ai buté sur quelques difficultés de construction, en particulier autour de la montée du suspense, que je n’ai pas entièrement résolues. Bref, il semble bien qu’en cherchant à réaliser un but esthétique très spécifique au niveau du climat qui se dégage de ces lignes, j’ai accouché de quelque chose qui n’est pas entièrement convaincant en tant qu’histoire.

D’ailleurs les faits parlent d’eux-mêmes : ma nouvelle n’a pratiquement donné lieu à aucune réaction ou commentaire. Dans son sillage, on n’a trouvé qu’un silence gêné. En général, des indices comme ceux-là ne trompent pas : si l’histoire avait soulevé l’enthousiasme des lecteurs, ceux-ci se seraient manifestés.

Où ai-je échoué ? Qu’est-ce qu’il y a de cassé dans cette histoire, qui l’empêche de susciter l’intérêt de celles et ceux qui ont pris le temps de l’aborder, ou pire, ceux qui ont tenté de la lire mais ont renoncé, par manque d’intérêt ?

Fort heureusement, j’ai bénéficié de l’éclairage amical de Stéphane Arnier, habitué de ces pages, auteur de talent et habile théoricien de l’écriture sur son blog. Il n’a pas aimé ma nouvelle et il a pris le temps de m’expliquer pourquoi. Comme j’ai pensé que ce type d’analyse était susceptible d’intéresser un grand nombre d’auteurs, je lui ai proposé de partager son commentaire ici, et il a aimablement accepté.

Comme Stéphane commente l’intrigue, si vous souhaitez la découvrir par vous-mêmes avant de lire son commentaire, c’est par ici que ça se passe. Sinon, ses observations commencent ici :

Parti-pris initial

Cette histoire est construite avec l’objectif d’une double révélation finale : l’identité de la succube, et le fait que l’héroïne S connaissait en fait cette identité depuis le début.

Et c’est bien ce second objectif qui, selon moi, pose problème, puisqu’il te force, en tant qu’auteur, à faire plusieurs choix d’écriture peu adaptés, mais que tu DOIS faire si tu tiens à cette révélation :

1) cela t’oblige à écrire en narration omnisciente (puisque la narration focalisée t’imposerait de nous faire partager les pensées de S), une narration avec beaucoup de distance narrative. Les points forts de l’omniscient servent l’auteur quand le récit s’étale sur de longues périodes temporelles, de nombreux lieux, de nombreux personnages, mais du coup sur cette nouvelle elle ne te sert à rien. Tu n’en récoltes que les inconvénients.

2) cela t’oblige à nous dissimuler l’objectif de S. En conséquence, en tant que lecteur nous sommes privés des piliers d’une bonne histoire : désir, besoin, enjeux. L’objectif de S nous apparait bien flou (et pour cause). Elle dit être venue pour enquêter dans la vallée, mais dès qu’elle rencontre Wolodja elle tente d’en sortir, et on ne sait pas pourquoi (elle semble abandonner sa mission). Bien sûr, tout ça a du sens *à la fin* mais en attendant, la lecture est soporifique jusqu’au moment où S parvient à la tour.

3) maintenir ce double secret t’impose enfin (pour ne pas donner trop d’indices aux lecteurs) des scènes où… il ne se passe rien. Relis ton histoire : depuis le début jusqu’au moment où elles arrivent à la tour, pour qui n’a pas compris le pot aux roses, il ne se passe rien. Aucune péripétie sérieuse, aucun danger réel, aucun suspens, on s’ennuie ferme. La tension sexuelle entre les protagonistes ne comporte pas d’enjeu et est donc assez vide de sens et de conséquences.

Tout cela pour quoi ? Pour une révélation qui ne surprendra que les lecteurs les moins attentifs. Personnellement j’ai supposé dès le départ que Wolodja était l’antagoniste, mais je n’ai pas beaucoup de mérite : comme il n’y a pas d’autre suspect et qu’elles sont les seuls personnages du récit, cette histoire ne peut pas se finir autrement. C’est cousu de fil blanc.

Je ne me posais qu’une seule question : pourquoi S ne tue pas la succube elle-même (elle donne l’impression qu’elle pourrait le faire aisément, pendant son sommeil ou en la poussant dans un ravin lors de leur marche) ? Et le récit ne répond pas à cette question, ce qui rend le récit assez incohérent.

C’est l’exemple typique, que je dénonce souvent, d’une histoire qui échoue par excès de mystère.

Parti-pris inverse

Si c’était mon texte (ce qui n’est pas le cas ;)) et que j’entrais en phase de réécriture, je choisirais le parti-pris inverse :

– narration focalisée sur S, stricte et assumée

– assumée = je fais partager toutes ses pensées avec le lecteur, et dès la rencontre avec Wolodja je lui fais partager ses soupçons, et *très vite* lui fait acquérir une certitude

– en conséquence, S et le lecteur ont clairement l’objectif (mener Wolodja à la tour sans que celle-ci comprenne qu’elle a été percée à jour >> expliquer pourquoi S ne peut pas s’en débarrasser seule, et expliquer ce qu’il se passe si S échoue pour insister sur l’importance de la réussite de S)

– toujours en conséquence, l’attirance naturelle de S pour la succube devient clairement une faiblesse contre laquelle elle doit lutter, et ça crée de la tension : que se passerait-il si elle succombait à la tentation ? La rune tracée sur le front de Wolodja fonctionne-t-elle vraiment bien ? A-t-elle une durée d’efficacité limitée dans le temps ? (tic the clock)

– à chaque étape du récit, trouver une situation de tension où S doit réussir à éviter d’autres victimes sans éveiller les soupçons de Wolodja (par exemple, quand elle trouve les femmes rescapées, apprendre qu’il y a un adolescent mâle pas encore touché au village. Ou lorsqu’elles sont seules dans la nature au bord d’un ravin et que Wolodja manque de chuter, expliquer pourquoi S ne peut se permettre de la laisser tomber et doit la sauver, etc.)

J’ai la prétention de penser qu’une telle histoire serait bien plus haletante que sa version actuelle et nous en apprendrait BEAUCOUP plus sur le personnage de S (dont on est tenu à l’écart dans la version que tu as rédigée) : si les « règles du duel » et les enjeux sont bien posés dès le départ, ça peut faire un récit bien tendu et captivant.

Et pour prolonger la réflexion de Stéphane, et mieux comprendre sur quelle base théorique il construit son argument, je ne peux que vous recommander de vous plonger sur un de ses billets consacrés à la focalisation et à la distance narrative, qui peut éviter à un auteur de buter sur le même genre de difficultés que moi.

Et puisque l’objectif de ce billet est de tirer des enseignements de nos erreurs, sentez-vous libres de partager les vôtres : avez-vous déjà connu le même genre de difficultés structurelles avec l’un de vos textes ? Est-ce que la réflexion sur la focalisation développée par Stéphane Arnier vous semble être de nature à améliorer vos écrits, ou à faciliter leur développement ? Et si vous aviez lu ma nouvelle, est-ce que l’analyse développée ici rejoint la vôtre ? L’intérêt de ce blog est le partage, et j’ai la faiblesse de croire que l’on apprend beaucoup de ses erreurs, pour peu que l’on s’y plonge sans vanité ni fausse pudeur.

11 réflexions sur “« C’était la vallée »: le débriefing

  1. Bonjour Julien, Pour des raisons techniques je ne peux pas répondre sur Word press en ce moment. J’espère que ça fonctionnera par email. J’ai trouvé l’analyse de Stéphane Arnier intéressante. Et effectivement si vous aviez adopté un autre point de vue et donné plus d’éléments au lecteur il aurait été happé par cette histoire. Mais moi ce qui m’avait gêné dans la lecture de votre nouvelle, ce n’était pas la structure, c’était le vocabulaire employé. J’ai trouvé les mots choisis « bizarres » sans que je sache vraiment pourquoi. Je me souviens du mot « alangui » qui m’avait gêné dans ce contexte. Et comme j’étais gêné par le vocabulaire, je n’arrivais pas à me concentrer sur le récit, et je décrochais vite. Et je dois avouer que je ne suis pas allé jusqu’au bout (ce qui m’a fait rater le plus intéressant visiblement). Mais peut-être est-ce dû au fait que je lis peu de fantasy et que c’est un vocabulaire lié au genre. Votre vocabulaire ne m’a jamais gêné dans vos articles. Au contraire, je le trouve très clair.

    Bien à vous & bonne continuation.

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    • Merci ! Forcément, je n’utilise pas le même registre de vocabulaire pour un billet informatif que pour un texte littéraire. Cela étant dit, je ne pense pas qu’il y ait un vocabulaire particulièrement lié à la fantasy, donc s’il y a un souci, il n’est pas lié au choix du genre, à mon avis. Merci pour cette remarque, ça donne à réfléchir.

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  2. ça y est, j’ai enfin tout lu, même le commentaire de Stéphane Arnier.
    je suis assez d’accord avec lui, sans avoir l’intelligence décorticatrice dont il fait usage.
    en effet, je suis resté un peu en dehors de l’histoire…(à mon grand regret). Ce qui m’a laissé dehors ? des petits détails :
    – que l’héroïne n’ait pas de nom, juste une initiale – à moins que donner son nom soit une façon de donner un pouvoir à l’autre dans l’univers que tu décris [mais je ne crois pas que tu le dises qq part], elle n’a pas de raison de ne pas se nommer – en tout cas, moi lecteur, j’aurai bien voulu en savoir le pourquoi)
    – le style assez vieux-style, ce que je comprends après coup comme un hommage à Howard, mais qui ne me séduit pas.
    – l’obligation de garder secrète le fait que S suspecte Wolodja t’impose d’écrire de l’extérieur : du coup, fidèle lecteur, je suis resté à l’extérieur.
    – surprise : S qui décapite tout ce qui bouge hésite au moment de zigouiller un lapin qu’elle a piégé… je veux bien, ça surprend , je veux bien,mais ça pourrait être l’occasion de faire comprendre que S,hors situation de combat, ne peut pas tuer (du coup, ça expliquerait aussi qu’elle soit obligé de faire truicider Wo par les gardes, ne pouvant pas le faire elle même).
    Sinon, j’ai suspecté S d’être la méchante. Comme dit Stéphane, on ne sait pas très bien ce qu’elle vient faire par ici, donc elle pourrait tout à fait être la vilaine.

    Évidemment, le lecteur qui connait les Mondes Hurlants doit en savoir plus que moi sur les Chevalières Sacrées, ce qui doit lever pas mal d’inconnues…mais quand on lit « juste » la nouvelle, il y a trop de flous et de fusils de Tchekov qui restent croché à leur clous.

    et puis (quand même) : c’est très bien écrit et bien raconté.

    et puis pour répondre à ta question finale : je ne réfléchis jamais vraiment aux principes de narration. Je choisis la facilité en ne faisant que des petites formes et en adoptant le « je » narratif une fois sur deux. Il faudra que je m’y penche si je veux aller plus loin.

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    • Je pense que les personnes qui ont lu mes romans ont quelques clés de plus que celles qui ne les ont pas lus, mais pas tant que ça. En tant que lecteur, quel que soit le genre, j’aime bien avoir l’impression qu’il existe un monde au-delà de l’histoire qu’on me raconte, et de ne pas avoir toutes les clés pour comprendre tous les détails. Après, il faut que les enjeux restent compréhensibles malgré tout, et si ça n’est pas le cas, c’est problématique.

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      • je crois que j’ai un peu surcritiqué 🙂
        en vrai, j’ai bien aimé et j’aurais voulu en savoir plus ;et tu as raison, on n’est pas obligé de tout comprendre et de tout expliquer ; et même, un peu de flou est appréciable (ça laisse de la place à l’imagination du lecteur ; et si tout est expliqué en détail, le récit risque de se figer en une encyclopédie complète et épuisante)

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  3. Passionnante réflexion ! Merci Stéphane d’avoir aussi bien décortiqué le texte, mis le doigt sur ce qui n’allait pas et, surtout, proposé des pistes d’amélioration. Je n’avais pas pris autant de recul ni vraiment fait le lien entre le choix de narration et la gestion du mystère.

    Personnellement je suis très adepte de la focalisation interne, j’aime trop m’épancher sur les cogitations internes de mes personnages pour m’en passer. Le point sur lequel j’ai dû progresser, c’était de me concentrer sur UN personnage sans dévoiler les pensées des autres et changer de PDV à tout bout de champ.

    Encore merci pour ce partage ! Et bravo de t’être soumis aussi élégamment à l’exercice de la critique 🙂

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