On fait le bilan – 2021

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Comme chaque année à la même date, ce site met un point d’honneur à respecter la tradition du bilan, en ayant cette fois-ci une pensée spéciale et toute particulière pour les blogueuses et blogueurs qui publient des bilans mensuels. Respect. Je ne sais pas comment vous faites.

2021, où comme nous avons tous pris l’habitude de l’appeler, « Covid 2 », a été pour chacune et chacun d’entre nous une année pleine d’incertitudes et d’impatience. Au fond, ce n’est pas très différent sur ce site, même si ça n’a pas grand-chose à voir avec la situation sanitaire.

Comme d’habitude en décembre, j’entame ce bilan par tout ce qui concerne mon activité d’écrivain. De ce point de vue, l’année 2021 a été florissante, en tout cas à mon échelle. En février, j’ai sorti mon tout premier roman en autoédition, « Révolution dans le Monde Hurlant », ce qui représente une grande fierté pour moi, puisque j’ai porté le projet de A à Z, écriture, illustration, mise en page, promotion, etc…

En avril, j’ai participé à un ouvrage collectif avec mes camarades du Gahelig, « Eclats de chocolat », douze nouvelles de littérature de genre autour du thème du chocolat, rédigées par douze autrices et auteurs suisses. Je suis heureux et honoré d’avoir été associé à ce projet en compagnie d’artistes de grand talent.

Il y a également ma nouvelle d’horreur « La dame penchée », publiée, corrigée et republiée sur ce site. Elle devait servir de premier test pour un roman d’épouvante qui est actuellement en suspens.

2021 a aussi été l’occasion de renouer, timidement, avec le lectorat, dans le monde réel. J’ai été présent dans deux événements pour signer mes ouvrages, ce qui représente toujours un moment fort.

Un échec retentissant

Ces satisfactions sont considérables, et elles ne sont pas entachées par la déception, même si déception il y a : « Révolution dans le Monde Hurlant » est un retentissant échec. Les ventes de ce roman ont été ridicules, bien inférieures à mes objectifs qui étaient pourtant très modestes. Je ne peux même pas dire que le livre a déplu, il est simplement passé inaperçu – ce que j’avais à offrir n’a pas intéressé les personnes qui en ont entendu parler. D’ailleurs les articles que j’y ai consacré sur ce site ont été à peine lus. J’ai sans doute commis de nombreuses erreurs dans ce projet, même si je ne sais pas vraiment lesquelles. En tout cas, je continue à croire que le bouquin est plutôt réussi.

Je parle de tout cela avec une certaine candeur, pas pour susciter de la pitié, mais parce que je mène mon existence dans une démarche de vérité. Par ailleurs, je suis convaincu que que cela peut déboucher sur des questions ou des échanges sur ce thème, qui peuvent être féconds pour vous comme pour moi. Si vous avez des réactions ou des interrogations, n’hésitez pas à m’en faire part.

Reste que ce revers a eu un certain nombre de conséquences. La première, c’est que je n’écris pas le troisième tome de mon histoire, et je ne l’écrirai vraisemblablement jamais. La deuxième, c’est que j’ai hésité avant de me relancer dans un nouveau projet. Finalement, je suis en train d’écrire un roman, mais il servira de test : en cas d’échec, je me trouverai une autre occupation.

La troisième conséquence concerne directement les lecteurs de ce blog. J’ai traversé cette année une crise de légitimité, réalisant que je me trouvais dans une position inconfortable pour donner des conseils sur l’écriture à qui que ce soit. J’ai donc arrêté d’écrire de nouveaux articles, avant de reprendre au ralenti. Le rythme des parutions est devenu bimensuel plutôt qu’hebdomadaire.

Le résultat, conjugué probablement à une certaine lassitude de la part des fidèles du blog, c’est que pour la première année depuis que j’ai lancé mes activités de Fictiologue en 2017, j’ai eu significativement moins de pages vues que l’année précédente, même si j’ai eu très légèrement plus de visiteurs. Tendance déjà observée l’année dernière, le nombre de commentaires et de mentions « J’aime » continue à baisser, comme il le fait chaque année depuis 2018. C’est regrettable, de mon point de vue, parce que ce sont vos retours qui me motivent à continuer.

On constate une usure

Les articles les plus populaires sont anciens. Les billets que j’ai publiés cette année ont suscité relativement peu d’intérêt. Celui qui a connu le plus de succès se classe au 66e rang de mes publications, autant dire pas très haut. Ma série consacrée aux suites, ou celle sur le genre en littérature, m’ont malgré tout valu un intérêt poli.

Bref, on constate une usure. Dans le couple entre vous et moi, une certaine indifférence s’est peu à peu installée, ce qui est, finalement, très humain.

Tout cela mène naturellement à une réflexion sur l’avenir. Il y a une année, j’avais déjà l’impression que le site tirait ses dernières cartouches. Finalement, ça n’a pas été le cas, et j’ai d’ailleurs plusieurs billets déjà écrits et pas mal d’idées encore inexploitées. Malgré tout, le thème que j’explore sur ce blog n’est pas inépuisable, ma motivation est en baisse et l’intérêt des lecteurs s’estompe progressivement. On se bat pour être à l’avant dans un avion qui va droit vers le crash.

Le Fictiologue restera de toute manière ma base d’opération sur le web, même au cas où je m’y ferais plus discret. Au final, tout cela engendre un suspense insensé. Est-ce que nous nous retrouverons tous ici dans un an pour tirer un nouveau bilan, ou est-ce que ça n’en vaudra pas la peine ? Est-ce que j’aurai le plaisir de lire vos commentaires et qu’ils m’inspireront de nouveaux articles ? Est-ce que je sortirai un nouveau roman ? Rendez-vous en 2022 pour le découvrir.

Les types d’enjeux

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Des enjeux, en littérature, il en existe plusieurs types. Même si, au final, ils peuvent tous se résumer par la formule « les conséquences négatives de l’échec des protagonistes », les conséquences en question peuvent se manifester de manières très diverses. L’enjeu final d’une saga de science-fiction peut être l’annihilation de toute trace de l’humanité dans l’univers, alors que l’enjeu d’un roman familial intimiste peut être l’oubli de la mélodie que le grand-père du protagoniste lui chantait quand il souffrait de la rougeole.

Afin d’y voir plus clair, il peut être utile de tenter d’établir une classification. En réalité, je vous en propose deux, dans la mesure où, pour commencer, les enjeux d’un roman peuvent facilement se répartir dans une des deux catégories suivantes : externes ou internes.

Les enjeux externes

Cette catégorie, sans doute la première que l’on a en tête lorsque l’on commence à réfléchir à la question des enjeux, concerne tout ce qui a trait à l’univers physique qui entoure les personnages, qui comporte donc tous les individus, les lieux, les objets, mais aussi les construits sociaux, les cultures, les traditions, les relations entre les personnages. Oui, c’est assez vaste.

En gros, les enjeux externes concernent le « faire », l’« agir », les conséquences palpables et tangibles des actions des personnages. En raison de leurs actes, le monde autour d’eux se transforme : des choses sont détruites ou construites, des êtres meurent ou naissent, des civilisations sont créées ou effacées, des entreprises sont ruinées ou font fortune, des histoires d’amour commencent ou se terminent.

Cette catégorie peut sembler beaucoup trop immense pour être d’une quelconque utilité. À quoi cela peut-il bien servir de ranger tous les enjeux de la littérature dans seulement deux catégories, l’une des deux comprenant l’univers physique et social dans son intégralité ? En fait, si cette distinction est pertinente, c’est parce qu’elle permet de différencier les enjeux externes et internes, qui vont souvent de pair.

Reprenons l’exemple très parlant du film « Le monde de Nemo », déjà évoqué dans cette série. Comme nous l’avons vu, l’enjeu externe tourne autour de la quête du poisson-clown Marin qui recherche son fils Nemo à travers l’océan : s’il échoue, celui-ci va peut-être mourir, ou en tout cas le père et le fils risquent de ne plus jamais se revoir. Mais il ne s’agit que d’un aspect des enjeux de cette histoire…

Les enjeux internes

Tout ce qui se passe à l’intérieur de la tête de vos protagonistes appartient à la catégorie des enjeux internes. Cela peut sembler moins vaste que le premier groupe, mais en réalité il s’agit d’un univers presque infini. Il contient toutes les activités mentales, toutes les représentations, toutes les émotions ressenties, les valeurs éthiques, les idéaux philosophiques, l’identité, la mémoire, la culture, la psychologie et une myriade d’autres choses qui cohabitent dans notre crâne.

Ici, on se situe dans le « être », dans le « ressentir », dans l’« apprendre » de l’histoire, les conséquences mentales et psychologiques de l’histoire.

Les enjeux internes peuvent être le seul type d’enjeu d’une histoire. Par exemple, vous pouvez très bien écrire un roman sur une victime de l’inceste qui, enceinte, cherche à décider si elle souhaite ou non adresser à nouveau la parole à son père, responsable de tant de souffrances. Tout ce qui est important dans ce type d’histoire appartient à l’univers mental de la protagoniste, et les enjeux externes sont négligeables.

Bien souvent, cela dit, un roman présentera des enjeux internes et externes. S’ils fonctionnent en tandem, c’est mieux. Une manière simple et élégante de procéder, c’est de raconter une histoire au sujet d’un personnage qui a un problème à résoudre et une faille de caractère. En résolvant son problème, il parvient en même temps à combler son défaut, et les deux enjeux parviennent à leur conclusion ensemble, comme s’il s’agissait des deux facettes d’une même situation.

Ainsi, dans « Le Monde de Nemo », l’enjeu interne de Marin consiste pour lui à apprendre à faire confiance à son fils handicapé et à lui laisser un peu de liberté, plutôt que de s’inquiéter en permanence qu’il lui arrive quelque chose. S’il n’y parvient pas, il va étouffer son enthousiasme et lui ménager une horrible jeunesse. Cela dit, le fait qu’il en prenne conscience lui donne l’impulsion qui lui permet de retrouver Nemo. Ainsi, l’enjeu interne (la peur étouffante de Marin) et l’enjeu externe (il faut retrouver Nemo) sont résolus en symbiose l’un par rapport à l’autre, se renforcent mutuellement, et s’entortillent avec élégance autour des thèmes de liberté et de codépendance qui sous-tendent le film. Quand ces choses-là sont réussies, ça peut être magnifique.

Les autres enjeux

Analyser les enjeux en fonction de la grille externe/interne est déjà riche d’enseignements pour un auteur, et ça peut être suffisant. Cela permet de raconter des histoires sur des personnages qui font quelque chose, et qui, en le faisant, apprennent quelque chose.

Cela dit, pour prendre pleinement conscience des possibilités qu’offre la réflexion autour des enjeux à la création littéraire, il peut être nécessaire d’énumérer quelques catégories supplémentaires. Celles-ci ne s’ajoutent pas à la dichotomie externe/interne, il s’agit d’un autre découpage, en fonction de la typologie de ce qui est accompli par les personnages. Les cinq catégories qui suivent ne sont que des exemples : on pourrait y ajouter les enjeux écologiques, monétaires, artistiques, matériels, psychologiques, éducatifs, judiciaires et bien d’autres. Le tout est de prendre conscience que parmi les infinités d’histoires que l’on peut raconter, ce qui se joue peut prendre une très grande variété de forme.

Les enjeux physiques

C’est tout ce qui concerne la possibilité pour vos protagonistes de souffrir, d’être blessé et de mourir. S’ils échouent, ils risquent d’avoir très, très mal. Inoculez-leur des maladies, torturez-les, découpez-les en petits morceaux, rouez-les de coups, tirez-leur dessus, jetez-les dans une maison en feu et regardez ce qui peut arriver, blessez-les et examinez de quelle manière ils peuvent récupérer. Les enjeux physiques sont prépondérants dans la littérature d’aventure ou d’action, mais ils peuvent être utilisés dans n’importe quel type d’histoire. Il n’y a pas grand-chose de plus universel que la souffrance et la mort.

Les enjeux sociaux

Le standing social, la reconnaissance par ses pairs, les liens familiaux, l’appartenance à une classe, à une caste, la réputation, la possibilité de voir son identité comprise et reconnue : voilà quelques-uns des enjeux sociaux qui peuvent être utilisés dans un roman. Un scientifique fait une découverte tellement révolutionnaire qu’il craint d’être ridiculisé s’il la rend publique ; une femme découvre qu’elle a été adoptée et craint que cela ne complique l’obtention d’un héritage ; un trafiquant fait tout pour éviter que les membres de son gang découvrent son homosexualité… Pour certains, exister aux yeux d’autrui est plus important que la vie elle-même, et ils sont prêts à commettre des actes inimaginables pour éviter de perdre la face.

Les enjeux émotionnels

On peut mourir émotionnellement aussi. On peut avoir le cœur brisé, on peut perdre tout espoir, on peut choisir de vivre le reste de sa vie comme un automate, de se fondre dans la masse et de ne plus jamais faire de vague, tant la crainte de se faire à nouveau broyer par l’existence est grande, on peut faire une dépression, on peut être hanté par la honte ou par les regrets, on peut être en deuil. Imaginez l’ironie horrible du protagoniste qui réussit les enjeux externes qui étaient au cœur de l’histoire, mais le fait en sacrifiant les enjeux internes, ceux-ci étant de nature émotionnelle. Il a gagné, mais à l’intérieur, il est brisé, vaincu. Vous pouvez même lui donner une fausse victoire avant sa vraie défaite. Vos lecteurs vont tellement chialer.

Les enjeux philosophiques

Qu’est-ce que cela signifie de faire le bien ? D’être une bonne personne ? De donner l’exemple ? D’être un meneur ? Un père ? Comment répondre à ces questions aussi vieilles que l’humanité, et trouver des réponses alors que personne ne propose de points de repères ou de solutions pour s’orienter ? Et si l’on échoue sur tous les plans, comment va-t-on faire pour poursuivre son existence dans la dignité ? Si les enjeux physiques de votre histoire vous paraissent fades, vous tourner vers l’éthique et la philosophie peut vous aider à glisser dans la mixture le savoureux piment existentiel qui lui manquait.

Les enjeux professionnels

Imaginez que votre boulot soit à ce point la partie la plus importante de votre vie, que si vous échouez, que votre carrière ne prend par la tournure que vous attendiez, que si vous ne vous donnez pas à 100% pour obtenir les résultats que vous espériez, vous avez l’impression que plus rien n’a d’importance. Imaginez que votre emploi soit tellement ennuyeux, tellement abrutissant, vos tâches tellement absurdes, vos supérieurs tellement incompétents, vos collègues tellement monstrueux, que si vous ne changez pas quelque chose très vite, vous sentez que vous allez péter les plombs. Le travail, la réussite, l’échec constituent eux aussi des enjeux qui peuvent générer de nombreuses histoires haletantes.

Faites-vous un cadeau !

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Se servir des enjeux

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Quels sont les enjeux d’une histoire, à quoi servent-ils et comment peut-on s’en servir pour rendre le récit plus palpitant ? Après vous avoir proposé plusieurs définitions, je vous propose à présent de passer à l’étape suivante, et de vous fournir une marche à suivre afin d’intégrer simplement la réflexion autour des enjeux dans votre roman.

Pourquoi c’est important ? Parce que les enjeux constituent le mécanisme grâce auquel les lecteurs vont avoir envie de tourner les pages de votre roman.

Les enjeux engendrent de la tension, qui à son tour génère du suspense, pour les protagonistes comme pour les lecteurs. Le seul moyen de l’apaiser consiste à savoir si les personnages déjouent les enjeux auxquels ils sont confrontés, et de quelle manière ils s’y prennent. Et pour le savoir, il n’y a qu’une seule possibilité : continuer à lire. Bien amenée, cette question des enjeux peut engendrer chez le lecteur une expérience émotionnelle intense et mémorable, qui va laisser des traces et qui va faire en sorte qu’il recommande votre roman à ses amis et connaissances. C’est dire si cette notion est importante et si elle mérite que vous lui accordiez du soin, de l’attention et du temps.

Comment faire ? Voici une façon de procéder en six étapes que je vous propose. Naturellement, ce n’est qu’un point de départ, un outil à votre disposition. Sentez-vous libre de l’adapter ou de le modifier pour qu’il soit pleinement adapté à votre projet d’écriture. Cela dit, je vous recommande de ne pas complètement sauter cette réflexion : plus vous aurez les idées claires sur les enjeux, plus les principales étapes de l’écriture de votre roman, telles que le plan, les personnages, le décor, la structure, seront faciles à forger.

1. Définir les enjeux

Au début de votre démarche littéraire, alors que votre histoire n’est sans doute constituée que d’une idée dans votre tête, ou de quelques phrases gribouillées dans un carnet de notes, c’est le moment, déjà, de définir les enjeux.

Deux cas de figure se présentent à vous. Le premier, c’est celui où votre première impulsion créative constitue déjà une histoire digne de ce nom. Dans ce cas, votre mission est relativement simple, puisqu’elle va consister à repérer et identifier les enjeux dans cet embryon narratif. Ou, pour le dire d’une manière différente : reformulez votre idée en termes d’enjeux. Dans « Pinocchio », de Carlo Collodi, les enjeux, pour le personnage-titre, consistent à devenir un vrai petit garçon plutôt qu’un pantin ; dans « Sense and Sensibility », de Jane Austen, les enjeux pour Marianne et Elinor sont de trouver un mari sans se trahir ; dans « Dune » de Frank Herbert, l’enjeu pour Paul Atreides est de venger sa famille, spoliée par une maison rivale.

Revenez aux différentes manières de définir les enjeux que je vous ai exposé dans un précédent billet. Elles doivent vous aider à identifier ces mécanismes. Les enjeux peuvent correspondre à quelque chose que le protagoniste souhaite (« Je veux être un vrai petit garçon »), à quelque chose dont il a besoin (« Il faut que je trouve un moyen d’échapper à cette sorcière ou elle me mangera »), ou à des circonstances extérieures dans lesquelles il se retrouve enrôlé au gré des circonstances (« Le roi est fou et quelqu’un doit l’arrêter avant qu’il ne dévaste le royaume »). Bien souvent, on a affaire à une combinaison des trois. Il se peut aussi que les enjeux évoluent au cours de l’histoire, ou qu’il y ait plusieurs enjeux, typiquement de nature intérieure et extérieure. Mais de manière générale, plus limpides seront les enjeux de votre roman, meilleur il sera.

Le deuxième cas de figure, c’est celui où, lorsque vous vous penchez sur votre idée de départ, vous ne parvenez pas à identifier les enjeux. C’est le signe que votre idée n’est pas encore réellement aboutie, qu’il ne s’agit pas encore d’une histoire à proprement parler. Peut-être avez-vous eu des fragments d’idées, qui concernent le décor, le thème ou les personnages par exemple. Il vous reste à les connecter d’une manière qui puisse être exploitée sous une forme narrative.

Imaginons que vous ayez l’idée d’un héros amnésique qui se retrouve avec, sur lui, une lettre. Vous avez également l’idée d’un château souterrain, et d’une armée de statues vivantes. Tout ça, ce ne sont que des pièces détachées. Pour leur donner une forme, trouvez un enjeu. Par exemple, notre personnage amnésique cherche à retrouver la mémoire, et s’il n’y parvient pas, l’armée de statues réfugiées dans le château va conquérir le royaume. Même si tout cela doit encore être connecté et construit pour avoir du sens, mais voilà les enjeux, et avec cette simple réflexion, vous avez obtenu l’ébauche d’une histoire.

2. Exposer les enjeux

Une fois que les enjeux de votre histoire sont clairs dans votre tête, vous pouvez passer à la suite et commencer à construire, puis à rédiger votre histoire. Avoir les idées claires au sujet de vos enjeux devrait vous aider à échafauder un plan, où votre protagoniste ou vos personnages principaux font face à une série de péripéties qui, tour à tout, les éloignent et les rapprochent de la résolution de ces enjeux.

Mais il est très important de ne pas manquer cette deuxième étape : ces enjeux, il faut les exposer. Comprenez : il faut que dans votre roman, quelque part, si possible assez près du début, vous écriviez explicitement quels sont les enjeux, afin que le lecteur soit au courant. Oui, cela signifie que dans notre histoire d’amnésique, je vous suggère d’inclure une scène dans laquelle quelqu’un dit à notre héros : « Si tu ne retrouves pas tes souvenirs, l’armée des statues va conquérir le royaume. » Oui, avec ces mots-là.

Exposé de cette manière, cela semble terriblement simpliste. Peut-être êtes-vous en train de vous dire que ce n’est pas la peine d’être aussi littéral, et qu’il vaut mieux exposer vos enjeux de manière plus subtile, indirecte, ou faire confiance aux capacités de compréhension du lecteur qui va saisir de lui-même à quoi rime votre histoire, sans qu’il soit besoin de lui souligner à gros traits rouges.

Respectueusement, vous avez tort.

Les enjeux donnent une direction à l’histoire. Ce sont eux qui relient le début à la fin de votre roman, le protagoniste à tous les autres personnages, rendent les thèmes concrets, donnent de l’importance aux décisions qui sont prises, et confèrent de la résonance émotionnelle à votre récit. Plus vos enjeux sont clairs, compréhensibles et dépourvus d’ambiguïté, plus vos lecteurs vont saisir le type d’histoire qu’on leur raconte, les conséquences des choix, des échecs et des réussites de vos personnages, et plus ils vont se sentir impliqués. Pour que cela fonctionne, il n’y a pas à tourner autour du pot : dites explicitement quels sont les enjeux de l’histoire, aussi tôt que possible. Vos lecteurs ne vont même pas se rendre compte que vous manquez de subtilité, je vous le promets.

Les studios Pixar ont tout compris à la manière d’intégrer les enjeux dans une histoire. Je vous invite à revoir leurs films dans cette optique : vous serez surpris de constater à quel point l’exposition des enjeux y est explicite. L’exemple le plus criant est le film « Le monde de Nemo », dont le titre même résume les enjeux (« Finding Nemo », le titre original, signifie « Trouver Nemo »). Je suis allé vérifier : dans les cinq premières minutes de l’histoire, on entend notre protagoniste, Marin, le père du poisson Nemo qui vient de se faire emporter par un pêcheur, dire : « Ils ont emporté mon fils. Je dois trouver le bateau », puis une minute plus tard : « Je dois trouver mon fils. » Difficile d’être plus clair et moins subtil, et pourtant, c’est exactement ça qu’il faut faire.

Il y a des exceptions. C’est le cas par exemple de tout ce qui concerne les enjeux intérieurs. Un auteur de roman existentiel qui rédige un roman sur le deuil pourra se permettre de laisser planer le doute sur la nature du malaise du protagoniste. Oui, on sent immédiatement que quelque chose ne va pas et que les enjeux du roman vont consister pour lui à surmonter (ou non), la crise qui le tenaille, mais il n’est probablement pas si urgent de livrer immédiatement tous les détails sur la nature de cette crise.

Autre exception : comme on le verra plus loin, parfois les enjeux changent. Pas la peine de casser le suspense pour nous dérouler toute la chaîne d’enjeux qui attendent le protagoniste. Exposez déjà le premier, ça sera bien suffisant. Ce qui compte, c’est qu’à chaque instant, il y ait un enjeu clair.

3. Établir un lien entre le protagoniste et les enjeux

Pour que votre roman fonctionne, il faut que votre protagoniste soit connecté aux enjeux. Considérez qu’il s’agit là d’une autre règle d’or : pas d’histoire réussie sans relier les personnages principaux avec les enjeux. Dans certains cas, ce lien va de soi, parce qu’on a affaire à des enjeux d’une nature personnelle. Dans d’autres cas, il convient d’établir ce lien d’une autre manière.

Les possibilités sont infinies. Il peut s’agir de quelque chose de personnel, qui lui tient à cœur et qu’il cherche à accomplir (« Je veux identifier l’assassin de mon mari ») ; il peut s’agir d’un danger qu’il court, ou d’une échéance qu’il cherche à respecter (« Ce bus va exploser si la vitesse descend en-dessous de 50 miles à l’heure ! ») ; on peut avoir affaire à une situation qui le dépasse, mais dans laquelle il finit par jouer un rôle-clé (« Il faut détruire l’Etoile de la mort ! »)

Quelle que soit la nature de la connexion, il est crucial que votre personnage ne soit pas indifférent aux enjeux. Si c’est le cas, le roman est ruiné : on ne peut pas demander aux lecteurs de s’intéresser à l’histoire qu’on leur raconte davantage que ceux qui la vivent. Il y a mille manières différentes d’établir une telle connexion, la seule erreur étant de ne pas le faire.

Même dans les cas où les enjeux d’une histoire dépassent la situation individuelle du protagoniste, il est préférable de trouver une manière d’illustrer que tout cela a une résonance personnelle pour lui. Pourquoi ? Parce que c’est ainsi que fonctionnent nos émotions. Il est difficile d’avoir de l’empathie pour une foule, mais très facile de comprendre les souffrances d’un individu. Oui, Superman va sauver Metropolis de la destruction, et tant mieux pour les habitants de la ville, mais l’histoire sera plus poignante si, quelque part, Lois Lane est en danger (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle cette pauvre Lois est souvent en danger).

Il est généralement préférable que votre protagoniste ait quelque chose de personnel à perdre en cas d’échec. Oui, il peut s’agir d’un danger qui le frappe, lui ou un proche, mais en fonction des genres et des histoires, cela peut prendre une forme plus indirecte : il peut voire une histoire d’amour prometteuse se terminer avant terme ; il peut rater une promotion qu’il convoitait ; un de ses secrets peut être révélé, le mettant dans l’embarras ; il peut rater son année ou un examen important ; il peut perdre sa liberté, son honneur, sa fortune.

Dans certains romans, le protagoniste peut également être affecté sur un plan idéologique, dans le cas par exemple où une cause à laquelle il adhère est ruinée ou discréditée. Il peut également être affecté au niveau de ses valeurs : son altruisme, son professionnalisme, sa curiosité sont telles que son implication dans l’intrigue ne fait que se renforcer (« Sa place est dans un musée ! »)

Pourquoi est-ce que la fantasy multiplie jusqu’à l’écœurement les histoires d’Élus et de Prophétie ? Parce que c’est un moyen bon marché d’établir un lien entre un individu et des enjeux qui lui sont extérieurs (« Tu dois sauver le monde parce que tu es le seul à pouvoir le faire, la Prophétie l’a dit ! »)

Quelle que soit sa nature, cette connexion protagoniste-enjeux, soignez-la. Plus vous le ferez, plus votre histoire sera poignante. Si ce lien s’incarne dans un personnage, rendez-le attachant, faites en sorte qu’on comprenne pourquoi il peut inspirer de l’amour, de l’amitié, de la loyauté. Si c’est une cause, rendez-la concrète : faites-nous découvrir les habitants du village qui risque d’être démoli, faites-en des individus qu’on a envie de défendre ; présentez-nous le veuf dont l’assassinat de l’épouse sert de base à l’enquête de votre protagoniste, et laissez-le nous décrire sa femme avec ses mots. Tout ce travail va vous rapporter gros par la suite.

4. Établir un lien entre le lecteur et les enjeux

Naturellement, s’il est très important de tisser des liens entre le protagoniste et les enjeux, il faut en faire de même pour la lectrice ou le lecteur. Voilà encore une opération qu’il vaut mieux ne pas négliger. Plus le lecteur sera attaché personnellement à ce que vos personnages triomphent des enjeux qui sont au cœur de votre intrigue, plus il sera accroché par votre histoire, et plus il sera affecté émotionnellement en refermant le livre.

Heureusement, une bonne partie du travail qui permet d’établir le lien protagoniste-enjeux fonctionne également avec le lien lecteur-enjeux. Pour que votre lectorat adhère immédiatement et durablement aux enjeux, il est préférable de lui faire dès le départ passer du temps avec ceux-ci. Dès les premiers chapitres, laissez-le se promener dans les verts pâturages de la Comté, et faire connaissance avec la touchante innocence des Hobbits : lorsque les menaces qui pèsent sur le monde se préciseront, son attachement pour ce pays et ses habitants renforcera son émotion. Dans une romance, quand les deux amoureux traversent une crise et semblent sur le point de se séparer, c’est parce que vous aurez pris le temps, en amont, de montrer à quel point ils peuvent se rendre mutuellement heureux que vos lecteurs seront captivés. Dans un thriller, c’est parce que vous aurez consacré du temps à nous montrer qui sont les otages et à quoi ressemble leur vie que vos lecteurs craindront pour leur vie lorsque la situation tournera à l’aigre.

Personne ne se soucie réellement du sort de parfaits inconnus, de statistiques, de théories : ce n’est qu’en faisant réellement la connaissance des personnages secondaires, des victimes, des innocents, en apprenant qui ils sont, en les voyant évoluer de manière concrète, que l’on forge un lien avec eux et que l’on se soucie de leur sort.

Un avantage de procéder de cette manière, c’est que si vous vous montrez efficace, cela vous permettra de mettre en scène un personnage principal antipathique. Votre protagoniste peut être un vrai salaud s’il protège un personnage secondaire dont vous vous souciez ; si vous vous préoccupez sincèrement du but poursuivi par le protagoniste, dans une certaine mesure, cela vous préoccupera moins s’il doit, pour arriver à ses fins, user de méthodes qui ne sont pas très recommandables. Travailler ainsi sur l’attachement du lecteur et sur les enjeux permet ainsi de jouer avec ses sentiments et de le glisser dans les baskets d’individus ambigus, mais dont les aspirations sont nobles.

5. Rappeler les enjeux

Établir les enjeux de manière claire et mémorable dès le départ, c’est important. Mais ça ne suffit pas : il faut les rappeler encore et encore. La mémoire des lecteurs est loin d’être parfaite, en particulier en ce qui concerne leurs réactions émotionnelles. Oui, ils se souviennent sans doute de la Comté, ou de l’époux de l’héroïne que vous leur avez montré dans les premiers chapitres, mais si vous ne leur rappelez pas pour quelle raison ils les ont trouvés sympathiques, vous allez les perdre et la conclusion de votre histoire n’aura pas l’impact que vous souhaitez.

Il convient donc de rappeler régulièrement les enjeux, en particulier quand l’histoire est longue et complexe. Ce n’est pas si facile à faire que ça, parce qu’à rabâcher toujours les mêmes choses, on peut vite lasser. Il faut donc trouver un moyen de revitaliser la connexion entre le lecteur et les enjeux, sans se contenter de répéter les mêmes informations encore et encore. Pour cela, je vous propose trois pistes.

La première est la plus naturelle : c’est celle qui consiste à entrelacer ce rappel dans l’intrigue. Prenons la situation simple d’une histoire où l’enjeu est d’éviter la destruction d’un village ou d’une région. Si, au cours du récit, la situation ne cesse de se détériorer, que ce lieu subit des attaques répétées, que des intrigues secondaires mettent en scène en miniature ce qui risque d’arriver au terme du roman, vos lecteurs ne vont jamais perdre de vue les enjeux. Si l’étudiant qui est votre protagoniste est constamment ballotté par l’intrigue dans des événements qui l’empêchent d’étudier et que sa moyenne est de plus en plus mauvaise, le spectre du redoublement ne va jamais s’éloigner. Si ça fonctionne de cette manière, c’est très bien : il n’y a rien de plus à faire.

Mais parfois, les circonstances de l’intrigue font qu’il est difficile de procéder de la sorte. Une méthode qui fonctionne bien, dans ce cas, consiste à intercaler des intrigues secondaires qui font écho aux enjeux centraux de l’intrigue. Le héros vient en aide à des gens qui lui rappellent son village ; la détective fait la connaissance d’une femme dont la situation lui rappelle celle de son épouse ; une petite catastrophe locale rappelle qu’une grande catastrophe globale est sur le point de se produire. Ces événements servent à rappeler au protagoniste et au lecteur ce qui est en jeu et ce qui risque de se produire dans le pire des scénarios.

Enfin, troisième approche : le rappel symbolique. C’est le plus simple, mais ça peut également être le moins subtil. Votre protagoniste a sur lui un objet, ou alors il a une habitude, il chante une chanson, il a un tatouage, ou quoi que ce soit, qui représente les enjeux. En incluant ces éléments dans l’histoire, cela permet de rappeler les enjeux sans avoir à dérouler à nouveau toutes les explications. Si votre héroïne tente de refaire sa vie après le décès de son mari, la montre dont il lui a fait cadeau et avec l’ouverture de laquelle elle ne cesse de jouer peut suffire à indiquer aux lecteurs où elle se situe par rapport aux enjeux émotionnels de l’histoire.

6. Augmenter les enjeux

Dans une histoire dynamique, les enjeux évoluent progressivement. En général, la situation se corse et tout va de pire en pire. Nous aurons l’occasion d’aborder cet aspect dans un prochain billet en détail. Mais à ce stade, notez que les enjeux de départ ne sont pas nécessairement une donnée immuable, mais qu’elle est amenée à évoluer au cours du récit.

Critique : Le Maître et Marguerite

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Le diable, qui se cache sous l’identité d’un magicien de music-hall nommé Woland, ainsi que ses sinistres assistants, persécutent une confrérie d’écrivains moscovites de l’entre-deux-guerres, en leur jouant toute une série de tours cruels ou burlesques. En parallèle, il donne un coup de pouce à Marguerite, une jeune femme mariée à un auteur, le Maître, mis au ban de la société pour avoir rédigé un roman sur Ponce Pilate, dont des extraits s’interpénètrent avec la trame principale du livre.

Pour l’anecdote, j’ai écrit cette critique en 2018 et pour des raisons qui m’échappent, je ne l’ai jamais postée sur mon site. Donc la voici, même si le mystère reste entier sur les raisons pour lesquelles ce texte est resté inédit jusqu’ici.

Titre : Le Maître et Marguerite

Auteur : Mikhaïl Boulgakov

Editeur : Domaine public (ebook)

Il y a une scène dans « Le Maître et Marguerite » qui ne résume pas le roman, car aucune scène ne saurait contenir une telle avalanche d’imaginaire, de personnages et de situations cocasses, mais qui offre un aperçu de mon opinion au sujet de ce texte. On y voit Marguerite, une pure jeune fille qui vient d’accepter de signer un pacte avec le Diable et de devenir sorcière, profiter de ses nouveaux pouvoirs pour entrer au domicile d’un influent critique qui a, dans le passé, massacré le roman du Maître, le mari écrivain de la jeune femme. Pour le punir, elle saccage l’appartement avant de s’en aller, satisfaite du devoir accompli.

Il y a quelque chose de vindicatif dans « Le Maître et Marguerite ». Le livre est considéré comme un classique, une évocation mordante de la Russie stalinienne et une exaltation des vertus de l’imaginaire face au rigorisme et à la lâcheté des dictatures. Tout cela est vrai, et le roman a des qualités innombrables : un style impeccable, une grande drôlerie, un sens de l’image qui frappe, un auteur érudit qui constelle son texte de références musicales et littéraires, une imagination débridée, un narratif aux multiples niveaux de lecture, etc… Il n’a tout simplement pas son pareil dans toute l’histoire de la littérature.

Cela dit, c’est aussi le roman d’un écrivain frustré par la société liberticide dans laquelle il vit, un écrivain bien décidé à régler ses comptes à travers ce texte dont il sait qu’il ne sera jamais publié (il le sera longtemps après sa mort). À ce titre, le lecteur contemporain risque bien de se retrouver désemparé face à ce texte qui ne retient des horreurs staliniennes que les souffrances des artistes bâillonnés par le pouvoir. Oui, « Le Maître et Marguerite » fonctionne comme une satire de cette époque sombre de l’histoire russe, mais c’est une satire qui ne s’intéresse aux goulags et aux assassinats de dissidents que de manière oblique.

Qui plus est, Boulgakov ne déploie pas beaucoup d’efforts à rallier le lecteur à sa cause : l’ignominie des serviteurs du pouvoir soviétique est considérée comme allant de soi, elle n’est que peu illustrée dans le roman, et c’est malgré tout l’unique angle d’approche du texte.

Bien entendu, toute personne qui connait un tant soit peu cette page sombre de l’histoire n’aura aucune sympathie pour Staline, mais quant à étendre cette inimitié à la myriade de fonctionnaires et d’artistes officiels tournés en ridicule dans le roman, c’est plus délicat. On est prié de se réjouir des mauvais tours que leur fait subir Woland, mais comme ces figures ne sont qu’esquissées, certaines scènes manquent de l’impact émotionnel qu’elles pourraient avoir. Comment se réjouir des malheurs de personnages qu’on connaît à peine ?

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Les protagonistes n’ont pas beaucoup plus de substance. D’ailleurs, il est difficile de parler de protagonistes à proprement parler : Woland est le moteur de l’action, mais il reste dans l’ombre pendant une bonne partie du roman, et le lecteur n’a aucun accès à son intériorité ; le Maître est absent du premier tiers du roman, après quoi il reste passif, simple spectateur des événements ; quant à Marguerite, elle se montre plus dégourdie, mais, n’apparaissant pas avant la seconde moitié du livre, il est malaisé de la voir comme le sujet central de l’histoire.

Au final, la figure dont le lecteur est le plus proche est celle de Ponce Pilate, protagoniste du roman-dans-le-roman, dont on en vient par moment à souhaiter que celui-ci existe pour de vrai et qu’on puisse le lire dans son intégralité.

On pourrait encore parler des ruptures constantes de ton, qui passe des pitreries les plus grossières aux considérations philosophiques, en passant par des scènes de pure inspiration fantastique, sans oublier le recours à la satire. L’effet produit est une désorientation, où l’on ne sait plus trop s’il faut rire ou pleurer, craindre pour les personnages ou se désintéresser de leur sort, en on en vient à s’éloigner du roman, pour ne plus le considérer que comme une curiosité.

« Le Maître et Marguerite » est le roman illisible d’un esprit brillant, fécond, érudit : il est constamment surprenant, riche en idées et en références, drôle et piquant, profond et léger à la fois. Hélas, en ce qui me concerne, même si le texte a ravi mon intellect, il m’a laissé froid sur tous les autres plans.