La normalisation

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Dans un billet précédent, j’ai examiné une manière dont la littérature peut influencer la société dans laquelle elle s’inscrit, en évoquant la question du roman à message ou à thèse. Il ne s’agit cependant pas de la seule façon dont une histoire peut toucher celles et ceux qui l’abordent et influencer leurs valeurs. Un autre mécanisme à garder à l’esprit est celui de la normalisation.

En deux mots, la normalisation est le nom que l’on donne au processus qui permet à une œuvre d’épouser des valeurs en présentant celles-ci comme normales. Si, dans votre narratif, une attitude, une thèse, une vision du monde, une opinion politique, un acte, est représenté de manière détachée, sans que personne ne remette tout cela en cause ou ne formule une objection, c’est que vous avez normalisé ces valeurs.

Des études ont démontré que ce processus, né entre les pages d’un livre, peut avoir des conséquences dans le monde réel. En d’autres termes, à force de voir, dans la fiction, certains actes ou certaines valeurs présentées comme allant de soi, on finit par considérer qu’il en va ainsi dans la réalité. Confronté à une grande quantité d’histoires dans lesquels les policiers sont principalement animés par un sentiment de justice, un individu aura peut-être du mal à comprendre ou même à percevoir les cas où des agents de police se comportent de manière injuste. Il est difficile d’engendrer par soi-même des valeurs dont on n’a jamais vu la moindre illustration.

Cela induit une responsabilité morale

Qu’est-ce que cela signifie pour vous, auteur ? Cela induit une responsabilité morale, qui consiste, au moins, à être conscient de ce mécanisme et des valeurs que transmet votre roman à travers lui. Cette responsabilité, pour lui donner son importance réelle, est proportionnelle à la taille de votre lectorat. Si vous avez quelques dizaines ou quelques centaines de lecteurs, l’influence réelle que vos écrits vont avoir sur la société sera minimale. Si vous en avez des milliers ou des dizaines de milliers, il convient d’être un peu plus vigilant.

Comme les messages, la normalisation ajoute une dimension morale à une œuvre, et même, dans certains cas, une dimension militante. Tout le monde n’y voit pas une priorité ou n’est pas à l’aise avec cela. Pour donner un exemple personnel, dans un de mes manuscrits, le personnage principal, une jeune femme, rencontre un homme plus âgé qu’elle, qui lui fait un numéro de séduction paternaliste à l’ancienne, auquel elle n’est pas loin de succomber. Une de mes lectrices estimait que ces scènes auraient dû être supprimées, parce qu’elles normalisaient une attitude regrettable. J’ai choisi de les laisser parce que je les jugeais réalistes et qu’elles contribuaient selon moi à l’intégrité des personnages.

Qui a raison ? C’est une question de point de vue. En laissant ce type d’élément, on perpétue des attitudes qui, dans la réalité quotidienne, peuvent être considérées comme aliénantes ou oppressives. En les omettant, on renonce à mettre en scène des choses qui se produisent dans le monde réel. Si j’écris un roman sur le harcèlement, je cours le risque de normaliser des actes qui peuvent être très destructeurs dans la vie de tous les jours. Si, au contraire, je fais le choix de ne pas aborder la question du harcèlement dans des circonstances où celui-ci peut apparaître, j’élude des pans entiers de la réalité, qui font partie du champ de la littérature et dont il pourrait être salutaire qu’on en parle. Quelle que soit la décision, il s’agit d’un choix moral, y compris si je choisis de ne rien décider.

L’art est-il l’instrument du bien ou du vrai ?

À chacun de faire sa propre pesée des intérêts : à quel point considère-t-on que la mission de la littérature est d’être porteuse d’un message moral, ou, à l’opposé, à quel point on juge qu’elle n’a de comptes à rendre qu’à la beauté et la vérité ? L’art est-il l’instrument du bien ou du vrai ? Et quelles sont les valeurs qui nous semblent si importantes qu’il est exclu que l’on puisse envisager de les normaliser ? Ces questions, vous êtes seuls à pouvoir y répondre, avec vos valeurs, votre éthique et votre vision du monde.

Aujourd’hui, le mécanisme de la normalisation en littérature est régulièrement cité par les milieux qui se soucient de la juste expression des identités individuelles, ethniques, sexuelles ou culturelles. Certains montrent du doigt les œuvres qui, selon eux, normalisent des points de vue ou des attitudes qu’ils jugent nuisibles à ces valeurs-là. C’est une noble cause, qui mérite que chacun lui prête attention dans la mesure de ses moyens. Ce n’est pas, cela dit, l’unique cause qui soit digne d’intérêt en matière de littérature, et même les bonnes intentions doivent être examinées avec un minimum de recul.

Dans le passé, les mouvements ou les organisations qui ont exigé que l’art se plie à des valeurs morales ont rarement contribué à la gloire de la littérature, ou d’ailleurs au triomphe des valeurs en question. Tous les mouvements qui formulent à l’attention des écrivains des exigences morales ne finissent pas par brûler des livres, mais il y a malgré tout une pesée des intérêts à faire, afin de garantir que la création puisse se faire dans un climat qui ne nuise ni à la société, ni à la liberté artistique.

Un mécanisme qui peut être mis au service de causes vertueuses

La normalisation est un mécanisme dont il faut que chaque autrice et chaque auteur soit conscient, afin d’éviter de se faire porteur de valeurs négatives, en particulier sans s’en rendre compte. Mais il ne s’agit pas de l’unique manière dont une œuvre vient s’articuler avec la moralité de son époque, et il est sans doute préférable, comme on l’a vu en ce qui concernait les messages, d’agir avec nuance et de tracer une voie qui nous convient.

Pour revenir sur le roman auquel je faisais référence ci-dessus, celui qui comporte la scène de séduction, il est à relever qu’il met également en scène plusieurs meurtres, des châtiments corporels, de l’esclavage, des scènes de conflit armé, de la manipulation mentale, et que personne n’a formulé la moindre objection vis-à-vis de ces différents sujets. Ces éléments sont pourtant eux aussi normalisés, à divers degrés, et c’est à l’auteur, puis au lecteur, de définir individuellement ce qu’il considère comme acceptable en la matière, avec son vécu, ses intentions et ses valeurs propres.

Notons encore, parce qu’on l’évoque trop rarement en relation avec ce sujet, que si la normalisation est souvent dépeinte négativement, il s’agit d’un mécanisme qui peut également être mis au service de causes vertueuses. Ainsi, toute une génération biberonnée à des œuvres de fiction dans lesquelles les protagonistes pratiquent une sexualité responsable va avoir tendance à penser davantage que les précédentes à utiliser des préservatifs. Et à force de lire des histoires où personne ne fume, on en vient presque à considérer que le tabagisme est une anomalie.

Le message

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Sur ce blog, j’ai passé beaucoup de temps à détailler de quelle manière le monde qui entoure un auteur, la civilisation, la culture, la fiction, peuvent l’influencer, l’inspirer, voire le pousser à se fourvoyer en dressant des obstacles sur sa route. C’est un fait : la littérature est un art poreux, qui subit des influences tous azimuts, et s’abreuve à des sources multiples.

Mais cette porosité fonctionne dans les deux sens. Si le monde influence la littérature, la littérature exerce elle aussi une influence sur le monde. C’est peut-être plus subtil, souvent presque imperceptible, mais une chose est sûre : un roman n’existe pas en vase clos, il laisse une marque sur le lecteur et interagit avec ses valeurs et ses convictions, et, partant, sur la société au sens large. Les romans de Jane Austen ont donné corps dans nos esprits à une certaine forme de romance mélancolique qui influence la manière dont nous concevons les relations amoureuses ; « 1984 » de George Orwell nous fournit les outils pour interpréter les méthodes des régimes totalitaires ; William Gibson et les pionniers du cyberpunk ont imaginé le vocabulaire de notre époque des décennies avant que celle-ci n’advienne.

Laisser ce type de marque dans l’esprit des lecteurs constitue une proposition extrêmement tentante pour certains auteurs. Prenant conscience que la littérature a le pouvoir d’éveiller les consciences et d’étendre la perception du monde qui nous entoure, certains romanciers choisissent d’en faire leur objectif, et de rédiger des romans à message. Il ne s’agit en aucun cas d’une obligation, mais juste d’une possibilité parmi d’autres qu’offre le monde de la fiction.

Un message n’est pas un thème

C’est quoi, un roman à message ? C’est une histoire conçue pour offrir au lecteur une proposition morale, un projet de société, un ensemble de valeurs. Un tel roman n’est pas « neutre », il ne se satisfait pas de laisser le lecteur décider de l’interprétation qu’il souhaite donner aux événements relatés dans le texte. À la place, il poursuit un objectif spécifique, un message que l’auteur a intentionnellement entrelacé dans son texte et qui est exprimé de la manière la moins ambigüe possible. « Il faut utiliser les ressources naturelles avec parcimonie », « La violence n’engendre que davantage de violence », « Le système économique s’autodétruira s’il ne traite pas les individus avec justice et humanité » : quel que soit le message, l’auteur l’a placé dans son histoire délibérément, charge au lecteur d’en prendre note, qu’il soit ou non d’accord avec la démonstration ou avec la conclusion qu’on lui propose.

Même si les deux notions sont liées, un message n’est pas un thème. La plupart des narratifs explorent, volontairement ou non, un ou plusieurs thèmes. Il s’agit de vastes sujets philosophiques ayant trait à la condition humaine ou à sa relation avec la société et/ou avec le cosmos, qui viennent donner du sens à une histoire, servir de fil rouge, l’inspirer, lui fournir un peu de cohérence ou lui conférer une résonance supplémentaire qui va potentiellement toucher le lecteur. Un thème, cela dit, n’est pas nécessairement explicite, il peut même exister indépendamment de la volonté de l’auteur (même si c’est dommage), et il peut être abordé de manière satisfaisante même si le lecteur ne prend pas conscience qu’il existe. C’est tout le contraire du message, qui, s’il est délivré de manière compétente, doit l’être sans ambiguïté. Cela laisse la place à la subtilité et à la nuance, mais enfin, si en refermant un roman à message, on n’a pas capté ce que l’auteur cherchait à nous dire, celui-ci a raté sa mission.

Pour qu’un message soit efficace, celui-ci doit faire partie des toutes premières intentions de l’auteur. Il doit être présent dès les premières ébauches de l’histoire et accompagner le développement du récit à chaque étape. Pour que votre roman communique efficacement, par exemple, que « L’enfance est ce qu’il y a de plus sacré », ou que « La liberté vaut mieux que la sécurité », il faut que vous ayez décidé dès le départ que cet énoncé va constituer la pierre angulaire de votre roman, et vous y tenir jusqu’au bout. Si vous décidez à mi-parcours que votre histoire doit comporter un message, et que vous choisissez de l’incorporer, par exemple, à travers les déclarations de vos personnages, la thèse va manquer de consistance et risque de rater sa cible.

Quelles valeurs sont défendues par les personnages principaux ?

La manière la plus évidente d’intégrer un message à un roman consiste à délivrer celui-ci à travers le cheminement du protagoniste. Si on peut définir une histoire comme un récit au cours duquel un personnage change, faites de ce changement le message que vous souhaitez adresser à vos lecteurs. Ainsi, la leçon que votre protagoniste va apprendre au cours de ses aventures est celle que vous souhaitez transmettre à travers votre livre. C’est le principe de la fable, ou du conte moral. Votre personnage principal peut être un candide qui découvre un aspect de l’existence dont il n’avait pas conscience, ou dont il avait été préservé par un mode de vie privilégié, ou alors un individu présentant une faille morale qu’il apprend à combler en croisant la route d’autres personnages. Attention, pour que cela fonctionne, il faut qu’il entame l’histoire en ignorant la leçon que vous transmettez à travers lui, ce qui peut le rendre détestable aux yeux de certains lecteurs. Faites en sorte de lui trouver des circonstances atténuantes, ou de rendre cette lacune cohérente avec le reste du récit.

Si vous souhaitez inclure un message à travers vos personnages mais que vous ne voulez pas que celui-ci prenne toute la place, une autre manière de procéder consiste à l’exprimer à travers les associations d’idées. Quelles valeurs sont défendues par les personnages principaux ? De quelle manière se comportent-ils ? Quels sont les fruits de leur attitude ? À l’inverse, quelles sont les valeurs des antagonistes et où cela les mène-t-ils ? Par exemple, un personnage qui se soucie d’écouter les points de vue de chaque personne et de respecter les individus, quelle que soit leur origine sociale, va être porteur d’un message égalitaire perceptible par le lecteur, même s’il ne constitue par l’argument central du roman.

Une autre manière d’amener un message dans un narratif, c’est d’intégrer celui-ci aux enjeux de l’histoire plutôt qu’au parcours du protagoniste. En clair : votre roman raconte l’histoire d’une lutte. Votre personnage principal est porteur de certaines valeurs qu’il souhaite voir triompher, et il affronte un ou plusieurs protagonistes dont les valeurs sont différentes. C’est dans l’articulation entre ces deux points de vue rivaux que se forge le message du livre. Le risque de cette approche, c’est qu’à trop privilégier le point de vue du protagoniste par rapport aux objections soulevées par l’antagoniste, votre message apparaisse comme incomplet ou naïf.

Le dosage est crucial, lorsque l’on écrit un roman de ce type. Par définition, un message est de nature morale, c’est-à-dire qu’il présente certaines attitudes comme bonnes ou mauvaises. Comme il n’existe pas de valeurs morales immanentes ou objectives, cela signifie que, potentiellement, une partie de vos lecteurs ne seront pas d’accord avec vous, ou pas convaincus par votre thèse. Et même s’ils le sont, une partie du lectorat n’apprécie pas de se voir donner la leçon, et réagit négativement à une histoire trop revendicatrice. La solution est de faire preuve de subtilité, de traiter les questions dans leur complexité, d’éviter d’enfoncer les portes ouvertes et de délivrer un message qui ne soit pas simpliste. À moins que vous n’écriviez un roman destiné au jeune public, des messages tels que « s’entraider, c’est chouette », « l’injustice, c’est pas bien » ou « le pouvoir corrompt » n’auront pas beaucoup d’intérêt. Cherchez, comme toujours, ce que vous pouvez apporter de singulier au débat, et vos lecteurs vous en seront reconnaissants.

Critique: Baise-moi

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Deux jeunes femmes paumées, au parcours tortueux, se rencontrent par hasard et entreprennent de sillonner le pays en tirant sur tout ce qui bouge.

Titre: Baise-moi

Autrice: Virginie Despentes

Editeur: Grasset (ebook)

Critiquer un roman polémique, des années après sa parution, c’est s’exposer à répéter ce que tout le monde a déjà raconté mille fois. À l’inverse, cela permet aussi de donner son avis à tête reposée, et de s’intéresser au texte lui-même plutôt qu’au panache de fumée soulevé par la controverse.

Donc « Baise-moi », oui, c’est un livre coup de poing, un livre brutal, parfois racoleur. Oui, si on plisse les yeux et qu’on regarde les choses sous un certain angle, on peut considérer que c’est un livre féministe, mais il l’est principalement parce qu’on n’a pas tellement l’habitude de voir des personnages féminins tenir les premiers rôles d’un road-movie de flingage.

Pour le reste, le roman brosse un portrait de la violence quotidienne infligée aux femmes et à la manière dont la société normalise celle-ci. Mais il ne s’agit pas d’un plaidoyer ni d’un livre à thèse : les faits sont juxtaposés, et le lecteur est laissé libre de tirer les conclusions qu’il souhaite. Des femmes qui ont connu la violence infligent la violence à leur tour, mais elles ne le font pas par conviction politique, ou pour exercer une vengeance délibérée. Elles le font, tout simplement.

C’est d’ailleurs ça qui caractérise ce roman plus que quoi que ce soit d’autre : « Baise-moi » est un roman viscéral, où les personnages agissent mais ne se posent pas énormément de questions. Il y a une certaine pureté dans la manière dont l’autrice évite de prêter à ses personnages des intentions idéologiques. Elles se situent dans l’action, tout le temps, agissent par pulsion et les rares fois où l’une des deux fait mine de réfléchir à ce qu’elle est en train de faire, l’autre se moque d’elle immédiatement, comme si elle s’était trompée de roman. On peut être tenté d’y voir un message aux lecteurs.

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C’est donc le contraire d’un roman cérébral, et l’inverse également d’un roman moral. S’il est facile de s’horrifier du déferlement de violence qui sert de trame principale à l’histoire, ce n’est pas ainsi que les protagonistes le vivent. Elles tuent parce qu’elles en ont envie, et que cela soit considéré comme bien ou pas bien par d’autres, elles s’en balancent. C’est peut-être cette absence totale de toute forme de pensée morale qui est ici la plus déconcertante, comme si ces deux femmes venaient d’une autre planète où ces normes n’existent pas (et d’une certaine manière, c’est le cas).

C’est le point faible du livre, d’ailleurs : la simplicité de son propos, qui lui confère tellement de puissance, finit par engendrer quelques frustrations. Au final, on n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent au niveau de la substance, et après quelques jours, il ne reste presque plus rien en mémoire. C’est comme un coup de colère, qui semble irréel une fois qu’on est parvenu à se calmer.

Virginie Despentes est une styliste extraordinaire. Ses dialogues confèrent à son histoire un vernis, non pas de réalisme, parce qu’ils ne singent pas la réalité, mais de vécu, ce qui est bien plus précieux. Faussement simple, la structure de son histoire est en réalité complexe et sous contrôle de bout en bout, l’autrice jouant avec la temporalité du récit avec une grande dextérité. Qu’on ne s’y trompe pas : elle sait parfaitement ce qu’elle fait, et la maîtrise formelle est par moment éblouissante.

Même si Virginie Despentes a écrit de meilleurs romans, « Baise-moi » n’est pas la pire introduction à son univers. C’est un livre à la forte personnalité, presque élémentaire mais bien exécuté, qui déplaira à certains mais laissera une trace sanglante dans la mémoire des autres.

On fait le bilan – 2020

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Ah, 2020 ! Que dire à part que nous te regretterons, toi et tous tes bienfaits, tes heureuses surprises et cette félicité qui imprégna chacun de tes douze mois parfaits ? Avouons-le, au moment de quitter cette année merveilleuse, nous ressentons toutes et tous un petit pincement au cœur. Il faut malgré tout s’y résoudre, et pour y parvenir en toute sérénité, sacrifier au rituel du bilan peut nous aider à passer le cap.

Que s’est-il donc passé en ce qui concerne mes activités d’auteur et de blogueur en cette année Covid ? Voilà ce que je vous propose donc de découvrir ici.

Évoquons pour commencer mes activités d’écrivain. Dans ce domaine, la réalisation la plus notable de cette année aura été la fin de l’écriture de mon roman « Révolution dans le Monde Hurlant », après une bêta-lecture particulièrement féconde et riche d’enseignement.

Il s’agit toutefois d’un succès en demi-teinte, puisque l’objectif de départ était d’enchaîner sur le travail éditorial et de sortir le livre en autoédition avant la fin de l’année. Ça n’a pas été le cas, et il faut bien avouer que dans ce domaine, je n’ai pas beaucoup progressé. Pour expliquer cela, on pourrait citer plusieurs facteurs, mais les principaux sont le manque de temps libre à disposition et le contrecoup de la première vague de la pandémie que je n’ai pas très bien vécue. Ma santé mentale a conservé quelques cicatrices et me projeter dans l’avenir me réclame un peu plus d’efforts qu’autrefois. En plus, j’ai décidé de mettre à l’avenir mes activités d’écriture entre parenthèses, en tout cas pendant quelque temps, et il est possible que du coup, l’idée d’enclencher le dernier acte de cette phase de ma vie ne m’enchante pas tellement.

Bref : le livre n’est pas sorti, mais il est écrit et il a une couverture, donc je suis sûr que rien de tout cela n’est insurmontable. J’ai bon espoir qu’il sortira cette année, à un moment ou à un autre, et vous trouverez toutes les informations sur ce blog.

Comme chaque année depuis sa création, « Le Fictiologue » a vu son audience augmenter en 2020, ce qui est toujours satisfaisant et très apprécié. Le nombre de pages vues et surtout le nombre de visiteurs ont crû de manière significative, comme ils l’ont fait chaque année jusqu’ici. Vous avez été plus de 43’000 à me rendre visite cette année, et je vous en remercie chaleureusement.

Cela dit, il faut y voir davantage le résultat d’une inertie positive que le signe d’une dynamique particulière du blog. « Le Fictiologue » existe depuis 2017, il est bien référencé sur Google, les internautes sont donc de plus en plus nombreux à être redirigés sur ses pages, que j’intervienne ou non. C’est une situation dont je profite sans avoir à lever le petit doigt.

Par contre, d’autres facteurs témoignent plutôt d’un essoufflement : les articles les plus lus quotidiennement continuent à être très anciens, en particulier « La structure d’un roman : les chapitres » et « Les personnages principaux », qui restent mes plus gros succès. Les billets plus récents intéressent moins, et surtout, ils génèrent moins de « J’aime » et beaucoup moins de commentaires et d’interactions qu’en 2019. Pour une raison ou pour une autre, ce blog est devenu un peu plus inerte qu’autrefois, ses habitués réagissent moins à son contenu, et les débats y sont rares. C’est bien dommage, puisque ces interactions de qualité faisaient, il n’y a pas si longtemps, une bonne partie de l’intérêt de ce site.

Parmi les plus belles réussites de 2020, ma série d’articles-outils sur le vocabulaire des descriptions a été très appréciée et continue à l’être. C’est une ressource pratique pour les autrices et les auteurs (moi le premier) et je suis heureux qu’elle ait trouvé son public. En comparaison, ma série sur les relations entre les auteurs et les médias n’a pas intéressé beaucoup de monde. C’est un regret, dans la mesure où il s’agit d’un des rares sujets sur lesquels je possède un petit degré d’expertise.

Pour 2021, même si j’ai encore beaucoup d’idées de billets en tête, portant sur de nouveaux sujets mais également sur des thèmes déjà abordés que j’aimerais approfondir, il est possible que le rythme de parution des articles sur « Le Fictiologue » ralentisse. Étant donné que mon activité romanesque sera sur « pause », il n’est pas exclu que j’espace également mes parutions de blogueur, même si aucune décision ferme dans ce domaine n’a été prise pour le moment.

Le piège du mystère

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Honnêtement, je trouve que « Le piège du mystère », pour un titre d’article sur l’écriture, ça claque, si je peux me permettre de le dire moi-même. Je suis content que ça soit l’intitulé du 150e billet qui paraît sur ce blog.

Sauf que c’est sans doute un poil trompeur. Celles et ceux qui s’imaginent déjà un whodunit à la Agatha Christie, sur la base de ces mots, vont être déçus. Plus modestement, il s’agit ici de se faire l’avocat de la lucidité. En deux mots, écrire, ça donne de meilleurs résultats si on le fait les yeux ouverts.

Ça parait aller de soi, mais en réalité, pas tant que ça. Comme les articles précédents de la série l’ont démontré, il peut arriver à toutes les autrices et tous les auteurs de tomber dans des ornières, de subir sans s’en rendre compte toutes sortes d’influences dont ils ne mesurent pas toujours l’effet qu’elles peuvent exercer sur leur écriture.

Tout le monde, y compris, il faut le souligner parce que c’est paradoxal, celles et ceux qui rejettent toute forme d’influence sur leur plume.

Depuis que j’ai lancé ce blog, il m’est arrivé quelque fois, dans le monde réel ou sur les réseaux, de me trouver en présence d’individus qui réagissent avec la plus grande vigueur à l’idée même que quelqu’un puisse émettre des conseils d’écriture. Ils ne formulaient pas de critiques sur mes billets, ils ne remettaient pas en cause ma légitimité (et pourtant, il y a des choses à dire dans ce domaine). Leur objection était plus fondamentale : selon eux, suggérer à autrui une approche ou une piste pour construire un texte littéraire constituait une intolérable intrusion.

Comment l’existence-même de conseils d’écriture peut être vécue comme blessante ?

J’avoue que ça m’a désarçonné. En partie, la virulence de certaines réactions m’a semblé inattendue. Le simple fait d’évoquer un outil aussi banal que le plan pour écrire un roman peut parfois se heurter à des répliques au ton colérique : « Laissez-nous tranquilles ! Vous n’avez pas bientôt fini de dire aux autres comment il faut écrire ? » On a dit de moi que j’étais « élitiste », on m’a traité de « dictateur », tout cela à cause de mes petits billets.

Tant mieux : toutes les critiques sont bonnes à prendre. Je suis devenu plus vigilant qu’auparavant à la manière dont je formule mes conseils, et je tente d’éviter tout dogmatisme. Mais je suis resté intrigué par l’aspect hautement émotionnel de ces réponses. Comment l’existence-même de conseils d’écriture peut être vécue comme blessante ?

En poursuivant mes investigations, j’ai découvert que pour certaines personnes, le fait d’écrire représente une île dans leur vie. Elles perçoivent l’écriture comme quelque chose de singulier, et même de magique, qui tranche avec la réalité souvent décevante de leur quotidien. En écrivant, ces personnes se sentent réellement elles-mêmes. Elles bénéficient d’une liberté dont leur vie de tous les jours est avare. Bref, prendre la plume leur apporte de la joie, ainsi qu’un refuge, et elles sont sur la défensive lorsqu’elles ont l’impression que celui-ci est menacé. Autant de sentiments qu’on ne peut que comprendre.

Pour eux, au cœur de la littérature, il y a un mystère

Pour certains de ces auteurs, le simple fait de chercher à comprendre comment fonctionne l’écriture, d’adopter une posture analytique, peut être perçu comme une attaque. Les mots, tels qu’ils les vivent, sont si personnels, si précieux, qu’ils ont l’impression qu’en en désassemblant les rouages, on en briserait la magie. En deux mots : pour eux, au cœur de la littérature, il y a un mystère, et c’est lui qui sert de moteur à la créativité.

Respectueusement, je ne suis pas d’accord.

Il y a des milliers d’approches différentes qui fonctionnent en littérature (et des millions qui ne fonctionnent pas), donc oui, l’idée d’en présenter une comme la seule valable serait risible. Cela dit, l’écriture, comme tous les arts, repose sur des techniques (le mot « art » lui-même signifie « technique »), sur des méthodes, héritées de la pratique et qui ont fait leurs preuves. Elles ne sont pas différentes des règles sur la perspective, en dessin, ou du solfège, en musique. Rien de tout cela ne menace la singularité d’une démarche artistique : au contraire, cela y contribue.

Libre à chacun de prendre ses distances avec elles, de les violer, de les malmener, de les réinterpréter, mais le faire en connaissance de cause est plus facile bien plus fructueux. Construire une intrigue, bâtir un personnage attachant, mettre en place le suspense, entrelacer un thème dans une œuvre littéraire : tout cela est complexe, et il y a tout à gagner à s’appuyer sur l’expérience de celles et ceux qui en sont déjà passés par là pour éviter de subir les mêmes difficultés qu’eux.

Ils ne savent pas comment ils créent et ne veulent pas le savoir

On retrouve d’ailleurs le même goût pour le mystère chez les auteurs qui prétendent que leurs personnages sont dotés d’une vie propre, que ce sont eux qui influencent le récit et qu’ils ne peuvent que se plier à leur volonté (« Oh non, Duncan a soudain décidé de devenir maître-nageur ! »).

Cela va de soi, et les écrivains en question l’admettraient certainement : ces personnages n’existent que dans leur tête, et leur prétendu processus de décision est indissociable de celui de l’auteur qui leur donne vie. Mais en faisant mine que les personnages sont dotés de libre arbitre, ils dressent un paravent qui les empêche de se pencher sur leur propre processus créatif et sur la manière dont celui-ci fonctionne ou ne fonctionne pas. Ils ne savent pas comment ils créent et ne veulent pas le savoir.

L’aveuglement ne sert à rien. Écrire, c’est plus facile quand on sait ce que l’on fait. Et oui, il est possible de progresser, de devenir meilleur et donc de mieux exprimer sa singularité artistique, en s’appuyant sur l’expérience d’autres auteurs, et sans rien perdre au passage. Le piège du mystère, celui qui consiste à penser que l’ignorance vaut mieux que la connaissance, constitue une impasse.