Critique : Le Pacte des Frères

blog critique

Dans ce troisième volume des « Mémoires du Grand Automne », la situation de l’Arbre-Mère Alkü et de la civilisation des Alkayas est devenue critique. Trois frères à la destinée exceptionnelle font le serment de sauver l’arbre qui donne la vie à leur peuple, quoi qu’il en coûte. Leurs idéaux vont se confronter à la réalité de manière dramatique et inattendue.

Titre : Le Pacte des Frères

Auteur : Stéphane Arnier

Éditeur : Bookelis (ebook)

La série « Mémoires du Grand Automne » correspond exactement à ce qu’on rêve de lire quand on est amateur de fantasy. J’ai déjà eu l’occasion de m’attarder dans mes critiques des deux tomes précédents sur la richesse et la grande cohérence de l’univers et sur la singularité exceptionnelle des peuples, des cultures et des traditions qui jalonnent ces livres, sans que celles-ci ne donne au lecteur une sensation d’étrangeté rédhibitoire.

On retrouve ces mêmes qualités dans ce troisième tome, qui est le meilleur de cette excellente série. Oui, si Stéphane Arnier s’était contenté de donner naissance à ce monde peuplé d’Arbres-Mères et de leur progéniture, cette idée aurait à elle seule suffi à justifier la lecture de ces romans. Mais l’originalité du décor n’est qu’une des qualités qu’offre cette saga.

Ce qui frappe en lisant « Le Pacte des Frères », comme d’ailleurs les romans précédents, c’est à quel point l’auteur fait preuve de retenue. Il a mis au point un univers riche et cohérent, et avec une rigueur jésuitique, il refuse d’ajouter des jouets à ceux dont il disposait au départ. On ne trouvera donc dans ce tome aucun nouveau lieu, pas de menace surprise venue de l’extérieur, pas de bouée de secours, aucune révélation qui vient contredire les règles admises jusqu’ici. On reste là où on était, on fait avec ce qu’on a, tous les éléments nouveaux s’appuient sur ce qui était déjà connu, et on affronte la situation telle qu’elle était dans le volume précédent.

51BookmxCqL

Le renouvellement provient non pas du décor mais de l’intrigue. Comme à chaque fois dans la série, celle-ci s’axe autour d’un mystère que les personnages doivent résoudre. On a donc affaire à un whodunit à la Agatha Christie, sauf que c’est le sort de toute une civilisation qui est dans la balance. La structure de ce roman est particulièrement bien maîtrisée, puisqu’elle contient plusieurs révélations qui, en restant parfaitement logiques avec ce qui précède, forcent le lecteur à remettre en cause des vérités considérées comme acquises, et à se repasser le fil de l’histoire sous une perspective différente.

En-dehors de l’intrigue, seuls les personnages changent, soit qu’ils aient vieilli dans les années qui se sont écoulées entre les tomes, soit qu’ils soient nés dans l’intervalle. Le protagoniste, Veli, est le plus réussi des personnages jamais créé par son auteur. Il est à la fois attendrissant et exaspérant, altruiste et narcissique, et à chaque fois, le lecteur doit bien constater que les traits de caractère qui le rendent attachant sont indissociables de ses plus gros défauts. Mettre en scène une figure aussi nuancée est un numéro d’équilibriste risqué pour un romancier, qui risque de s’attirer l’antipathie des lecteurs. Ici, l’exercice est parfaitement maîtrisé.

« Le Pacte des Frères » est un roman poignant, plus viscéral et émotionnel que les deux tomes précédents, dont la perfection horlogère empêchait parfois Stéphane Arnier d’aller chercher la substance crue des sentiments de ses personnages. On sent ici la patte d’un auteur qui ne cesse de parfaire son art. Ce roman est aussi une brillante exploration de certains thèmes, en particulier de la ligne fine qui sépare l’héroïsme du fanatisme. Enfin, il s’agit du troisième acte de ce qui est, fondamentalement, une tragédie, et dont la mélancolie sous-jacente se fait de plus en plus palpable avec chaque page qui se tourne.

Le piège de l’ego

blog piège ego

Lorsqu’on écrit, on n’est pas obligé de le faire pour les autres. Certaines personnes préfèrent écrire pour elles-mêmes, pour le simple plaisir de rédiger un texte et d’imaginer la trajectoire de personnages de fiction. La plupart du temps, elles le font en toute connaissance de cause et en tirent une grande satisfaction, que ce soit dans leur coin, sans en parler à personne, pour s’entraîner, ou, par exemple, sur des forums de jeu de rôle littéraire. On ne peut que respecter cette démarche et l’applaudir.

Là où les choses se compliquent parfois, cela dit, c’est lorsque ces autrices et auteurs se mettent en tête d’écrire pour un plus large public, mais sans modifier leur méthode de travail.

Il est aisé de s’en rendre compte : écrire pour soi, c’est une démarche différente de celle qui consiste à signer des romans destinés à être découverts par des lecteurs. L’approche qui consiste à satisfaire les goûts et les attentes d’une seule personne, qui plus est celle qui rédige le texte, a peu de choses à voir avec celle qui cherche à s’adresser à un public.

Dans bien des cas, lorsqu’on crée une œuvre qui n’est destinée qu’à nous-même, on verse dans ce que j’appellerais « l’écriture-jouet. » Il ne s’agit généralement pas d’explorer des thèmes, d’évoquer la condition humaine, d’émouvoir ou d’intriguer les lecteurs, de bâtir un suspense prenant ou un mystère énigmatique, ou toute autre démarche artistique courante dans une activité littéraire. Là, on se situe plutôt dans une satisfaction plus immédiate : dans l’évocation d’éléments narratifs qui nous plaisent, dans l’accumulation de personnages et de situations familières et agréables. J’aime les vampires et les archers : j’écris un texte où Dracula s’initie au tir à l’arc ; je suis séduit par les femmes rousses qui font du sport : mon personnage principal est une rouquine championne de planche à voile ; le Japon me fascine : l’action de mon histoire s’y situe, et regorge de références qui risquent d’échapper aux non-initiés. Comme un enfant qui joue aux Playmobil, la satisfaction vient de la manipulation directe des concepts, pas forcément de la solidité de la structure dramatique et thématique. Il n’y a pas de mal à ça, mais on se situe très en marge de la littérature.

Il vaut mieux s’éloigner de son nombril et regarder le monde qui nous entoure

Lorsqu’on écrit pour soi-même, il va de soi que les éléments constitutifs de notre histoire vont nous plaire. C’est même toute l’idée. De même, pas besoin d’exposition : tout ce qui nous est familier est automatiquement évident et se passe d’explications.

Quand on se met à signer des histoires pour autrui, ces habitudes d’écriture deviennent des défauts : pas possible de prendre pour acquis que le lecteur, que l’on ne connait pas, va apprécier ou même simplement comprendre les différents ingrédients de notre roman. Il faut faire un effort pour séduire, pour expliquer. Il vaut mieux s’éloigner de son nombril et regarder le monde qui nous entoure.

Autre piège : les adeptes de l’écriture-jouet entretiennent souvent des relations très étroites avec leurs personnages. Ceux-ci sont chers à leur cœur, un peu comme s’ils étaient leurs enfants. Pour cette raison, ils préfèrent ne pas trop les faire souffrir ou – pire – causer leur mort. Cette attitude, très compréhensible quand on évoque une écriture qui ne sert qu’à l’agrément de son auteur, devient dommageable lorsqu’elle s’inscrit dans une démarche littéraire : le conflit naît dans le drame, et chercher à épargner les personnages va souvent à l’encontre des objectifs que vise généralement un écrivain.

La proximité entre l’auteur et ses créations peut prendre d’autres formes. Parmi les écrivaines et les écrivains qui créent pour eux-mêmes, nombreux sont ceux qui évoquent leurs personnages par leur prénom, qui sont intarissables sur les goûts et les préférences de ceux-ci, et leur prêtent même des humeurs. En deux mots : ils en parlent comme des amis imaginaires, pas comme des personnages de romans.

Les deux concepts ne sont pas forcément incompatibles, mais ce mélange peut compliquer considérablement la rédaction d’un roman. Amoureux d’un de ses personnages, un auteur risque de ne pas avoir la lucidité de se demander si celui-ci a une raison d’être dans son texte, s’il remplit un rôle dramatique ou s’il convient de s’en débarrasser. À trop apprécier les voix que l’on a dans sa tête, on risque d’infliger aux lecteurs des bavardages qui n’ont aucun intérêt pour l’intrigue. À adopter vis-à-vis de ses propres créations la posture du fan, il est possible qu’on ne réalise pas que, pour d’autres, celles-ci sont déplaisantes ou ennuyeuses.

Être autrice ou auteur, c’est ma conviction en tout cas, c’est écrire pour autrui, même si l’existence de cet « autrui » n’est au départ qu’une simple hypothèse. Passer de l’écriture-jouet à l’écriture littéraire nécessite de prendre du recul vis-à-vis de son égo, de faire un pas vers l’autre, et de s’interroger sur ce qui fait un roman plaisant et bien construit, au-delà d’une simple accumulation d’éléments qui nous plaisent personnellement.

Critique : Mémoires d’Exoterres

blog critique

Les destins de deux frères sont liés par un caprice de la biologie ; un guerrier bafoue les coutumes de son clan pour protéger son enfant ; un soldat est envoyé à la recherche d’un dragon sur une comète ; un bûcheron acariâtre recherche quelqu’un qui lui est cher, sur un monde régulièrement envahi de créatures belliqueuses ; une femme part en quête d’une forme de vie sur une planète envahie par un champignon gigantesque.

Titre : Mémoires d’Exoterres

Auteur : Fabrice Pittet

Éditeur : Kadaline

Il y a deux manières d’aborder ce recueil. La première, c’est de considérer chaque histoire pour elle-même, comme on le ferait d’ordinaire pour un ensemble de nouvelles. Si c’est ainsi que l’on procède, on va au-devant de plaisantes surprises : chacune de ces histoires est de qualité, il n’y a pas de point faible, et chaque texte convient bien au format de la nouvelle, n’étant ni trop long, ni trop court.

Il est facile de se laisser charmer par la créativité de l’auteur : les cinq nouvelles que compte le recueil conjurent chacune un monde original, entre la science-fiction et la fantasy. Ceux-ci sont tous très différents les uns des autres, juste assez élaborés pour les besoins de l’histoire, mais avec suffisamment de substance pour créer l’illusion d’un monde vivant, où de nombreux autres récits pourraient prendre place. On n’est pas dans un imaginaire de carton-pâte, on voit bien que pour l’auteur, nous faire visiter ces différents univers fait partie du plaisir. En même temps, on ne se sent jamais perdu, on ne s’égare pas dans des détails incompréhensibles. Ce sont donc cinq décors de fiction solides, riches et attachants.

L’autre manière de considérer ce recueil, c’est qu’à parcourir ces nouvelles, malgré le fait qu’elles prennent place dans des univers distincts, on est plus frappé par ce qui les relie que par ce qui les différencie. Fabrice Pittet a clairement un certain nombre de thèmes qui lui sont chers, et qu’il a envie d’explorer à travers ces cinq fables : l’amour, la différence, l’interdépendance, l’individu face à la société. Chaque récit s’empare d’un ou plusieurs de ces thèmes, ce qui confère une grande cohérence à l’ensemble. Même si on n’a pas tout à fait affaire à cinq variantes d’une même histoire, cinq exercices de style, le fait de se retrouver confronté de différentes manières aux mêmes thèmes vus sous des angles différents donne l’impression d’être en présence d’un projet artistique homogène, qui vaut plus que la simple somme de ses parties. C’est très réussi.

memoires-d-exoterre-9782940664078_0

Même si cette richesse m’a beaucoup plu, j’ai été moins séduit par la substance du texte. Chaque nouvelle s’apparente à un conte moral, et les leçons qu’elles contiennent ne m’ont pas toujours convaincu. Non pas qu’elles soient mal amenées, loin de là, mais elles explorent des territoires déjà bien connus: il est important d’être solidaire ; les enfants sont précieux ; il faut voir au-delà des différences, etc… J’ai parfois eu l’impression que l’auteur enfonçait des portes ouvertes, et j’aurais été davantage séduit si les messages avaient présenté davantage de nuances ou de surprises.

Deux mots encore du style. Fabrice Pittet est un gourmand des mots, et il est évident qu’il choisit son vocabulaire avec énormément de soin. Cela ravira sans doute une grande partie des lecteurs, qui seront séduits par le foisonnement et la méticulosité du verbe de l’auteur. En ce qui me concerne, toutefois, je dois avouer que j’aime quand les choses simples sont décrites simplement, et quand je lis « Un médecin affublé d’une indémodable blouse blanche se tenait sous le chambranle », ça ne me dérangerait pas de lire plutôt « Un médecin entra. » Par ailleurs, j’ai l’impression que ces récits très personnels auraient gagné à être formulés dans une narration à la troisième personne focalisée plus stricte, qui aurait contribué à nous mettre encore davantage dans la peau des personnages. Il s’agit purement de mes préférences personnelles, je l’admets.

Malgré ces quelques réserves formelles, « Mémoires d’Exoterres » est une belle réussite, et la porte d’entrée vers l’univers d’un auteur plein d’imagination et de talent.

Le piège de l’Amérique

blog piège amérique

Parmi les sources d’inspiration qui risquent de faire dérailler l’écriture d’une autrice ou d’un auteur, nous nous sommes attachés ces dernières semaines à décrire celles qui exercent une influence sur le style ou sur la forme, comme la télévision ou l’école. Ce ne sont pas, cela dit, les seuls éléments qui peuvent exercer un effet pernicieux sur la plume d’un écrivain, c’est-à-dire une influence tangible et prépondérante, mais qui reste inconsciente et non-désirée.

Certaines sources d’inspiration peuvent, sans même que nous nous en rendions compte, laisser leur marque sur le contenu-même de nos œuvres, sur les décisions artistiques les plus capitales. Et le meilleur exemple, c’est l’Amérique.

Depuis près d’un siècle, et encore davantage depuis une cinquantaine d’années, Hollywood est devenue l’Étoile polaire de la culture populaire. Ses films représentent la majeure partie des grands succès du cinéma ; ses séries télévisées sont à la fois les plus regardées et les plus appréciées ; même le jeu vidéo, désormais, constitue un segment important de la pieuvre du divertissement qui étend ses tentacules à partir des États-Unis.

Au départ, il n’y a rien de curieux à cela : comme dans n’importe quel pays, le cinéma américain ambitionne de permettre à des réalisateurs américains de fournir un point de vue américain sur la réalité quotidienne des Américains. Mais le succès gigantesque des productions venues des États-Unis, la transformation du secteur cinématographique U.S. en une gigantesque industrie d’exportation, ainsi que l’instrumentalisation de la production intellectuelle américaine en bras armé de la propagande politique, économique et sociale ont transformé Hollywood en quelque chose d’autre.

Hollywood est davantage un trou noir qu’une étoile

Hollywood est désormais davantage un trou noir qu’une étoile, un astre énorme qui attire tous les autres vers lui avant de les consumer, se nourrit des œuvres étrangères, les reformate et produit des copies qui bénéficient d’une meilleure distribution que les originaux.

Surtout, Hollywood et ses protubérances ont un effet sur notre imaginaire. Et si l’on est écrivain, il vaut mieux en être conscient. À force d’être biberonné aux séries américaines, de voir la réalité à travers le prisme des grosses productions hollywoodiennes, notre perception du monde, nos représentations sont modifiées. Les États-Unis nous apparaissent comme le lieu où tout se passe, comme l’endroit le plus naturel pour raconter des histoires. Mythifiés, des éléments narratifs comme les grands espaces américains, les gratte-ciels américains, les commissariats des grandes villes américaines, l’armée américaine, les ranchs, la Maison Blanche, Wall Street, le Pentagone, finissent par nous sembler être des passages obligés de nos histoires.

Ainsi, il n’est pas rare de se trouver en présence d’écrivains, en particulier de jeunes auteurs, qui racontent, sans même y réfléchir trop intensément, des histoires qui se déroulent aux États-Unis, même s’ils n’y ont jamais mis les pieds. Nourris parfois exclusivement par des séries et des films d’Outre-Atlantique, il ne leur viendrait même pas à l’idée de situer l’action de leur roman ailleurs que dans ce pays d’où semblent venir toutes les histoires. Une romance entre un garçon vacher des Vosges et une jeune chanteuse de Lyon leur semblera sans intérêt ; la même histoire entre un cow-boy du Wyoming et une artiste de Chicago leur paraîtra plus crédible.

C’est l’imaginaire local de toute la planète qui s’appauvrit

Cela fonctionne par contagion, d’ailleurs : pour celles et ceux qui subissent cette influence, ce sont tous les pays anglophones qui sont nimbés d’une aura supplémentaires à tous les autres. Ainsi, même une série télé dont l’action a lieu au Pays de Galles leur semblera plus cool que si elle se situait en Picardie. Cet intérêt pour l’exotisme anglo-saxon peut même, dans certains cas, être accompagné d’un mépris pour les productions françaises ou européennes, ou en tout cas d’un désintérêt absolu d’y situer leurs œuvres. Combien de romans de l’Antibois Guillaume Musso passent par New York ?

Tout cela est regrettable, parce que sous l’influence d’Hollywood, c’est l’imaginaire local de toute la planète qui s’appauvrit. Si on préfère raconter des histoires qui se situent en Amérique, on prive nos pays, nos régions, de récits qui pourraient aller nourrir un monde de représentations plus diversifiées. Plus on raconte d’histoires extraordinaires sur Manhattan, plus Manhattan devient magique et inspire d’autres histoires. Moins on raconte d’histoires extraordinaires sur Fréjus, Anvers, Dijon ou Lausanne, moins ces endroits excitent notre imagination. C’est un cercle vicieux. Une partie de l’action du roman « Frankenstein » de Mary Shelley se déroule en Suisse : aujourd’hui, il y a fort à parier que tout cela serait déplacé dans le New Jersey.

C’est cela, le piège de l’Amérique, et cela va bien au-delà du simple choix du lieu où se situe l’action d’un roman. En se laissant influencer par Hollywood, on donnera les premiers rôles de nos romans à des personnages américains, on préférera les Bryan et les Jessica aux Barnabé et aux Josiane, on mentionnera le MIT ou la CIA avant l’EPFL ou la DGSE, on accompagnera nos histoires de bandes-son venues d’Outre-Atlantique. On verse parfois dans une sorte de fétichisme monomaniaque, où les États-Unis sont traités comme le pays par défaut de toutes les histoires.

Dans un effort d’assimilation, certains auteurs vont jusqu’à adopter des pseudonymes aux consonances américaines

Dans un effort d’assimilation qui prête parfois à sourire, certains auteurs vont jusqu’à adopter des pseudonymes aux consonances américaines, et à donner à leurs histoires des titres en anglais. Attention à la publicité mensongère : la « Jessica Granger » qui a signé le thriller « The Faceless Curtain » que vous venez de lire, s’appelle peut-être Marie-Louise Pinard et n’a jamais quitté le Larzac. À titre personnel, je suis d’avis qu’un roman écrit en français devrait avoir un titre en français, et je me méfie des auteurs qui disent ne pas être capables de trouver un intitulé qui leur convient dans leur propre langue maternelle.

L’influence venue des États-Unis peut même pousser des auteurs à commettre des erreurs factuelles. Certains sont si marqués par le portrait que Hollywood offre du système judiciaire américain qu’ils en viennent à s’imaginer que c’est ainsi que l’on rend la justice dans toute la planète. Tout ce qu’ils connaissent des métiers de policier, d’avocat, de médecin, de président, d’espion, c’est ce qu’en montrent les productions américaines, quitte à se tromper gravement lorsque la réalité locale, comme souvent, est très différente.

Célébrons l’Amérique dans ce qu’elle a de meilleur, apprécions sans rougir ses productions lorsqu’elles nous plaisent. Mais sachons marquer la limite : les États-Unis n’ont pas besoin de nous pour nourrir leur légende. Et si nous mettions plutôt notre créativité au service des lieux où nous vivons, ou alors d’un exotisme moins convenu ?

Critique : Babylon Babies

blog critique

Toorop, un mercenaire, est embauché par la mafia sibérienne, par l’intermédiaire des services secrets russes, pour escorter une jeune femme prénommée Marie jusqu’au Québec et veiller sur elle. Au passage, il va se frotter à un imbroglio qui voit s’opposer sectes, gangs de motards et sociétés de hackers, avec pour enjeu l’avenir de l’espèce humaine.

Titre : Babylon Babies

Auteur : Maurice Dantec

Éditeur : Folio (ebook)

Pour celles et ceux qui n’auraient jamais entendu parler de ce livre, le résumé que j’en livre ci-dessus donne un aperçu de l’ambition extraordinaire de l’auteur. Au fil de ces quelques centaines de pages, il balade le lecteur à travers une foule de concepts complexes qu’il ne cesse d’entrecroiser, de l’intelligence artificielle au chamanisme en passant par la schizophrénie.

Pour le regretté Maurice Dantec, c’est apparent dans chaque page de ce roman, tout est connecté, et chaque chose est d’une infinie complexité. Partant de ce double principe, sa plume ne se repose jamais, et il n’y a pas un seul personnage, un seul concept, un seul lieu cité dans le livre qui ne fasse pas l’objet d’une digression pour nous expliquer d’où il vient et comment il s’entrecroise avec tous les autres aspects du roman. Rien n’est anecdotique, tout est chargé de sens, tout se perd dans une complexité labyrinthique, à l’infini, comme dans « Tristram Shandy », sauf qu’ici tout est très sérieux.

Pour qui est amateur de littérature à fort contenu conceptuel, ici, on se régale : la manière dont l’auteur connecte entre eux des morceaux de théorie scientifique, de croyances et de géopolitique pour donner naissance à des hyperobjets littéraires, presque trop complexes pour tenir en entier dans le cerveau du lecteur, force l’admiration.

Pour ancrer cette explosion d’informations autour de quelque chose que le lecteur soit capable d’identifier et d’apprivoiser, la trame principale épouse la forme familière d’un thriller, avec un homme d’action revenu de tout qui est mandaté pour protéger une femme mystérieuse. L’histoire en elle-même, cela dit, si on devait la raconter, occuperait probablement moins d’une centaine de pages. Mais comme chaque événement, et en particulier une scène spectaculaire au milieu du livre, nous est raconté de manière fragmentaire, via des points de vue différents, des documents, des pièces rapportées, des conjectures, au final, chaque action occupe une place monumentale. Si on y ajoute de longues séquences hallucinatoires jubilatoires mais touffues, il y a de quoi avoir le vertige.

Qu’au final, on ne soit jamais perdu, et qu’on referme le livre avec des réponses à toutes les questions qu’on pouvait se poser, est à porter au crédit de l’auteur, qui réussit un tour de force. Si on se souvient que le roman constitue une sorte de suite de deux autres ouvrages de Dantec, avec lesquels il partage un univers fictif et dont il reprend les personnages, on ne peut qu’être admiratif que tout cela soit, au final, aussi compréhensible. Un lecteur pourra sans difficultés commencer ici, sans avoir l’impression d’avoir manqué quelque chose.

« Babylon Babies », c’est presque inévitable pour un roman aussi expérimental, souffre de quelques gros défauts. Pour commencer, les concepts avec lesquels jongle Dantec sont si complexes, et il les trouve visiblement si fascinant, que la deuxième moitié du livre est presque entièrement constituée d’explications. Soit le narrateur omniscient nous décrit longuement des situations ou des aspects de l’intrigue, soit un personnage explique longuement à un autre un élément du narratif qui nécessite d’être éclairci. L’intrigue, à ce moment-là, fait pratiquement du surplace. On est à fond dans l’ornière d’une histoire racontée plutôt que montrée.

81ff3uzIHRL

La boursouflure des concepts est telle que les personnages n’ont presque plus d’espace pour exister. Le protagoniste, Toorop, est plutôt bien dessiné, et c’est le cas de plusieurs autres figures croisées au fil de l’histoire, mais le livre ne porte absolument aucun intérêt à les faire exister les uns par rapport aux autres. Si, chez Dantec, tout est connecté, les personnages font exception : ils n’ont pas de sentiments les uns pour les autres, ne partagent rien, leurs relations n’évoluent pas. Ce sont des automates qui s’observent de loin, sans se connaître. Ils ne sont là que pour demander ou pour se fournir des explications les uns aux autres. C’est embêtant, parce que, en particulier dans les dernières longueurs du livre, le livre cherche à s’appuyer sur la complicité entre Toorop et Marie, mais celle-ci n’a pas du tout été établie au fil de l’histoire, ce qui fait qu’une bonne partie de l’impact émotionnel souhaité tombe à plat.

Dernier défaut, dont on ne fera pas grief à l’auteur : le livre est daté. Écrit dans les années 90, il est constellé de références culturelles à cette époque, alors que l’action du roman est censée se dérouler en 2013-2014. Certains éléments récurrents, comme la guerre dans les Balkans, les sectes, les hackers, sont ceux qui fascinaient le grand public à cette période, et ancrent résolument l’œuvre dans les années de sa parution plutôt que dans celle où est censée se dérouler l’action. Par ailleurs, Dantec n’a pas su prévoir l’omniprésence des réseaux et de la téléphonie mobile, aussi le futur antérieur qu’il nous présente se retrouve parfois en porte-à-faux avec notre vécu actuel. Ça n’est pas grave : la raison d’être de la science-fiction est de parler du présent, pas de l’avenir. On notera aussi un sexisme léger mais omniprésent, où tous les personnages féminins sont décrits en fonction de leur potentiel de séduction, ce qui permet de mesurer à quel point nous avons cheminé en vingt ans.

« Babylon Babies » est une œuvre géniale mais imparfaite, constamment fascinante mais souvent frustrante, plus facile à admirer qu’à adorer, mais si singulière qu’elle est propre à laisser une marque durable dans la mémoire du lecteur.